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Débattre du travail, est-ce possible ?
Débattre du travail est à la fois indispensable et difficile. Indispensable, tant le travail occupe encore aujourd’hui une place centrale, comme l’a démontré la dernière campagne présidentielle.
Comme « valeur » de construction et de reconnaissance de l’individu par lui-même et par les autres. Comme « moyen », par l’intermédiaire de l’emploi salarié pour l’immense majorité des individus (plus de 90% de la population active en France), de subvenir à leurs besoins vitaux et de contribuer au fonctionnement de la société. Difficile tant le terme de travail est à la fois connoté moralement et psychologiquement, décontextualisé dans l’espace et dans le temps. Débattre du travail nécessite de savoir poser des distinctions et des liens.
C'est ce qu'a fait, dès 1958, Hannah Arendt dans Condition de l'homme moderne en donnant une vision à la fois historique et transhistorique de la vie active (vita activa) considérée par opposition à la vie contemplative (vita contemplativa). Les distinctions et liens qu’elle a, à cette occasion, développés restent, à ce jour, complètement opérationnels et sans équivalent.
Elle distingue trois modalités dans la vie active.
Le travail (labor) qui a pour seul objet la survie de l'individu et de l'espèce et qui fait de l’homme un animal laborans.
L'œuvre (work) qui a pour objet de construire le monde dans lequel les humains vivent et fait d’eux des homo faber, des créateurs, des constructeurs. Autant le travail s'épuise dans la consommation autant l'œuvre laisse une trace plus durable que l'individu à travers les objets qui, comme une table, relient et séparent les hommes.
L'action, enfin, par laquelle les humains se révèlent aux autres au sein du monde qu'ils contribuent à construire.
En trois chapitres Hannah Arendt détaille ces trois modalités, les distingue et les relie.
Elle termine son livre par une vision de ce que la vie active est devenue avec l'époque moderne. Elle note le renversement de hiérarchie qui s'est produit avec le développement de sociétés de travailleurs puis d’employés, qu'elle oppose aux sociétés de producteurs qui les ont précédées. Le mot œuvre (work) existe toujours mais c'est le terme travail (labor) qui a pris le dessus. Toute activité est devenue un gagne-pain qui, par le processus de la marchandisation généralisée et de la consommation, a perdu progressivement toute capacité de créer un monde durable et habitable, et qui entraîne les humains dans un processus infini et destructeur.
Je me propose en quelques billets de fournir une vision, la plus abordable possible, sur l’ensemble des perspectives ouvertes par cet extraordinaire livre et plus largement par la pensée d’un auteur, beaucoup citée et malheureusement peu lue et encore moins « travaillée ».
Y seront abordés : travail, œuvre et action, domaines privé, public et social, richesse et propriété, division du travail et spécialisation de l’œuvre, aliénation par rapport à la terre et par rapport au monde, remplacement des produits (objets, outils,..) par des processus,....
A suivre...



Tous les commentaires
Nous serons quelques-uns à vous accompagner dans votre effort, en essayant d'être attentifs dans la lecture et constructifs dans nos commentaires. D'ores et déjà ne faudrait-il pas prévoir un petit lexique ? Nous avons déjà les trois termes travail, oeuvre et action, au sens d'Arendt. Je pressens que le lexique va s'enrichir rapidement.
Concernant le lexique cela viendra effectivement mais Arendt, plus que des définitions, pose des distinctions et des liens, distingue et relie comme dirait Edgar Morin. Il ne faut donc pas passer trop rapidement au lexique sous peine de figer sa pensée. Merci de votre attention et de votre soutien.
Excellente initiative... j'attends avec impatience...
Je viens de publier un extrait choisi en lien avec ce thème : la durabilité du monde .
Votre lien vers "la durabilité du monde", cher Thierry, renvoie à ce billet-ci.
Merci Anne. C'est rectifié.
Cher Thierry, Merci infiniment de votre travail. Comme j'ai acheté ce livre, je vais tenter de vous accompagner un peu activement. Déjà, les trois dimensions de la vie active proposées sont intéressantes: - Le travail (labor) dont l'objet est la survie de l'individu et de l'espèce. - L'œuvre (work) dont l'objet est de construire le monde dans lequel les humains vivent et fait d’eux des créateurs, des constructeurs. - L'action, enfin, par laquelle les humains se révèlent aux autres au sein du monde qu'ils contribuent à construire. Certaines personnes ont le privilège d'associer ces trois dimensions. Je pense aux écrivains, aux artistes (du moins ceux qui vivent de leur art), aux politiciens professionnels. En contraste, d'autres sont à tout jamais réduits au seul labor... Bien cordialement et à vous suivre !
