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La durabilité du monde (extrait choisi de l’œuvre de Hannah Arendt n°6)

Extrait[1] de Condition de l’homme moderne de Hannah Arendt en lien direct avec la série de billets entamés sur le thème « Débattre du travail »

 

« L'œuvre de nos mains, par opposition au travail de nos corps — l'homo faber qui fait, qui « ouvrage » par opposition à l'animal laborans qui peine et « assimile » -, fabrique l'infinie variété des objets dont la somme constitue l'artifice humain. Ce sont surtout, mais non exclusivement, des objets d'usage; ils ont la durabilité dont Locke avait besoin pour l'établissement de la propriété, la « valeur » que cherchait Adam Smith pour le marché, et ils témoignent de la productivité où Marx voyait le test de la nature humaine. L'usage auquel ils se prêtent ne les fait pas disparaître et ils donnent à l'artifice humain la stabilité, la solidité qui, seules, lui permettent d'héberger cette instable et mortelle créature, l'homme.

 

La durabilité de l'artifice humain n'est pas absolue; l'usage que nous en faisons l'use, bien que nous ne le consommions pas. Le processus vital qui imprègne tout notre être l'envahit aussi, et si nous n'utilisons pas les objets du monde, ils finiront par se corrompre, par retourner au processus naturel global d'où ils furent tirés, contre lequel ils furent dressés. Laissée à elle-même, ou rejetée du monde humain, la chaise redeviendra bois, le bois pourrira et retournera au sol d'où l'arbre était sorti avant d'être coupé pour devenir un matériau à ouvrer, avec lequel bâtir. Mais si telle est sans doute la fin inévitable de chaque objet au monde et ce qui le désigne comme produit d'un auteur mortel, ce n'est pas aussi sûrement le sort éventuel de l'artifice humain lui-même où chaque objet peut constamment être remplacé à mesure que changent les générations qui viennent habiter le monde fait de main d'homme, et s'en vont. En outre, si forcément l'usage use ces objets, cette fin n'est pas leur destin dans le même sens que la destruction est la fin inhérente de toutes les choses à consommer. Ce que l'usage use, c'est la durabilité.

 

C'est cette durabilité qui donne aux objets du monde une relative indépendance par rapport aux hommes qui les ont produits et qui s'en servent, une « objectivité » qui les fait « s'opposer », résister, au moins quelque temps, à la voracité de leurs auteurs et usagers vivants. A ce point de vue, les objets ont pour fonction de stabiliser la vie humaine, et - contre Héraclite affirmant que l'on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve - leur objectivité tient au fait que les hommes, en dépit de leur nature changeante, peuvent recouvrer leur identité dans leurs rapports avec la même chaise, la même table. En d'autres termes, à la subjectivité des hommes s'oppose l'objectivité du monde fait de main d'homme bien plus que la sublime indifférence d'une nature vierge dont l'écrasante force élémentaire, au contraire, les oblige à tourner sans répit dans le cercle de leur biologie parfaitement ajustée au vaste cycle de l'économie de la nature. C'est seulement parce que nous avons fabriqué l'objectivité de notre monde avec ce que la nature nous donne, parce que nous l'avons bâtie en l'insérant dans l'environnement de la nature dont nous sommes ainsi protégés, que nous pouvons regarder la nature comme quelque chose d'« objectif ». À moins d'un monde entre les hommes et la nature, il y a mouvement éternel, il n'y a pas d'objectivité.

 

Bien que l'usage ne soit pas la consommation, pas plus que l'œuvre n'est le travail, ils paraissent se recouvrir en certains domaines importants, au point que l'accord unanime avec lequel les savants comme le public ont confondu ces deux choses différentes semble bien justifié. L'usage, en effet, contient certainement un élément de consommation, dans la mesure où le processus d'usure a lieu par contact entre l'objet et l'organisme vivant qui consomme : plus le contact entre le corps et l'objet utilisé est étroit, plus l'assimilation paraît plausible. Si comme objets d'usage on imagine, par exemple, les vêtements, on sera tenté de conclure que l'usage n'est qu'une consommation lente. A cela s'oppose ce que nous avons dit plus haut : la destruction, encore qu'inévitable, est incidente à l'usage, mais inhérente à la consommation. Ce qui distingue la plus mince paire de souliers de n'importe quel bien de consommation, c'est qu'ils restent intacts si je ne les porte pas, qu'ils ont une certaine indépendance, si modeste soit-elle, qui leur permet de survivre même un temps considérable à l'humeur changeante de leur propriétaire. Utilisés ou non, ils demeureront un certain temps dans le monde à moins qu'on ne les détruise délibérément.

