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Les abolitionnistes sont-ils vraiment gentils ?

Les abolitionnistes sont-ils vraiment gentils … ou les contradictions d’un mouvement davantage prohibitionniste qu’abolitionniste.

Les médias nous le répètent à longueur de temps, les associations abolitionnistes seraient des associations « d’aide aux prostituées ». Eux-mêmes nous l’assurent, ils ne veulent que notre bien et militent pour l’abolition de la prostitution afin que nous n’ayons plus besoin de subir une « marchandisation du corps », un « viol tarifé » ou encore un « esclavage sexuel ».

Quand bien même nous avons toujours besoin des revenus que nous gagnons par le travail sexuel, ils exigent la pénalisation de nos clients, malgré nos oppositions et manifestations[1], car ils sauraient mieux que nous ce qui serait bon pour nous, et pour mettre à bien ce grand projet de société que serait l’ « abolition ». Pénaliser nos clients ne serait pas de la prohibition, plutôt de l’abolition. Allez comprendre.

Mais ces gens là comprennent ils eux-mêmes ? De quoi sont-ils sûrs au juste ?

 

Dépénaliser le racolage ou pas ?

Les abolitionnistes prétendent toujours ne pas vouloir lutter contre les prostituées bien qu’ils veulent les empêcher de se prostituer, mais c’est pour leur bien. Pour preuve, ils mettent toujours en avant qu’eux aussi seraient en faveur de la dépénalisation du racolage public. Or, ces beaux discours sont rarement suivis de faits. Nous ne voyons jamais ou rarement les abolitionnistes se mobiliser contre cette répression. Nous constatons même qu’ils travaillent avec la police qui redirigent les travailleurs arrêtés pour racolage vers ces mêmes associations abolitionnistes afin qu’ils se « réinsèrent socialement»… Les associations abolitionnistes touchent en effet beaucoup de subventions publiques pour faire ce travail. On pourrait donc penser qu’elles bénéficient en bonne partie de cette pénalisation du racolage vu que la police leur ramène régulièrement des clients.

Qu’à cela ne tienne, quand nous les interpelons, ils se prononcent pour l’abrogation du délit de racolage. Croyons-les. Mais, très vite, ils rajoutent que ce ne serait pas suffisant pour une politique abolitionniste globale. Il faudrait coupler la dépénalisation du racolage avec la pénalisation des clients. S’ils n’ont pas tout, alors ils s’opposent, et c’est bien ce qu’ils ont fait lorsque la sénatrice EELV Esther Benbassa a déposé une proposition de loi afin d’abroger le délit de racolage public. 53 associations abolitionnistes rassemblées au sein du collectif « Abolition 2012 » ont communiqué contre la proposition de loi la dénonçant comme un « saucissonage ». Leur communiqué disait : « La stratégie d’adoption précipitée d’une loi d’abrogation seule du délit de racolage révèle la volonté de mettre à mal la construction d’une politique globale et abolitionniste en France. »[2]

Ces associations abolitionnistes se sont donc concrètement opposés à la proposition de loi de dépénalisation du racolage… La réponse du STRASS[3] fut rapide: « Stopper une violence faite aux femmes n’est jamais une décision ‘précipitée’: l’abrogation du délit de racolage est urgente ! Elle doit se faire sans condition ! »[4]Morgane Merteuil, leur secrétaire générale a ainsi dénoncé une prise en otage des travailleurs du sexe, qui devraient subir le chantage abolitionniste. Tant qu’ils ne parviendront pas à faire passer la pénalisation des clients, à laquelle les travailleurs du sexe s’opposent, ils continueront de bloquer la dépénalisation du racolage. Tant pis donc si les travailleurs et travailleuses du sexe continuent de subir chaque jour et chaque nuit des rafles, des gardes à vue, des amendes, des fouilles au corps, des camionnettes enlevées à la fourrière ainsi que les conséquences d’une telle répression à savoir : violences accrues, baisse des prix, viols, insultes, racket, contaminations, clandestinité accrue, etc.

 

Régulariser les travailleurs du sexe sans papiers ou pas ?