Bien vu, chère Art. Vous saisissez toute la finesse de la pensée de Arendt à côté de laquelle passent souvent des lecteurs trop analytiques. Arendt ne prescrit rien. Elle se construit, en relisant le passé d'un oeil neuf, les outils intellectuels, , lui permettant de "comprendre ce que nous faisons". Ce que je vais tenter dans ces billets c'est de tirer le fil de pensée qui part du travail.
La distinction faite par Hannah Arendt entre travail, oeuvre et activité est une construction intellectuelle qui est purement arbitraire. Elle n'est historique que dans le sens où elle correspond à la société avant le milieu du XIXème siècle, elle ne correspond en rien à la réalité sociale du XXème et du XXIème siècle Ceci apparait clairement si l'on analyse les trois catégories définies par Hannah Arendt a) Le travail qui caractériserait " l'animal laborans" D'après Hannah Arendt ce terme viserait l'activité de l'homme pour " subvenir à ses besoins vitaux" et s'inscrirait dans le cycle biologique de la vie. Le travail serait immergé dans la nature, il n'est pas fondamentalement humain. il produirait l'éphémère c'est-à-dire ce qui, étant destiné à la consommation, n'a aucune permanence. Ce travail est décrit comme solitaire, tout individu y étant un simple membre de l'espèce c'est-à-dire interchangeable, anonyme. Il renvoie à la nécessité. Cette notion du travail peut être considéré comme décrivant la vie des paysans avant la révolution industrielle. Il convient de rappeler qu'à cette époque les récoltes sont "les fruits de la nature", la notion de travail n'est pas connue. L'homme sème et récolte, il consomme ce qu'il récolte, ce qu'il chasse, ce qu'il trouve (baies, champignons, etc.). Il est exact que ce travail est pas immergé, les récoltes sont saisonnières (et non éphémères) et résultent du cycle biologique de la vie , et il s'agit d'une économie d'autoconsommation. Avec l'industrialisation et l'urbanisation, l'homme doit pour survivre et subvenir à ses besoins "se louer" dans les usines. L'activité de l'homme pour subvernir à ses besoins vitaux ne correspond plus en rien à la description faite par Hannah Arendt. Le travail bien sur n'est plus solitaire, il n'a plus rien avoir avec le cycle de la vie et il n'est pas immergé dans la nature b) L'œuvre qui caractériserait l'homo faber. Hannah Arendt cherche à distnguier l'oeuvre qui serait de " construire des objets faits pour durer c'est-à-dire qui soient destinés à l'usage et non à la simple consommation". Dans les œuvres Hannah Arendt mélange les maisons et les temples, mais aussi les peintures et les poèmes etc. L'homo faber est décrit comme l'homme de la maitrise, ce qui dénote là encore une vision préindustrielle :il s'agit des "oeuvres" des artisans, du temps des corporations. On constate d'ailleurs qu'Hannah Arendt parle du fabricant qui vient sur la place du marché ! Le fabricateur serait celui qui contribue à la production d'objets durables. Sans parler de l'aspect durable d'un poème, ou même d'outils, il est évident que les travailleurs dans les usines de la révolution industrielle gagnent leur vie à fabriquer des objets durables, et que le travail dans une usine qui produit des automobiles n'est pas de nature différente de celui dans une usine de rasoirs jetables. Hannah Arendt affirme que le drame de la modernité serait d'avoir " changé l'œuvre en travail ". Le travail serait censé renvoyer au temps comme passage, l'œuvre renvoyant au temps comme durée. Cette distinction est manifestement totalement dépassée depuis la révolution industrielle. Par ailleurs dans une économie où les services deviennent de plus en plus important, il est évident que l'on se trouve dans un vide : le caissier du magasin de vente d'appareils électroménagers est il un "homo faber" ?! c) L'action caractériserait " l'homme agissant". Avec cette troisième catégorie on se croit revenu à la Grèce de Démosthène. L'action serait la révélation de l'agent dans la parole et dans l'action, la seule activité qui mette directement en rapport les hommes. Lorsqu'on lit l'affirmation que l'homme agissant est celui qui s'engage dans la vie de la Cité , on a l'impression que l'homme d'action c'est celui qui fait de la politique. Le patricien qui n'a pas à gagner sa vie, ou celui qui fait de la politique un métier. Soulignons en passant que "work" correspond au moins aussi bien à travail que "labor" , et que la distinction en anglais, que le "labor" n'a pas pris le dessus sur le "work", car les termes sont équivalents. La distinction entre l'artisanat et la production industrielle, entre le "craftsman" de Richard Sennet et le travailleur en usine est plus exacte, mais elle traduit bien l'opposition entre la situation dans les sociétés médiévales et celle de la société industrielle, tout en ignorant l'évolution vers la société de services.
