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May

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L'homme révolté

Au moment où les peuples arabes se soulèvent et où la frustration et la colère grandissent en Europe il est bon de lire ou relire ce qu'écrivait, il y a soixante ans, Albert Camus dans son très grand livre : L'homme révolté .

 

« Une action révolutionnaire qui se voudrait cohérente avec ses origines devrait se résumer dans un consentement actif au relatif. Elle serait fidélité à la condition humaine. Intransigeante sur ses moyens, elle accepterait l'approximation quant à ses fins et, pour que l'approximation se définisse de mieux en mieux, laisserait libre cours à la parole. Elle maintiendrait ainsi cet être commun qui justifie son insurrection. Elle garderait, en particulier, au droit la possibilité permanente de s'exprimer. Ceci définit une conduite à l'égard de la justice et de la liberté. Il n'y a pas de justice, en société, sans droit naturel ou civil qui la fonde. Il n'y a pas de droit sans expression de ce droit. Que le droit s'exprime sans attendre et c'est la probabilité que, tôt ou tard, la justice qu'il fonde viendra au monde. Pour conquérir l'être, il faut partir du peu d'être que nous découvrons en nous, non le nier d'abord. Faire taire le droit jusqu'à ce que la justice soit établie, c'est le faire taire à jamais puisqu'il n'aura plus lieu de parler si la justice règne à jamais. A nouveau, on confie donc la justice à ceux qui, seuls, ont la parole, les puissants. Depuis des siècles, la justice et l'être distribués par les puissants se sont appelés bon plaisir. Tuer la liberté pour faire régner la justice, revient à réhabiliter la notion de grâce sans l'intercession divine et restaurer par une réaction vertigineuse le corps mystique sous les espèces les plus basses. Même quand la justice n'est pas réalisée, la liberté préserve le pouvoir de protestation et sauve la communication. La justice dans un monde silencieux, la justice asservie et muette, détruit la complicité et finalement ne peut plus être la justice. La révolution du XXe siècle a séparé arbitrairement, pour des fins démesurées de conquête, deux notions inséparables. La liberté absolue raille la justice. La justice absolue nie la liberté. Pour être fécondes, les deux notions doivent trouver, l'une dans l'autre, leur limite. Aucun homme n'estime sa condition libre, si elle n'est pas juste en même temps, ni juste si elle ne se trouve pas libre. La liberté, précisément, ne peut s'imaginer sans le pouvoir de dire en clair le juste et l'injuste, de revendiquer l'être entier au nom d'une parcelle d'être qui se refuse à mourir. Il y a une justice, enfin, quoique bien différente, à restaurer la liberté, seule valeur impérissable de l'histoire. Les hommes ne sont jamais bien morts que pour la liberté : ils ne croyaient pas alors mourir tout à fait.

 

Le même raisonnement s'applique à la violence. La non-violence absolue fonde négativement la servitude et ses violences; la violence systématique détruit positivement la communauté vivante et l'être que nous en recevons. Pour être fécondes, ces deux notions doivent trouver leurs limites. Dans l'histoire considérée comme un absolu, la violence se trouve légitimée; comme un risque relatif, elle est une rupture de communication. Elle doit conserver, pour le révolté, son caractère provisoire d'effraction, être toujours liée, si elle ne peut être évitée, à une responsabilité personnelle, à un risque immédiat. La violence de système se place dans l'ordre; elle est, en un sens, confortable. Führerprinzip ou Raison historique, quel que soit l'ordre qui la fonde, élit règne sur un univers de choses, non d'hommes. De même que le révolté considère le meurtre comme la limite qu'il doit, s'il s'y porte, consacrer en mourant, de même la violence ne peut être qu'une limite extrême qui s'oppose à une autre violence, par exemple dans le cas de l'insurrection. Si l'excès de l'injustice rend cette dernière impossible à éviter, le révolté refuse d'avancer la violence au service d'une doctrine ou d'une raison d'État. Toute crise historique, par exemple, s'achève par des institutions. Si nous n'avons pas de prise sur la crise elle-même, qui est le risque pur, nous en avons sur les institutions puisque nous pouvons les définir, choisir celles pour lesquelles nous luttons et incliner ainsi notre lutte dans leur direction. L'action révoltée authentique ne consentira à s'armer que pour des institutions qui limitent la violence, non pour celles qui la codifient. Une révolution ne vaut la peine qu'on meure pour elle que si elle assure sans délai la suppression de la peine de mort; qu'on souffre pour elle la prison que si elle refuse d'avance d'appliquer des châtiments sans terme prévisible. Si la violence insurrectionnelle se déploie dans la direction de ces institutions, les annonçant aussi souvent que possible, ce sera la seule manière pour elle d'être vraiment provisoire. Quand la fin est absolue, c'est-à-dire, historiquement parlant, quand on la croit certaine, on peut aller jusqu'à sacrifier les autres. Quand elle ne l'est pas, on ne peut sacrifier que soi-même, dans l'enjeu d'une lutte pour la dignité commune. La fin justifie les moyens? Cela est possible. Mais qui justifiera la fin? A cette question, que la pensée historique laisse pendante, la révolte répond : les moyens.