D’autres questions se posent. Le STRASS revendique la régularisation de tous les travailleurs du sexe sans papiers, qui serait un bien meilleur moyen de lutter contre la traite des êtres humains que la pénalisation des clients.[5]

Sur ce point, les abolitionnistes ne sont pas clairs. Ils défendent des papiers pour les victimes de la traite et du proxénétisme. Sachant qu’ils font souvent l’amalgame entre travailleurs du sexe migrants et victimes de la traite, on pourrait penser qu’ils voudraient la régularisation de tout le monde.[6] Mais non.

Durant les débats de la proposition de loi Benbassa au Sénat le 28 mars 2013, la ministre Vallaud Belkacem a déclaré que : « La France n’est pas un pays d’accueil de la prostitution ». Comme les autres abolitionnistes, elle reprend les chiffres de la police disant que 80% des prostituées seraient étrangères, sous entendu, des victimes de la traite. La France va-t-elle donner des papiers aux travailleurs du sexe étrangers tout en ne voulant pas les accueillir?

Durant un débat sur RFI le 27mars 2013, Madame Merteuil secrétaire générale du STRASS interpelle le secrétaire général du Mouvement du NID, Grégoire Théry, précisément sur cette question des travailleurs sans papiers. Le Mouvement du NID s’oppose t’il à leur régularisation oui ou non ?

Celui-ci répondit : « Il y a des réseaux qui télécommandent des demandes d’asile ou des titres de séjour, non pas pour que les personnes qu’ils exploitent s’émancipent, mais pour qu’elles aient des papiers et pour pouvoir les exploiter en situation régulière ce qui est plus simple.

Donc nous nous disons qu’il faut donner un titre de séjour à toutes les victimes de proxénétisme et de la traite des êtres humains, même quand elles ne dénoncent pas leurs proxénètes. Mais il ne faut pas donner des papiers, juste pour le principe de donner de papiers quand ce sont des réseaux qui télécommandent. »[7]

Pas sûr de comprendre, puisque seules les victimes de la traite pourraient obtenir des papiers, mais je croyais que toutes les migrantes étaient victimes de la traite… ?Et puis, des papiers oui, mais selon certaines conditions ? Être victime de proxénétisme ou de traite et ne pas être télécommandé par un réseau. C’est un peu contradictoire non ?

 

Les travailleurs du sexe protégés ou criminalisés par les lois sur le proxénétisme ?

Dans les attaques régulières que les abolitionnistes portent contre le STRASS, ils critiquent souvent sa position demandant la dépénalisation des lois sur le proxénétisme. En effet, le STRASS juge que ces lois visent davantage à pénaliser les travailleurs du sexe eux-mêmes et que le droit commun suffirait à les protéger contre les abus, les violences, extorsions de revenus, travail forcé, etc.

Le STRASS dénonce le proxénétisme comme une loi d’exception qui pousse les travailleurs du sexe hors du droit commun, qui est donc stigmatisante car ne s’appliquant que contre le travail sexuel, tandis que les autres travailleurs sont protégés par le code du travail, les prudhommes, la loi générale.

Ces lois pénalisent les travailleurs du sexe, par exemple quand ils veulent louer un studio pour travailler, se prêter une camionnette, travailler à plusieurs pour leur sécurité, faire de la publicité pour leurs services sur un site web, etc.

En face, les abolitionnistes jouent sur les amalgames entre proxénétisme de contrainte (travail forcé) que le STRASS veut toujours voir puni mais par le droit commun, et le proxénétisme de soutien (aide à la prostitution) qui criminalise même les travailleurs du sexe pour tout acte de solidarité entre eux, et qui ne devrait donc plus avoir lieu d’être quand on est censé s’opposer à la pénalisation des travailleurs du sexe.

Dans une lettre au parti politique EELV dont des élus soutiennent les efforts du STRASS, signée par Grégoire Théry du Mouvement du NID et cosignée par plusieurs autres associations abolitionnistes, ceux-ci s’en prennent violemment au STRASS.  Le texte s’intitule ‘Feux Verts au proxénétisme’ et on peut y lire le passage suivant : « Alors que les associations abolitionnistes et féministes défendent les personnes prostituées tout en luttant contre le système prostitutionnel, le STRASS défend le système prostitutionnel, les intérêts proxénètes et l’industrie du sexe, quitte à taire, et faire taire, les violences infligées aux personnes prostituées.