Commentaire lapidaire passant à côté de l'essentiel de la pensée de Arendt dont le dynamisme n'est pas saisi, ce qui a souvent été le cas en France. J'aurai l'occasion d'y revenir dans les futurs billets. Arendt ne pose pas des définitions mais des distinctions et des liens qui lui permettent d'élaborer un diagnostic sur notre condition dans la prolongation de son travail sur le totalitarisme. Pour elle, par exemple, au lieu d’habiter un monde stable d’objets faits pour durer, les êtres humains se trouvent engloutis par un processus accéléré de production et consommation. Intéressant par rapport à ce que nous vivons..Un autre exemple. dans son dernier chapitre elle montre comment les caractéristiques de l'action (imprévisibilité par exemple) se retrouvent essentiellement dans le développement de la science...A suivre, donc...
Monsieur Ternisien, On peut débattre de tout. Ici, la vraie question est : Le travail, est-ce possible ?
On peut aussi être un virtuose de l'évitement...
Monsieur Ternisien, N'êtes-vous pas précisément, au sein de Mediapart, un virtuose de l'évitement (ce dont témoignent, à leur façon, les symptomatiques points de suspension du message précédent) ?
Hêtre ou ne pas hêtre ?
Monsieur Ternisien, Bravo !
Merci, cher Thierry, de ce travail de qualité a partir des écrits remarquables de Hannah ARENDT sur le travail . Il est vraiment essentiel de réflechir à un projet de gauche sur cette question du travail.
J'ai déjà eu l'occasion de vous dire tout l'intérêt que je trouve dans cette mise en réflexion des écrits de Hannah Arendt. Même s'il s'agit d'une "construction intellectuelle", c'est en tout cas une recherche d'analyse et de conceptualisation de notre réalité du travail. ** La distinction qu'elle fait entre le Le travail (labor) ; L'œuvre (work) ; L'action ; me paraît une piste intéressant, sur ces différents niveaux de la valeur travail, nous renvoyant à la conscience, ou la prise de conscience de ses différents acteurs. Dire cela ouvre je pense, à l'engagement social et politique. Et ceci me suggère, mais peut-être allez vous l'aborder plus tard, à cette "nouvelle donne" sur le travail qui est l'évaluation. Comment elle s'intègre pour venir questionner le travail, l'évaluer et, de ce fait le valoriser (est-ce toujours le cas ?). Une autre question me vient sur le "pouvoir de l'acte de travail", pouvoir individuel, pouvoir collectif et comment peut-il s'émanciper (la caissière de super-marché, le marchand de fruits et légumes sur les marchés, le plombier, le maçon, l'éducateur, l'instituteur, le juge, le médecin, le maire...) Au fond, et c'est tout l'intérêt de votre proposition, comment dans les distinctions et les liens que vous faites ressortir de l'oeuvre de Hannah Arendt trouvons nous des pistes de réflexion -et d'action- dans le discours politique actuel.
Cher Arthur, La suite de ma réflexion est disponible : deux billets. Si vous voulez en débattre....
La distinction entre le travail et l'oeuvre est fondamentalement entre le labeur de l'agriculteur (le labour) est l'oeuvre de l'artisan. Il s'agit donc d'une vision médiévale, en tout cas préindustrielle, qui est une piste de réflexion très éloignée pour une analyse de la société post-industrielle
Mais, Georges de Furfande, les notions de vie active d'Arendt ne sont pas applicables au seul monde médiéval. Pensez au travail de l'ouvrier, qui a une seule fonction de survie, à l'œuvre de l'écrivain, du peintre, qui leur permet de s'inscrire de façon durable dans le monde partagé de la culture, et à l'activité de l'homme politique professionnel, qui lui permet (en théorie) d'agir sur les réalités. Opposez par exemple l'ouvrier, réduit au seul travail de survie, à l'écrivain homme politique qui a le privilège d'accéder aux trois dimensions de la vie active d'Arendt: il gagne sa vie, s'inscrit dans la culture et agit sur le monde. Pourquoi dénier à ces notions simples une valeur heuristique pour notre société contemporaine?
