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May

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Un jasmin qui fleure bon le Banania

Vous les entendez ? Vous les lisez ? Tous ces hérauts de la liberté des peuples, porte-drapeaux de l'autodétermination des masses ? C'en est émouvant de les voir ressortir de la naphtaline leurs grands discours aux accents enflammés, au ton épique et à la verve révolutionnaire. Ils le savaient, eux, ils le savaient que les Tunisiens allaient un jour se lever « comme un seul homme » pour « conquérir » leur liberté, « chasser le tyran » qui, « la mine déconfite » (forcément déconfite) s'enfuirait alors « lâchement », car c'était écrit, c'est la loi de la liberté et de la justice, c'est le retour à la normale, la fin de l'anomalie, le sursaut des consciences, l'indignation des opprimés, le souffle de la révolte, une flamme, un feu, un brasier, etc. [complétez avec votre propre sélection]

Où vont-ils chercher tout ça ? Il doit exister des Petits Robert du discours révolutionnaire de salon ; ce n'est pas possible sinon ! C'est inhumain !

Mais ce n'est pas tout. Le mieux était à venir. Après le Petit Robert des formules ampoulées, hop, on ressort le Larousse des stéréotypes éculés, véritable bréviaire de tout plumitif, scribouillard, feuilliste, voire, journaliste intello et vice versa. Et là, on feuillette « fiévreusement »¹, on « tourne les pages avec frénésie »², on cherche, on cherche et on la trouve, la voilà ! On savait bien qu'elle existait. C'est bien écrit en toutes lettres ici et un dictionnaire ne se trompe pas : « si je vous dis Tunisie »... Ok, ok, oliveraies, huile d'olive, phosphate, textile... Non, non, c'est pas bon, ça, c'est pas parlant, il doit y avoir autre chose. La révolution de phosphate, t'imagines ça ? Non, non, il doit bien y avoir autre chose, attends, ils portent la chéchia, non ? Tu sais, cette coiffe rouge ridicule... La Révolution de la chéchia, ça le fait ça, non ? Non, hein... Ouais, ouais, je le pense aussi... Attends, j'ai aussi Les Arabes pour les nuls, il doit bien y avoir un chapitre Tunisie... Ah, voilà... Non, que des photos... Merde !... Tiens, c'est quoi ce truc ridicule que l'aut' là a sur l'oreille, on dirait des petites fleurs en bouquet ? Quoi, du jasmin... C'est pas un thé, le jasmin ?... Ah ouais... Hmm... Ben voilà, la révolution de jasmin ! C'est parti, mon coco !

Remarquez, on aura échappé à la Révolution de Burnous ; Le peuple contre-attaque ; L'avion présidentiel passe, le peuple aboie, etc. Comme d'autres auront eu l'orange (pas le fruit, la couleur), ou encore le velours, voire la révolution tranquille (ah non, là c'est différent), voici donc le jasmin, La révolution de jasmin. En plein mois de janvier !

C'est épatant quand même de voir la faconde de nos scribouillards ! Les gens là-bas, ils étaient encore en pleine agitation, manifs, avec morts, blessés, heurts contre la police, pillages et agressions, situation très indécise. Et chez nous, ici, on se presse pour sortir le mot qui va marquer, la phrase qui va faire mouche, vous savez le genre « nous sommes tous des Américains », « la France s'ennuie »... Politique de la phraséologie et géopolitique de la formule pour un journalisme de salon.

Allez lançons un concours : comment appellera-t-on les soulèvements à venir : en Egypte, en Algérie, au Maroc, en Libye, etc. ? Et puis, il y a bien eu des émeutes en Grèce, faudrait penser à trouver un nom avant le prochain soulèvement. Les changements en cours en Islande. C'est con, l'Islande, y a que des geysers. Non restons avec les couleurs, c'est clair, c'est sympa, ça identifie bien, ça fait maillot de foot. Bon, les Ukrainiens ont pris l'orange, c'est les Néerlandais qui vont être embêtés. Tant pis ils auront qu'à prendre le maillot pour les matchs à l'extérieur.

Et puis, tant qu'à faire, la révolution française, il faudrait peut-être penser à lui donner un nom. C'est moche sinon, c'est banal, ça dit rien. La Révolution orange, la Révolution de jasmin, ça, ça claque. La Révolution bleu blanc rouge ? Ah non, trois couleurs d'un coup... il faut en laisser aux autres. Et puis rouge, ça fait bolchevique. Voyons voir, la Révolution cassoulet, non, ça fait régional, terroir, péquenot... Plutôt la Révolution jambon beurre ! C'est identificateur ça. Et pis, c'est nos racines, hein. C'est pas le kebab ! Tiens d'ailleurs le Kebab, il y a quoi en ce moment en Turquie ?