 

On peut avancer en faveur de l'identification de l'œuvre et du travail un argument analogue, beaucoup plus célèbre et plausible. Le travail le plus nécessaire, le plus élémentaire de l'homme, celui de la terre, semble un parfait exemple de travail se transformant en quelque sorte de lui-même en œuvre. C'est que le travail de la terre, malgré ses liens avec le cycle biologique et sa totale dépendance du grand cycle de la nature, laisse après son activité une certaine production qui s'ajoute de manière durable à l'artifice humain : la même tâche, accomplie d'année en année, transformera une lande sauvage en terroir cultivé. Cet exemple figure en bonne place, pour cette raison précisément, dans toutes les théories du travail, anciennes et modernes. Cependant, malgré une indéniable similarité, et bien que sans doute la vénérable dignité de l'agriculture vienne de ce que les labours non seulement procurent des moyens de subsistance, mais, ce faisant, préparent la terre pour la construction du monde, même dans ce cas la distinction demeure très nette : la terre cultivée n'est pas, à proprement parler, un objet d'usage, qui est là dans sa durabilité propre et dont la permanence ne requiert que des soins ordinaires de préservation; le sol labouré, pour rester terre cultivée, exige un travail perpétuellement recommencé. En d'autres termes, il n'y a pas là de vraie réification par laquelle on s'assure en son existence, une fois pour toutes, de la chose produite; il faut la reproduire sans cesse pour qu'elle reste dans le monde humain. »


[1] Condition de l’homme moderne, Agora/Pocket, pp. 187-190

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D’après Arendt, nous fabriquons de nos mains l’ « artifice humain », un environnement d’objets durables qui nous rend habitable la nature, et qui demeure alors même que les objets qui le composent sont renouvelés. C’est leur durabilité qui donne aux objets leur « objectivité ». Ils stabilisent la vie humaine et le rapport de l’homme à la nature, qui leur doit sa propre objectivité. Les biens durables s’opposent nettement aux biens de consommation: « La distinction (…) est incidente à l’usage mais inhérente à la consommation. » . On ne sait trop où elle veut en venir, et la distinction en deux catégories paraît beaucoup trop sommaire. Mais elle voit une analogie avec le travail de la terre. Celui-ci donne non seulement une production (les produits de la terre) mais aussi la reproduction (l’entretien) de la terre elle-même comme bien de production. On peut supposer que Arendt va par la suite poursuivre cette analogie et appliquer le raisonnement aux moyens techniques tant matériels qu’immatériels, ainsi qu’à la force de travail, dont l’activité devrait être aussi une re-création - le contraire d’une chosification. . (Viennent à l’esprit deux idées de Marx: l’opposition travail vif - travail mort, et la culture « seconde nature »).

Durabilité du monde versus durabilité du développement...nous y reviendrons.

Une analyse qui relève d'une vision médiévale, avec des conceptions très poétiques mais totalement fausses : "Laissée à elle-même, ou rejetée du monde humain, la chaise redeviendra bois, le bois pourrira et retournera au sol d'où l'arbre était sorti avant d'être coupé pour devenir un matériau à ouvrer, avec lequel bâtir" : le bois pourri devenant matériau à ouvrer, attention les dégâts "la même tâche, accomplie d'année en année, transformera une lande sauvage en terroir cultivé" une conception de l'agriculture aussi fausse que celle de la menuiserie ! "Ce qui distingue la plus mince paire de souliers de n'importe quel bien de consommation, c'est qu'ils restent intacts si je ne les porte pas" allez dire ça à un coordonnier !

à G d F . Trois commentaire en un. Le premier: votre lecture de la phrase est trop hâtive. Mais c'est vrai que nous sommes plutôt à l'ère du plastique... Le deuxième: il y a quand même l'idée que le bien de production est bonifié, mis en valeur par l'activité de production. Quand j'écailloute et dessouche, cela vaut pour plusieurs cycles. C'est simplifié, stylisé, mais pas faux. Le troisième: il manque l'idée d'obsolescence, en effet. Je critiquerais plutôt l'opposition trop tranchée entre biens durables et biens non durables. . Sans doute faut-il garder à l'esprit que Hannah Arendt écrit au début de l'ère de consommation de masse, à l'époque où fabriquer des épluche-légumes couleur épluchure de pomme de terre pour que les ménagères les égarent plus facilement était le fin du fin du marketing...

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