J'inclinerais à penser avec G d F que les distinctions de H. Arendt ne sont pas suffisantes, et avec A M qu'elles sont nécessaires. Mais attendons la suite. . En fait, j'aurais plutôt envie de chicaner sur la distinction entre vie active et vie contemplative, dont la pertinence ne me paraît pas évidente. Le jeu, le repos, la délibération, l'évaluation, voire l'activité amoureuse, on les range où, pour que chaque chose soit à sa place ?
La question est de savoir quelles sont les notions qui sont utiles pour débattre du travail. Le cas de l'écrivain homme politique me parait suffisamment exceptionnel pour ne pas permettre d'isoler une catégorie pertinente. Les moines contemplatifs sont par ailleurs une autre catégorie de dimension limitée. La distinction entre travail et oeuvre n'a aucune pertinence dans notre société. Ce qui me parait important dans un débat sur le travail c'est d'abord de déterminer le rôle du travail dans la vie des travailleurs : quand est ce que le travail est un facteur d'épanouissement et quand est ce qu'il n'est qu'un facteur de destruction. La réponse à cette question n'est pas apportée par des analyses simplistes, qui serait que l'ouvrier n'aurait qu'une activité de survie. J'ai été frappé par un reportage sur la réouverture des mines en Angleterre et la joie qui habitait les mineurs qui retrouvaient le travail de la mine . Le travail de la mine, sous terre, dans le noir, l'humidité, le froid, avec les risques de grisou, est une activité qui pourtant ne parait pas particulièrement attirante, pour des hommes qui n'étaient pas chomeurs. La mine , dont ils disaient comment c'était l'activité dans leur famille depuis plusieurs générations, faisait cependant leur bonheur. Le travail de l'ouvrier peut être au delà du gagne pain un facteur d'épanouissement . Le critère ne parait en aucune manière être le caractère durable de "l'oeuvre" : la situation de l'ouvrier maçon qui transporte les pierres est totalement différente de celui qui va sculter les pierres. Les ouvriers avaient dans de nombreux cas un attachement à leur entreprise, un amour du travail bien fait, la satisfaction que donne la conscience professionnelle à la fin d'une journée. En France, depuis la deuxième Guerre Mondiale, le travail manuel a été déconsidéré. Ceci s'est étendu même à l'artisanat. Le travail agricole de même a été dénigré. l'activité des "cols bleus" a été dépréciée , sous l'influence combinée d'un intellectualisme méprisant réminescent de l'attitude aristrocratique , et d'une pensée "de gauche" . L'évolution nécessaire et souhaitable vers de meilleurs conditions de travail, vers une protection sociale, s'est en revanche accompagnée d'une dépréciation du travail . D'autre part la société moderne a changé les rapports avec le travail, les modifications de la taille des entreprises , et à l'intérieur des entreprises des équipes, l'évolution des organisations, la perte de fidélité de l'entreprise à l'égard de son personnel, à quelque niveau que ce soit, la déshumanisation des relations, la recherche d'une productivité au dépens de la qualité du produit fabriqué ou du service rendu, la tension incessante . On a ainsi une situation où il est proné que l'homme ne devrait pas avoir à gagner sa vie, mais où l'on considére que le chomeur qui bénéficie du RMI/RSA est humilié, où l'emploi est considéré comme un élément de dignité, mais où l'on persuade le travailleur qu'il perd sa vie à effectuer des heures de travail. On regrette la société de consommation, mais comme on dénigre les activités manuelles et artisanales, les bouchers, les charcutiers, les plombiers, les réparateurs ne trouvent personne à embaucher. Par une aberration qui est de considérer que la participation à la production est en elle même une aliénation, on détruit les valeurs du travail bien fait, doublement essentiel tant pour l'acheteur que pour le producteur. On ne conçoit l'activité que cérébrale, alors que la "participation à la Cité" est tout sauf de l'action. Disons le très clairement, le problème c'est que les valeurs d'Hannah Arendt , en ce qui me concerne, sont totalement fausses, comme ses distinctions qui en sont la base.