 

 

¹ Petit Robert du discours révolutionnaire, édition collector cartonnée (6 pleins et 60 points fidélité chez Total), page 259.

² Petit Robert des pléonasmes révolutionnaires, édition du millénaire (préface d'Alain Gérard Slama), page 69.

Tous les commentaires

tout faux l'ami. Les colons ils ne l'ont pas vue venir cette révolution. C'est pas de banania, c'est de liberté dont il est question. On dirait que ce mot vous donne la nausée. Quelqu'un vous aurait volé quelque chose ? vous avez peur de la contagion ?

Restons calmes ! Relisez bien, ce n'est pas du mot "révolution" qu'il s'agit dans cette modeste contribution. Plutôt "jasmin". Qu'il s'agisse de révolution, j'en conviens, je l'espère et le souhaite pour tous les Tunisiens. Qu'on la baptise d'ici "Révolution de jasmin", c'est déjà plus discutable. D'ailleurs, à vous lire, je me dis que vous devreiz être d'accord : car le complément de nom "de jasmin" affaiblit, en le qualifiant, le substantif "Révolution".

Cordialement.

Pour le concours (qu'est-ce qu'on gagne?), j'ai déjà trouvé pour la france:

La révolution du DeSKafé...what else?

J'y réflechissais ces jours-ci et j'en suis arrivé à la même conclusion. Tout le monde s'est empressé de donner à cette révolution le nom d'une couleur ou d'une fleur, seulement ces révolutions ont une petite page wikipédia qui n'est pas forcément si innocente que leurs noms, voir ici.

Vous oubliez le must néanmoins, heureusement qu'ils n'ont pas appelé cette révolution la Révolution de la Harissa, on aurait bien rigolé avec mes amis...

Vous vous z'êtes fait coiffé au poteau, nananèreeu !

Edwy nous a gratifié d'une révolution "coquelicots", hier. Ben, quoi ! Vous ne lisez pas les articles du patron ? Sourire

A part ça, joli titre !

@ annie lasorne : merci.

@chafikbr : bon ben, il reste pas grand chose...

Je déteste aussi ces qualificatifs journalistes et affadissants.

Révolution ou pas, c'est la question.

Une révolution étant un changement de système, et pas un changement dans le système !

 

Révolution de jasmin en plein mois de janvier ! Et pourquoi pas ? Les Polonais ont bien connu, en 1956, un printemps d'octobre

Sinon, en effet, coiffé au poteau… http://www.mediapart.fr/club/blog/olivier-malaponti/150111/revolution-de-jasmin-0

Bien à vous,

 

@ annie et anne :

Damned !

Petit Robert du discours révolutionnaire de salon...

excellente réflexion.

Pour quoi pas: "la révolution lente et difficile du peuple tunisien" ? Non, trop long pour une réalité trop lente. La "Révolution malgré la politique des pouvoirs occidentaux et les techniques françaises avancées de maintien de l'ordre" ? Trop long aussi., et trop euh... vrai.

Si on pouvait avoir des révolutions qui duraient 90 minutes, comme un match de foot ? Mais, tout en sachant d'avance qui va gagner, histoire de ne pas être obligé de changer d'équipe à mi-temps. Seulement, pour les paris en ligne, c'est pas top... C'est chiant la réalité. Il nous faut un monde fait sur mesure, un i-Monde avec des i-Gens qui vivent des i-Vies. Ou tout l'i-monde est gentil, sauf les méchants.

La révolution pastel ? La révolution cool ? L'Elysée, partenaire officiel de la révolution de jasmin ?

 

 

 

A lire aussi, l'analyse de Benjamin Stora :

la-singularite-tunisienne

Tous les journalistes "bien-pensants" et confortables, qui ont senti la bonne odeur du jasmin, les media qui ont les doigts sur les cordons de la Bourse, et le cercle des courtisans ont été habillés pour plusieurs hivers, hier vendredi, par Mermet dans son émission "Là-bas si j'y suis".

Rappelons juste que Taoufik Ben Brik fut le traducteur accompagnateur de l'équipe de Lbsjs des années avant que la classe médiacratique se "réveille" : "Y a du sang, coco ! Faut y aller !"

Je constate que nous avons les mêmes bonne fréquentations.

Il faudrait faire un jour un rapide recensement des derniers espaces d'honnêteté journalistqiue sur France Inter et France Culture. Les doigts d'une main, tout au plus des deux, devraient suffire.

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