 

Que signifie une telle attitude en politique? Et d'abord est-elle efficace? Il faut répondre sans hésiter qu'elle est seule à l'être aujourd'hui. Il y a deux sortes d'efficacité, celle du typhon et celle de la sève. L'absolutisme historique n'est pas efficace, il est efficient; il a pris et conservé le pouvoir. Une fois muni du pouvoir, il détruit la seule réalité créatrice. L'action intransigeante et limitée, issue de la révolte, maintient cette réalité et tente seulement de retendre de plus en plus. Il n'est pas dit que cette action ne puisse vaincre. Il est dit qu'elle court le risque de ne pas vaincre et de mourir. Mais ou bien la révolution prendra ce risque ou bien elle confessera qu'elle n'est que l'entreprise de nouveaux maîtres, justiciables du même mépris. Une révolution qu'on sépare de l'honneur trahit ses origines qui sont du règne de l'honneur. Son choix en tout cas se limite à l'efficacité matérielle, et le néant, ou le risque, et la création. Les anciens révolutionnaires allaient au plus pressé et leur optimisme était entier. Mais aujourd'hui l'esprit révolutionnaire a grandi en conscience et en clairvoyance; il a derrière lui cent cinquante années d'expérience, sur lesquelles il peut réfléchir. De plus, la révolution a perdu ses prestiges de fête. Elle est, à elle seule, un prodigieux calcul, qui s'étend à l'univers. Elle sait, même si elle ne l'avoue pas toujours, qu'elle sera mondiale ou ne sera pas. Ses chances s'équilibrent aux risques d'une guerre universelle qui, même dans le cas d'une victoire, ne lui offrira que l'Empire des ruines. Elle peut alors rester fidèle à son nihilisme, et incarner dans les charniers la raison ultime de l'histoire. Il faudrait alors renoncer à tout, sauf à la silencieuse musique qui transfigurera encore les enfers terrestres. Mais l'esprit révolutionnaire, en Europe, peut aussi, pour la première et la dernière fois, réfléchir sur ses principes, se demander quelle est la déviation qui l'égaré dans la terreur et dans la guerre, et retrouver, avec les raisons de sa révolte, sa fidélité. »


[1] Folio essais, p. 362-366

Tous les commentaires

J'ai été saisi par l'actualité de ces pages lors de leur relecture. Il y a beaucoup à apprendre d'Albert Camus, comme de Hannah Arendt, pour réinventer la politique.

Consentement actif au relatif.

Intransigeante sur ses moyens, elle accepterait l'approximation quant à ses fins et, pour que l'approximation se définisse de mieux en mieux, laisserait libre cours à la parole.

La liberté absolue raille la justice. La justice absolue nie la liberté. Pour être fécondes, les deux notions doivent trouver, l'une dans l'autre, leur limite.

La non-violence absolue fonde négativement la servitude et ses violences; la violence systématique détruit positivement la communauté vivante et l'être que nous en recevons. Pour être fécondes, ces deux notions doivent trouver leurs limites. Dans l'histoire considérée comme un absolu, la violence se trouve légitimée; comme un risque relatif, elle est une rupture de communication. Elle doit conserver, pour le révolté, son caractère provisoire d'effraction, être toujours liée, si elle ne peut être évitée, à une responsabilité personnelle, à un risque immédiat.