Mais Georges de Furfande, il m'a semblé que la notion de vie active d'Arendt débordait le cadre stricto sensu du travail. Vous parlez des mineurs (silicose toujours) ou des artisans; je vous parlais des ouvriers (à la chaîne). Il ne s'agit pas de dénigrer le travail manuel, mais de reconnaître que le travail en miettes de l'ouvrier dans la chaîne d'emballage de poissons ou de légumes est surtout une activité de (sur)vie. J'espère bien que les personnes assujetties à ces tâches développent une idéologie défensive de métier ou des relations sociales de solidarité très importantes. Il n'empêche: le travail répétitif dans une chaîne n'est pas le meilleur moyen de s'accomplir, pour quiconque. Regardez d'ailleurs les taux de mortalité comparés des ouvriers et des cadres. Mais personne ne dénie à ce travail son utilité sociale pour autant. L'artisan, selon moi, est déjà engagé dans un autre type d'activité qui relèverait davantage de la seconde catégorie d'Arendt. Effectivement, installer une douche ou fabriquer un gâteau relève d'autre chose, pour l'individu engagé dans la tâche, que l'emballage mécanique de légumes ou de poissons. Je prenais sciemment à une extrémité l'écrivain homme politique et à l'autre extrémité l'ouvrier à la chaîne. Parce que nous connaissons certains de ces grands hommes qui ont les plus grands privilèges, et à qui on a envie de filer des coups de pied aux fesses car leur position de cumul les rend totalement inaptes à comprendre le monde qu'ils sont censés transformer ! Cela dit, comme le signale Melchior, si les catégories d'Arendt sont nécessaires, elles ne sont peut-être pas suffisantes. Que dire du footballeur professionnel qui gagne des sommes astronomiques pour faire vibrer des stades de supporters enflammés ? Mais peut-être devrions-nous attendre que Thierry développe plus avant son analyse ?
à Art Monika et Georges de Furfande La suite de ma réflexion est disponible : deux billets. Si vous voulez en débattre....
Merci de vos commentaires que je découvre ce soir. J'y reviendrai mais pas avant deux jours ma disponibilité sur internet étant très limitée dans les 48h qui viennent.
Cela va nous laisser un peu de temps pour essayer de voir comment s'articulent la notion arendtienne de travail et celle de ce qu'on pourrait appeler le travail salarié productif de valeurs d'échange. .
La suite de ma réflexion est disponible : deux billets. Si vous voulez en débattre....
Ce sujet et ce débat sont salutaires. Merci à Thierry Ternisien de l'avoir lançé. Monsieur de Furfande, il me semble que les conceptions de H. Arendt sur le travail ne peuvent pas être répudiées comme vous le faite au nom d'un historicisme excessif qui consiste à jeter aux orties des raisonnements prétendument dépassés sous pretextes qu'ils utilisent des notions qui seraient d'un autre âge (inspirées notamment, il me semble d'Aristote). D'ailleurs au moment où Arendt écrit, au regard de ce que vous dites, ses propos seraient déjà obsolètes. Auquel cas, toutes les conceptions politiques des philosophes, des présocratiques jusqu'à Marx ,et des économiste du XIXe et même après seraient ineptes pour penser la politique et l'économie aujourd'hui. Ce que je ne crois pas. Et si elles ne décrivent pas la réalité qui est la nôtre, elle donnent un horizon, une perspective qui se veut humainement souhaitable. Par aillleurs, nous sommes le produit d'une histoire et le travail l'est aussi qui puise ses racines autant dans l'histoire religieuse que dans l'économique et le politique. Vous sociologisez et psychologisez trop le travail qui ne peut pas être ramené à la seule question, trop subjective, de l'épanouissement. On peut se tromper d' épanouissement en tous cas considérer qu'il n'y en a pas de supérieur à celui qu'on possède ou qu'on espère : pour l'homme qui a faim et c'est bien compréhensible, ce peut-être simplement d'avoir son assiette pleine tous les jours. Mais si une fois ce souhait assuré dans la durée, il croit que son épanouissement se réduit à manger à sa faim, il se trompe sûrement ). Or je pense pouvoir dire sans me tromper que Arendt ne s'exprime pas sur un plan psychologique et ni seulement sur un plan strictement sociologique mais aussi et surtout philosophique. Autrement dit, elle réalise des distinctions à