
Thématiques du blog
Révolution, libération et liberté
Poursuite de la nouvelle traduction du livre "On Revolution" de Hannah Arendt, indisponible en français depuis 2003. Aujourd'hui le traitement d'un un thème particulièrement d'actualité "libération et liberté" avec un extrait de la deuxième partie du premier chapitre et en pièce jointe l'intégralité de la traduction des deux premières parties de ce même chapitre "Le sens de la Révolution". Bonne lecture. Merci à Monsieur Eric Adda pour la révision de ma traduction. Merci à tous ceux qui m'aideront dans la poursuite de ce travail.
"Le concept moderne de Révolution, inextricablement lié à l'idée que le cours de l'Histoire soudainement commence à nouveau, qu'une histoire entièrement neuve, une histoire jamais connue ou racontée auparavant, est sur le point de se dérouler, était inconnu avant les deux grandes révolutions de la fin du XVIIIe siècle. Avant d'être engagés dans ce qui devint ensuite une révolution aucun des acteurs n'eut la moindre prémonition de ce que l'action du nouveau drame allait être. Une fois, cependant, le cours des révolutions engagé, et longtemps avant que ceux qui y étaient impliqués pussent savoir si leur entreprise serait victorieuse ou tournerait au désastre, la nouveauté de l'histoire et la signification la plus profonde de son intrigue devinrent manifestes, de la même façon, aux acteurs et aux spectateurs. Et la trame en était sans aucun doute l'émergence de la liberté : en 1793, quatre ans après le début de la Révolution, à un moment où Robespierre pouvait définir son principe comme « le despotisme de la liberté » sans craindre d'être accusé de parler sous forme de paradoxes, Condorcet résumait ce que chacun savait : « Le mot « révolutionnaire » ne s'applique qu'aux révolutions qui ont la liberté pour objet.» Que les révolutions fussent capables d'inaugurer une ère entièrement nouvelle avait même té attesté plus tôt par l'établissement du calendrier révolutionnaire où l'année de l'exécution du roi et de la proclamation de la république marquait l'an un.
L'idée que la liberté et l'expérience d'un nouveau commencement doivent coïncider est donc capitale pour toute compréhension des révolutions de l'époque moderne. Et puisque le concept courant d'un Monde Libre est que la liberté, et non la justice ou la grandeur, est le critère le plus élevé pour juger des constitutions des entités politiques, ce n'est pas seulement de notre compréhension de la révolution mais de celle que nous avons de la liberté, clairement révolutionnaire dans son origine, dont peut dépendre la mesure dans laquelle nous sommes prêts à accepter ou rejeter cette coïncidence. Mais même à ce stade, où nous parlons encore historiquement, il peut être sage de s'arrêter et de réfléchir à l'une des formes sous laquelle la liberté apparaissait alors - ne serait-ce que pour éviter les erreurs d'interprétation les plus communes et pour porter un premier coup d'œil sur la modernité même des révolutions en tant que telles.
Ce peut être une évidence d'affirmer que libération et liberté ne sont pas la même chose ; que la libération peut être la condition de la liberté mais qu'en aucun cas elle n'y conduit automatiquement ; que l'idée de liberté incluse dans la libération ne peut être que négative, et qu'ainsi, même l'intention de libérer n'est pas identique au désir de liberté. Si ces évidences sont cependant fréquemment oubliées, c'est que grande est toujours apparue la libération et incertaine, si ce n'est vaine, la fondation de la liberté. De plus, la liberté a joué un rôle important et plutôt controversé dans l'histoire de la pensée à la fois philosophique et religieuse, et ce à travers les siècles - du déclin de l'ancien à la naissance du monde moderne - pendant lesquels la liberté politique n'existait pas et, pour des raisons qui ne nous intéressent pas ici, pendant lesquels les hommes ne se souciaient pas d'elle. C'est alors devenu presque un axiome, même dans la théorie politique, d'entendre par liberté politique non un phénomène politique, mais l'ensemble plus ou moins libre d'activités non-politiques qu'un corps politique donné autorise et garantit à ceux qui le constituent.