Le STRASS réclame l’abrogation des lois de lutte contre le proxénétisme et défend les intérêts de l’industrie du sexe. »[8]

Une attaque similaire peut se lire également dans l’appel du collectif Abolition 2012 ‘Non au saucissonnage’ : « STRASS, lobby pro-prostitution qui milite notamment pour la « décriminalisation du travail sexuel » mais aussi contre la reconnaissance de la prostitution comme une violence, contre l’interdiction de tout achat d’un acte sexuel mais aussi pour l’abrogation des lois de lutte contre le proxénétisme »[9]

Les abolitionnistes refusent donc de comprendre que les lois sur le proxénétisme pénalisent les travailleurs du sexe et font mine que s’y opposer serait forcément à contrario défendre l’exploitation sexuelle et la violence.

Pourtant le même Grégoire Théry dans le débat qui l’anime à Madame Merteuil sur RFI déclarait: « Dans les cas de proxénétisme, nous défendons des personnes prostituées notamment étrangères, qui sont elles mêmes poursuivies comme vous le dénoncez pour proxénétisme alors qu’elles sont instrumentalisées par des réseaux. Donc oui le proxénétisme regroupe des choses qui sont larges. »[10]

Enfin, les abolitionnistes semblent admettre que les lois sur le proxénétisme pénalisent aussi les travailleurs du sexe au lieu de les protéger, de surcroit dans ce cas précis, des victimes de proxénétisme… Monsieur Théry admet que le proxénétisme regroupe des choses plus larges que le simple proxénétisme de contrainte, et donc fait bien une distinction entre les deux.

Cela ne l’a pas empêché de soutenir la vice présidente PCF du conseil régional d’Ile de France, Henriette Zoughebi, en faveur de laquelle il témoigna lors du procès que le STRASS a mené contre elle pour diffamation et qu’il gagna.[11] Théry a signé avec d’autres abolitionnistes un texte de soutien publié par L’Humanité dans lequel on peut lire :

« La phrase incriminée est la suivante: «Nous pouvons remercier Sarkozy d’avoir offert aux proxénètes, déguisés en prostitués ou en alliés des prostituées, une clé magique qui leur ouvre toutes les portes, notamment celles du Sénat.» Henriette Zoughebi dénonçait ainsi les groupes ou les personnes qui revendiquent la dépénalisation du proxénétisme ou se présentent publiquement comme des ressources pour des jeunes «qui démarrent dans la prostitution». En cela, ils facilitent, aident et promeuvent la prostitution d’autrui et commettent des agissements proxénètes. En effet, selon le Code pénal, «le proxénétisme est le fait, par quiconque, de quelque manière que ce soit: 1° d’aider, d’assister ou de protéger la prostitution d’autrui; 2° de tirer profit de la prostitution d’autrui, d’en partager les produits ou de recevoir des subsides d’une personne se livrant habituellement à la prostitution; 3° d’embaucher, d’entraîner ou de détourner une personne en vue de la prostitution ou d’exercer sur elle une pression pour qu’elle se prostitue ou continue à le faire.» Les propos d’Henriette Zoughebi n’étaient donc pas excessifs. Par ailleurs, aucun individu ni aucun groupe n’était nommément désigné dans le texte mis en cause. Pourtant, le Strass s’y est reconnu. Dont acte. »[12]

Les abolitionnistes connaissent donc bien la loi, ils la défendent, et pour beaucoup d’entre eux, considèrent que le STRASS commettrait des « agissements proxénètes ». « Les choses plus larges » dont Théry parle, et qui font partie des actes criminalisés par ces lois, recouvrent donc souvent une pénalisation des travailleurs du sexe. Ils le savent. Mais ils continuent de la défendre et d’accuser tous ceux qui s’y opposent des pires crimes, en profitant des amalgames qu’eux-mêmes maintiennent bien savamment.

 

Les prostituées toutes des victimes qui veulent sortir de la prostitution?

En dernier point, nous reviendrons sur les affirmations des abolitionnistes quand au fait que la prostitution serait « toujours une violence » et que les prostituées seraient « toujours des victimes ». Affirmation bien pratique pour confisquer la parole de ces victimes, qui logiquement, sont tellement démunies qu’elles ont besoin des abolitionnistes pour qu’ils relaient leur parole.