l'intérieur de la notion de travail, les hiérachise et les ordonne en vertu d'un idéal de la vie humaine.Elles ne sont pas réductibles à une période historique. Et c'est en vertu de cet idéal que l'on doit juger de la pertinence de ses conceptions. Le caractère durable du produit du travail dans l'oeuvre, l'opus, en est un (ce qui pour autant ne doit pas déconsiderer le travail comme labeur (agriculture etc...) absolument necessaire au renouvellement de la vie-notre labeur aujourd'hui est peut-être plus d'ailleurs de préserver la terre pour l'avoir précissement trop labouré! L'idée de developpement durable essaye de restaurer ainsi ce que une certaine folie productiviste a détruit et en ce sens elle pourait- hypothèse sauvage !- entrer dans ce que Harendt désigne comme oeuvre). Si l'oeuvre est supérieure, parce que durable- vouée à s'inscrire dans la durée, allant du simple outil à la planète !- c'est qu'elle est un objet qui porte un ensemble de savoir-faire, de mode vie, autrement dit une manifestation de l'esprit qui instaure dans la durée un univers culturel, cad proprement humain. Or si l'on s'accorde sur cette définiton simple et générale de l'humain on peut déjà dire que dans l'ère industrielle et post-industrielle l'homme est prisonnier d'un sytème qui le ramène à l'animal laborans : et comme vous le dites on fait des voitures comme des rasoirs jetables car la logique du système de production actuel (dont l'idéal est l'homme producteur-consommateur ) est de rendre de plus en plus rapidement périssables des objets qui étaient déstinés à être durables. Et si l'objet "ne meurt pas assez vite" on va s'échiner à vous faire comprendre qu 'il est culturellement mort, démodé, has-been tout ce que vous voulez. Et c'est précisement ce à quoi s'attele l'idéologie du travail, discours complice du système dans lequel nous baignons depuis des décennies qui tend à accélèrer la cadence de la production-consommation et s'acharne à nous faire oublier qu'il y a des activités plus hautes que le labeur. Et cette notion de travail comme labeur, qui écrase les autres activités, n'est pas l'apanage il me semble du travail manuel industriel, il est transversal. Ce système opère une confusion et subversion perverse de la notion de travail dans tous les secteurs d'activités, l'avilisant dans les faits et le glorifiant dans les discours. Or chez Arendt, si la question du travail l'interroge c'est au nom d'une destinée humaine plus haute qui déborde ce que aujourd'hui nous appellons travail. Et c'est au nom de cette destiné (que l'on peut contester), que nous pouvons juger de notre situation et peut-être sortir de la confusion et du marasme actuel. Et l'une des confusions actuelle me semble être précisément de tendre à considérer toute activité comme un travail sans en dessiner les contours et les spécificités. Or les conceptions de Arendt ont le mérite de permettre des distinctions. Même si le labeur d'aujourd'hui n'a plus grand chose à voir avec le paysan d'antan, que la part de production durable et signifiante paraît s'amenuiser et que "l'action" politique, méditative et spéculative font sourir, il n'empêche qu'elles doivent posséder dans leurs concepts, des caractériques, des proprietés et des vertus propres, cad des finalités. Ces finalités peuvent être relatives (moyens pour une finalité plus hautes- le propre de l'utile ou finalité "absolues" cad valant pour elles mêmes). Et si elles nous paraissent lointaines aujourd'hui, c'est précisement que nous avons "oubliés" leur fins respectives. Quelle finalité du travail aujourd'hui tel qu'il est proposé sur le marché du travail ? Quelle finalité de l'action politique ? Et qu'est-ce qu'un travailleur ? Selon la réponse on constatera qu il y a des gens qui se croient être des travailleurs et qui ne font qu'occuper un emploi (ce qui n'empêche pas de générer de l'argent...bien au contraire !). Autrement dit on peut considérer qu'il y a des gens qui ne travaillent pas et qui ont un emploi et des gens qui "travaillent" et n'ont pas d'emplois. Ou se place l'activité de l'homme politique ? Est-ce un travail , un labeur, un métier, un emploi, une fonction, une action, etc. On le voit les implications de ces distinctions sont vertigineuses. Sont-elles ineptes ? Je ne le crois pas.