L'action révoltée authentique ne consentira à s'armer que pour des institutions qui limitent la violence, non pour celles qui la codifient.

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Cette fois, un grand bravo, Thierry, pour nous re-sortir ces quelques pages !

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C'est autre chose que les calembredaines moralisantes et futurologiques de Morin-Plenel-Rancière, notre nouvelle sainte Trinité.

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jpylg

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Il y a bien, bien longtemps que je lisais l'Homme Révolté.

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Je me souviens très bien qu'il ne m'avait pas du tout touché. A l'époque, je n'étais pas un révolté moi-même.

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jpylg

Texte très pertinent, merci Thierry.

Étonnant car je relisais ces même pages avec un ami hier. Arendt, Camus, mais aussi Morin et Rancière né lui aussi en Algérie (puisqu'on en parle ici) sont restés fidèles à la révolte au sens noble du terme. Une révolte ontologique, essentielle, non construite non révélée et aussi politique. Merci de partager ces quelques pages d'un véritable humaniste qui a su respecter l'autre homme tel qu'il est; qui a su ne faire aucun compromis, un véritable Homme révolté que nous sommes nous aussi et pour cette raison nous ne pouvons que mieux le comprendre en restant fidèle avec ce qu'il nous annonça: « Qu'est-ce qu'un homme révolté? Un homme qui dit non. Mais s'il refuse, il ne renonce pas : c'est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. » C'est cela savoir dire "non" tout en ayant soin de ne jamais exclure en disant "oui" à la révolte mais aussi à son voisin. C'est là où réside son véritable humanisme. Merci.

Texte écrit en 1951 Etpendant ce temps:

http://www.youtube.com/watch?v=jcdoxMmTr0c&NR=1&feature=fvwphttp://www.youtube.com/watch?v=3hdVIJtqN5E&feature=related

(le mot « justement » est une insulte au texte de Camus .

http://www.youtube.com/watch?v=RGLrdjkcLdM&feature=related

une certaine idée d e la France

Merci en effet, un "détour" par Camus et particulièrement par ce livre merveilleux qui sauve la philosophie radicale de l'avant-68 n'est jamais une perte de temps... mais un gain de Lumière!

Désolé de venir jeter un caillou dans la mare...

Avec les images et les mots qui m'arrivent du "Grand Maghreb" (donc, Libye comprise), vos références camusiennes ne tiennent pas, ne tiennent plus... Je n'aurais pas dit cela voilà quelques années... Mais là, non, ça ne tient pas... La pensée intellectuelle (car il y a une autre pensée, figurez-vous) se révèle vaine et prétentieuse, une imposture quoi !...

Vous me rappelez les mots l'autre soir, au Mans, à une rencontre où nous étions venus écouter les témoignages d'un jeune Tunisien rentré du pays, les mots de l'organisateur de la "soirée"... Edifiants ! Les témoignages étaient poignants, édifiants, oui, et sobres. Mais lorsque le responsable de la structure organisatrice a parlé, pour appeler à se réunir en "comité de vigilance"(ciel !), là, je suis sorti... Cela me rappelait trop les impostures intellos des années 1990, à Paris, au moment des effroyables massacres islamistes en Algérie, ça causait, ça causait, ça causait justement "Camus" et "Homme révolté"... Oui, un texte d'exception, lumineux, profond... Mais révolté, l'homme Camus ? Allons donc!...

Alors, pitié, pitié, pitié, regardez, écoutez ce qui se passe de l'autre côté de la Méditerranée, et oubliez vos classiques : eux, depuis leurs tombes, eux savent, j'en suis sûr, qu'ils sont dépassés.

Pourquoi opposer ? Regarder ce qui se passe de l'autre côté de la Méditerranée et relire Camus, et d'autres, qui ont traversé des temps sombres que nous qui ne les avons pas connus ne peuvent imaginer, sont deux actions compatibles, complémentaires.

Non, désolé encore une fois, mais les deux actions, si action il y a chez Camus, ne sont pas compatibles : l'une, l'actuelle, est sombre mais ouverte et prometteuse ; l'autre était réflexive et... disculpante !

si action il y a chez Camus

Camus fut un homme d'action, mais il ne s'en est jamais vanté.