Il suffit de se rendre sur le site du Mouvement du NID pour trouver ces affirmations par exemple dans ce passage : « Cette supposée distinction entre prostitution "volontaire" et "forcée" facilite l’exploitation des personnes les plus vulnérables. Conséquence également insupportable, employer un tel vocabulaire montre du mépris pour les paroles des personnes prostituées, qui disent assez qu’il n’y a pas de vrais choix dans la prostitution... »[13]

Cependant, face à une de ces « personnes prostituées », Grégoire Théry dans le débat qui l’oppose à Merteuil sur RFI déclarait: « Absolument pas. Nous ne disons pas que toutes les personnes sont contraintes à la prostitution ou qu’elles sont toutes victimes. D’ailleurs sur les 5000 personnes que nous rencontrons il n’y a que 1500 qui nous demandent du soutien concret et ce soutien concret, ce n’est pas forcément une aide pour quitter la prostitution. Donc ça veut bien dire que toutes les prostituées ne sont pas contraintes et forcées à la prostitution. »[14]

Nous qui croyions que la grande majorité des prostituées étaient victimes de la traite ou de proxénétisme, d’un trauma intérieur dû à un viol dans l’enfance, ou d’une contrainte économique telle que cela justifiait de défendre des lois pénalisant leurs clients et leur travail. Voilà maintenant que Monsieur Théry nous apprend que la majorité des personnes que le Mouvement du NID rencontre ne veulent pas de leur « soutien », et que ce soutien « n’est pas forcément une aide pour quitter la prostitution ».

On nous aurait menti ?

 

Quand on pousse les abolitionnistes dans leurs retranchements, il est facile de se rendre compte qu’ils s’arrangent souvent avec la vérité, avec les chiffres, les concepts en les amalgamant, et se drapent d’une belle couverture d’émotion (feinte ?) et de (prétendues ?) bonnes intentions pour défendre des politiques qui ne protègent pas les travailleurs du sexe, mais au contraire, les pénalisent. Ces personnes qui se nomment abolitionnistes en se comparant à ceux qui ont combattu l’esclavage, devraient plutôt être nommées des prohibitionnistes (et/ou des putophobes), comme tous ceux qui veulent criminaliser des actes sexuels entre adultes consentants.

 

 

 

 

 

 


[1] http://www.facebook.com/photo.php?v=10151108064956457

[2] http://abolition13avril.wordpress.com/2013/03/23/communique-dabolition-2012-non-au-saucissonage/

[3] http://www.strass-syndicat.org/

[4] http://site.strass-syndicat.org/2013/03/%C2%AB%C2%A0prohibition2012%C2%A0%C2%BB-les-masques-tombent/

[5] http://lmsi.net/Luttons-serieusement-contre-la

[6] http://lmsi.net/Penaliser-les-clients-ou-les-putes

[7] http://www.rfi.fr/emission/20130327-faut-il-abolir-prostitution

[8] http://www.mouvementdunid.org/Feu-Verts-au-proxenetisme-Lettre

[9] http://abolition13avril.wordpress.com/2013/03/23/communique-dabolition-2012-non-au-saucissonage/

[10] http://www.rfi.fr/emission/20130327-faut-il-abolir-prostitution

[11] http://site.strass-syndicat.org/2011/12/justice-communique-de-presse-2/

[12] http://www.humanite.fr/tribunes/defendons-la-liberte-d%E2%80%99exprimer-des-positions-abolitionnistes-483317

[13] http://www.mouvementdunid.org/Il-ne-faut-pas-confondre

[14] http://www.rfi.fr/emission/20130327-faut-il-abolir-prostitution

Tous les commentaires

26/05/2013, 19:55 | Par ZOULOUHOTEL

Il y a une superbe chanson de Brassens sur le sujet. Si vous le pouvez techniquement, ajoutez la à votre billet. C'est la plus belle plaidoirie que je connaise sur ce sujet. Evidemment, elle ne passe jamais à la Radio...

28/05/2013, 00:29 | Par Act Up-Paris

Concernant l'abrogation du délit de racolage, et l'insupportable obscurantisme des abolitionniste au Sénat, leur refus de prendre en compte les impératifs de la lutte contre le sida : http://www.actupparis.org/spip.php?article5136

 

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