Georges de Furfande est assez grand pour se défendre lui-même; mais il me semble que vous n'interrogez pas suffisamment vos propres présupposés philosophiques. "rendre de plus en plus rapidement périssables des objets qui étaient déstinés à être durables" : destinés par qui ? au nom de quelles valeurs ? cela nous intéresserait. On croit comprendre que vous êtes, tout comme Etoile66, adepte du reprisage des chaussettes. C'est très respectable, mais ce n'est pas forcément la seule voie. . "Vous sociologisez et psychologisez trop le travail qui ne peut pas être ramené à la seule question, trop subjective, de l'épanouissement." . Pourquoi "trop" ? Il me semble, à moi, qu'on ne psychologise et sociologise jamais assez le travail... Et en quoi la question de l'épanouissement est elle trop subjective ? . D'une façon plus générale, j'aimerais rappeler un principe de la République, quelque peu méconnu, inscrit en toutes lettres dans la Constitution: "Chacun a le devoir de travailler et le droit d'obtenir un emploi".
Les insomnies ont du bon. Je viens de publier une suite à ce billet.
Monsieur Griset-Labûche, la question des conditions psychologiques (sentiments de bien-être, plaisir ou de déplaisir) du travail et des conditions sociologiques ( rôle et place des individus au sein d'une collectivité) sont des questions importantes. La souffrance au travail est aujourd'hui est très répandue. Mais ce n'est pas seulement en se contentant d'aménager les conditions de travail, en les rendant plus confortables que l'on réduira signifcativement cette souffrance. Psychologiser trop pour moi signifie de réduire la question du travail au plaisir ou au déplaisir et donc à des considérations trop individuelles. Or la réponse à la crise du travail n'est pas nécessairement dans le travail car la crise du travail est une crise de sens. La réponse actuelle de Sarkozy "Travailler plus pour gagner plus" est typique : le travail n'a pas de valeur en soi, tout au moins ce n'est pas pour lui le sujet, en réalité l'activité de travail comme valeur il s'en fout, mais ce qu'il lui importe c'est ce qu'il génère sur un plan strictement financier, matériel et personnel. Ausssi la question n'est pas de travailler plus mais de partager et distribuer plus le travail et les richesses. Voilà par exemple un sens supérieur du travail (une finalité) et qui pour le coup aurait en retour des effets réels bénéfiques (matériels et psychologiques) pour tout le monde. Donc le sens du travail est aussi de savoir aussi le circonscrire, d'en délimiter l'exercice, voire même peut-être un jour - Ô scandale pour certains ! - d'y renoncer au nom de principes supérieurs qui ordonnent le vivre-ensemble. Mais ne pas travailler ou travailler moins, ne veut pas dire ne pas être actif, ne pas agir. Et là Arendt peut permettre de penser cela. Et ces distinctions permettent d'éviter de ramener le travail à la seule considération de l'épanouissement personnel. Donc mettre la réflexion de Arendt en débat a le mérite de ne pas éluder le sujet philosophique et anthropologiques du sens du travail. La constitution peut bien dire qu'il ya un devoir de travailler... mais je vous pose la question : au nom de quoi ? Un devoir moral, économique ? La réponse est avant tout politique, dans la détermination de ce qu'est une communauté poilitique et de ses fins ultimes. Cette réponse conditionne tout le reste. . A propos de"rendre de plus en plus rapidement périssables des objets qui étaient déstinés à être durables" : sur un plan de rentabilité économique et financière, l'enjeu de l'économie de marché sans contrôle, est d'accélerer la cadence de production-consommation, autrement dit de création et de destruction... alors il sera tout fait pour que vous changiez d'ordinateur, de voiture, de lunettes, de vêtements le plus souvent possible. On sait bien que certains produits électro-ménagers sont réalisés pour ne pas excéder une certaine durée. Et en cas de pannne, les pièces détachés n'existent déjà plus. Et sinon la pub, la mode et la pression sociale se chargeront de vous faire comprendre que vous êtes à la traine. Il ne s'agit pas de remettre en cause certains progrès qui justifient la nouveauté mais un processus précisément où la valeur de l'objet doit être au plus vite dévalué tant sur le plan de l'usage, de l'échange, ou de la valeur -signe ( la distinction sociale, celle qui domine aujourd'hui).
Merci pour ce long commentaire. J'ai poursuivi depuis cette mise en perspective de la pensée de Hannah Arendt sur mon blogue.