On peut poser la même question à notre sujet à tous, et à vous aussi.

Que faites vous donc, à côté de ces adieux tristounets à mediapart ?

Décidément !...

Décidément quoi ?

Apatridem

Bonsoir Salah

Ok ! tu es sorti , et alors qu'est ce qu ' on fait aprés , quand on est tous les deux dehors, on est content de nous?

Dans mon coin , il n ' ya même pas une ombre de comité de vigilance,

Tu peux toujours m 'appeler si on doit faire quelque chose

Amitiés Luce

 

 

 

 

Luce, bonsoir.

Je ne fais que passer une dernière fois : en principe dans 24h, mon désabonnement (demandé voilà un mois) prendra effet, du moins je l'espère...

Donc, me voilà bientôt EX-MDP.

Je regretterai sûrement quelques abonnés, mais il est temps d'aller me faire voir ailleurs. Loin de ces commentaires de "sans-soucis" et de bobos (oui, l'expression me plaît) qui ont besoin de se dire "Mediapartisans" juste pour se décomplexer et se dédouaner de leur statut de classe (je soupçonne certains d'avoir ajouté une ligne à leur carte de visite : leur adresse de "blog Mediapart")...

Tu as sans doute remarqué le centre d'intérêt de ces gens-là, autour de leur nombril et avec leurs échanges de noms d'oiseaux, au moment même où de l'autre côté de la Méditerranée, tout un monde est en train de changer, radicalement ? Triste.

Car ce qu'ils ne voient pas (ou alors ce qu'ils redoutent, sans se l'avouer) c'est que si le monde change, au sud de la Méditerranée, l'autre rive ne tardera pas à bouger ! On parle d'"effet domino" en pensant aux seuls pays arabes ? Mais l'effet domino finira par toucher l'Europe et l'Amérique latine et l'Asie ! Les peuples, tous les peuples en ont marre. Et l'oligarchie des pays du Nord n'est pas moins nocive ni moins étouffante que celle des pays du Sud !... Juste une question de dosage...

si le monde change, au sud de la Méditerranée, l'autre rive ne tardera pas à bouger

On ne le redoute pas, on s'en réjouit !

Quant à l'Amérique latine, elle n'a attendu personne pour bouger....

Certes.

Apatridem

he !Pourvu que tu ne doses pas l 'amitié, c'est ce qui va nous tenir lieu

de' oxygene ; appelle - moi ,on risque bien d'avoir à se coltiner à une situation en marche .

de toutes façons il faut qu ' on se parle

Vous avez un point de vue que je partage en partie : à savoir que le Monde Arabe ne sera pas le seul à bouger ; nous Occidentaux, avons des situations à un degré moindre certes, mais pour un Occident qui se dit développé, moderne, riche, faudrait-il s'en cacher les yeux pour ignorer nos populations de plus en plus pauvres, des fortunes qui se font sur le fruit du travail sans que ceux qui le produisent en voient la couleur , une justice qui n'existe que pour les puissants , etc, etc .. ; nos valeurs démocratiques fondent comme neige au soleil , bref des situations qui nous deviennent insupportables ; les pays Arabes nous donneraient-ils la leçon , eux qui subissent depuis des décennies l'injustice dans tous les domaines, et la liberté interdite , jusqu'à l'exaspération qui fait presque l'admiration aujourd'hui par leurs révoltes ? S'agissant de Camus, nos politiques devraient relire l'Homme Révolté, si tout n'est pas à prendre au pied de la lettre il est des passages incontournables qui ferait du bien à nos "gouverneux" tant ils sont loin d'une réalité ressentie par une forte majorité de citoyens, ressentie mais vécue , et là , la saturation peut avoir ses effets imprévisibles, imprévisibles comme l'ont été les réactions du Monde Arabe .