La liberté comme phénomène politique date de l'essor des États-cités grecs. Elle était comprise, depuis Hérodote, comme une forme d'organisation politique dans laquelle les citoyens vivaient ensemble sans autorité, sans division entre gouvernants et gouvernés. Cette notion s'exprimait par le mot « isonomie » dont l'autorité, caractéristique marquante des formes de gouvernement énumérées par les Anciens (l'« archie » d' ἄρχειν dans monarchie et oligarchie et le « cratie » de κρατεῖν dans démocratie), était entièrement absente. La cité était supposée être une isonomie, non une démocratie. Le mot « démocratie », exprimant même alors la domination de la majorité, du grand nombre, fut inventé originellement par ceux qui s'opposaient à l'isonomie et voulaient dire : Ce que vous nommez « non-autorité » n'est en fait qu'une autre forme de domination ; c'est le pire des gouvernements, la domination par le δῆμος (le peuple).
Ainsi, l'égalité, qu'en suivant l'intuition de Tocqueville, nous considérons souvent être un danger pour la liberté se confondait presque, à l'origine, avec elle. Mais cette égalité dans le domaine de la loi, que le mot isonomie suggérait, n'était pas l'égalité de condition - même si à cette dernière, dans une certaine mesure, était subordonnée toute activité politique dans l'ancien monde où le domaine politique lui-même n'était ouvert qu'à ceux qui possédaient propriété et esclaves -mais l'égalité des membres d'une assemblée de pairs. L'isonomie garantissait l'ἰσότης, l'égalité, non parce que tous les hommes sont nés ou créés égaux, mais au contraire, parce que par nature (φύσει) ils ne le sont pas et qu'ils ont besoin d'une institution artificielle, la polis (cité), qui par la vertu de sa νόμος (loi) les rend égaux. L'égalité n'existait que dans ce domaine spécifiquement politique où les hommes se rencontrent les uns les autres en tant que citoyens et non comme personnes privées. On ne saurait trop insister sur la différence entre cette ancienne conception de l'égalité et la nôtre, celle des hommes nés ou créés égaux et qui cessent de l'être par le jeu d'institutions sociales et politiques, œuvres de l'homme. L'égalité de la polis (cité) grecque, son isonomie, était un attribut de la polis (cité) et non des hommes qui devaient leur égalité à la citoyenneté et non à la naissance. Ni l'égalité ni la liberté n'étaient considérées comme une qualité inhérente à la nature humaine, ni l'une ni l'autre n'étaient φύσει, données par la nature et croissant par elles-mêmes ; elles étaient νόμος, c'est à dire conventionnelles et artificielles, les produits de l'effort humain et les qualités du monde fait par l'homme.
Les Grecs considéraient que nul ne peut être libre si ce n'est parmi ses pairs, et que pour cette raison ni le tyran ni le despote ni le chef de famille -même complètement affranchis et contraints par personne -ne sont libres. Le point essentiel dans l'assimilation faite par Hérodote entre liberté et absence d'autorité est que le chef lui-même n'est pas libre ; en assumant l'autorité sur les autres, il s'est privé lui-même de ces pairs en compagnie desquels il aurait été libre. En d'autres termes, il a détruit l'espace politique lui-même, avec pour résultat qu'il n'y a plus de liberté, ni pour lui ni pour ceux qu'il dirige. La raison de cette insistance dans la pensée grecque sur l'interconnexion entre liberté et égalité était que la liberté n'était considérée comme manifeste que dans certaines activités humaines et que ces activités ne pouvaient exister et être réelles que quand d'autres les voient, les jugent et s'en souviennent. La vie d'un homme libre nécessite la présence des autres. La liberté elle-même a donc besoin d'un lieu où les personnes se rencontrent - l'agora, la place du marché, ou la polis, l'espace politique proprement dit.
...."
A suivre.....


Tous les commentaires
La vie d'un homme libre nécessite la présence des autres. La liberté elle-même a donc besoin d'un lieu où les personnes se rencontrent - l'agora, la place du marché, ou la polis, l'espace politique proprement dit.
Rappel important en ces temps où il est à la mode de dire "j'ai réussi tout seul" !!!