@Apatridem

Mais Camus ne parle-t-il pas de la condition humaine? Une condition humaine arrivant enfin à se parler, à se définir grâce aux réseaux sociaux et ce malgré nos différences culturelles majeures. Même s'il ne signa pas le fameux Manifeste des 121, n'y-a-t-il pas eu une solidarité de combat entre des intellectuels français (bouffeurs et interprètes de classiques) et l'insurrection algérienne? Dire que dans leurs tombes les classiques sont "dépassés" ne serait-ce justement pas une attitude de "bobos" que vous critiquez pourtant pour changement de design à la mode? Je suis déçu car on ne peut oublier que la condition humaine est hors de la mode parisienne et de son mépris pour l'authenticité. Les insurrections de l'autre côté de la Méditerranée déterrent au contraire les classiques essentiels (qu'ils soient occidentaux et/ou arabes...) pour la clé des champs, celle de la liberté de vivre dans la dignité. Je connais des algériens qui ont subis dans leurs chairs les années 90 et cela ne les a jamais empêchés de lire et relire Camus. Mon sentiment subjectif à la lecture de votre commentaire me fait dire que vous n'échappez pas au romantisme tant aimé par les bobos. Ce qui se passe "de l'autre côté" s'est déjà passé ici en Occident (J'ai connu la guerre d'Algérie pendant 9 ans), cela ira ailleurs et recommencera tant que la condition humaine sera en péril. Ce n'est pas seulement un problème des autres. Cela nous regarde, Camus en a parlé avec beaucoup d'autres, et d'autres à venir encore. Il y a une pensée intellectuelle certes et une autre pensée ("car il y a une autre pensée, figurez-vous", écrivez-vous), elles se sont dans l'Histoire toujours cotoyées, elles sont complices (je possède des textes, contes, poésies d'algériens contemprorains inconnus, pas édités, chez moi qui parlent de cette condition humaine). La culture est le lieu en commun des êtres humains. Pensez au Balzac de Dai Sijie ou au Flaubert de Orhan Pamuk le turc, Prix Nobel de Littérature. Les classiques aident à sentir le vent de liberté. Pourquoi faut-il les séparer comme dans les médias? Moi qui vient d'Algérie, celle de Camus non celle des riches bourgeois, votre intervention me fait dire que vous êtes bien devenu français comme il se doit. De ceux qui méprisent autrui. C'est ainsi que je le sens, le pense, loin de tout intellectualisme.Veuillez m'excuser pour ma réaction froide, largement en colère car je ne retrouve pas l'esprit algérien dans vos propos. En colère car vous nous bousculez comme si nous étions face à un accident de la route où les policiers brutalement nous pousse en criant: "reculez, il n'y a rien à voir". Désolé, il y a à éprouver dans la peur mais aussi dans la joie une révolte tant attendue en ce qui me concerne depuis 1962 pour que je puisse retourner voir une terre que l'on porte dans son âme, sa chair et son coeur. Je vous rend la pierre que vous avez lancée dans la mare...Et affligé, je vous laisse.

Merci Yvon pour ce commentaire.

Votre terre, que nous partageons bon gré mal gré, vous la portez dans votre chair, oui, et je le conçois. Le problème n'est pas là. Je dis et redis que la référence à Camus n'est plus de mise, dans ce qui se passe de l'autre côté... Arrêtons les amalgames et les raccourcis !

Qu'il y ait eu "des intellectuels français (engagés pour) l'insurrection algérienne", c'est un fait, comme dirait l'autre, et un fait historique. Ce que je conteste c'est l'idée que d'autres intellectuels français, contemporains, soient venus au secours des victimes des années 1990. Les "intellos-humanitaires", comme je les appelle, avaient porté secours à des prétendus "démocrates" algériens qui se présentèrent comme des vitimes des islamistes, alors qu'ils étaient connus pour avoir servi le régime et ses généraux : la preuve, celle qui fut montrée sur tous les plateaux de télé de France et de Navarre comme la pasionaria de la liberté et de la démocratie, a très vite rejoint Bouteflika qui en a fait sa ministre de la Culture. Et vous savez quoi ? Aujourd'hui, elle est à l'origine d'une censure d'Etat visant tout scénario traitant de la guerre de libération... Mais c'est une autre histoire, me diriez-vous? En effet, c'est une autre histoire...

Encore affligé ? Allons, bon !...

 

la référence à Camus n'est plus de mise, dans ce qui se passe de l'autre côté...

Mais cette référence, dans le contexte où vous le mettez, n'était pas de mise à l'époque non plus. Camus ne voulait pas être un maitre à penser, ni un dirigeant, ni un héros à suivre, ni un maître à formatter les perroquets comme dit l'autre.

Son action fut réelle, et il était discret. Ses écrits restent de mise d'un côté comme de l'autre. On est libre de le lire ou pas.

@Apatridem

Je préfère tout de même un imbécile sachant secourir qu'un imbécile sachant faire mourir. Oui cela n'a aucun rapport et vous ne pouvez pas foutre à la poubelle la culture (le "Trésor perdu" de Arendt et de tant d'amoureux de ce qui fait que l,on peut prononcer encore de nos jours le mot "liberté") comme moyen d'émancipation pour une crise d'urticaire pour des erreurs d'appréciation politico-médiacrito-anecdotique telle que vous le racontez. Pour les éviter, vous avez vous tout comme moi la responsabilité d'analyser que ce que nous représente le monde médiacratique concernant cette anecdote, ce n'est pas la passionaria de la démocratie mais une damakrata, i.e. à peu près: "agression occidentale contre un pays afin d'en faire une économie de marché". On n'a pas besoin d'utiliser du napalm pour installer la "démocratie". On peut se déguiser et déguiser autrui en "démocrate." Nous ne parlons pas de la même chose. Désolé et bonne route.

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En complément des remarques (un peu à l'emporte-pièces) d'Apatridem, j'ajouterai une autre remarque passablement idiote aussi. Apatridem a raison, mais Camus est l'homme de son époque. Camus aujourd'hui s'exprimerait autrement.

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Ou plus vraisemblablement, il ne s'exprimerait pas du tout, la parole étant monopolisée par LES VOIX de Morin, Plénel, Rancière, nous montrant LA VOIE.

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jpylg

"A l'emporte-pièces", oui. "Passablement idiotes", vous êtes sûr ? Le fait est là : les pays du sud de la Méditerranée ont suffisamment souffert des donneurs de leçons, comment vous dites déjà... germano... quelque chose... Vous n'en êtes pas ? Je vous l'accorde. Mais les commentaires que je lis depuis quelques jours prennent le même chemin, sans que leurs auteurs le sachent...

 

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Ce sont mes remarques qui sont idiotes ; les vôtres sont seulement à l'emporte-pièces.

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jpylg

Texte profondément orienté contre la philosophie de l'histoire de Hegel, et surtout texte polémique anti-sartrien.

Un peu court....Camus pensait par lui même et pas contre quelqu'un, c'est ce qui dérangeait tant et continue à déranger.

Exact. On voit qu'il continue à déranger !

L'histoire n'a pas fini d'anoblir l'homme, sa pensée et sa parole. Elle dissipe les polémiques et les tentatives d'encerclement idéologique et ses obscures références témoignant de l'humaine souffrance (jeu de mots) à élargir l'horizon de sa propre et quotidienne humanité. Merci à Thierry T.

Thierry T.

A ce propos, permettez-moi de vous conseiller la lecture des quelques pages que je consacre à Meursault dans le "Dictionnaire des personnages (...)", Seuil, 2010.

 

D'abord, vous apprendrez qu'on pense toujours contre quelqu'un. Toute l'histoire de la philosophie est là pour le certifier.

Vous avez donc tout faux (comme souvent d'ailleurs), l'opposition entre Camus et Sartre faisait les beaux jours de Saint-Germain-des-près.

Quand Camus écrit : " Führerprinzip ou Raison historique, quel que soit l'ordre qui la fonde, élit règne sur un univers de choses, non d'hommes.", il est bien évident qu'il s'adresse à la pensée de gauche, la gauche sartrienne qui faisait fureur. Camus dénonce ici à juste titre le totalitarisme de la pensée de gauche, la pensée communiste. Je trouve ce texte tout à fait d'actualité, pas seulement en relation avec les révolutions arabes mais contre une certaine doxa de gauche toujours vivante, hélas !

En 1951, la publication de L’homme révolté provoque de violentes réactions et la rupture avec Sartre en 1952. En 1956, il tente de diminuer les violences en lançant son « appel d’Alger » mais il ne réussit pas à apaiser les tensions entre les pieds-noirs et les natifs. Sa position sur l’Algérie restera toujours ambigüe, comme il essaiera toujours de concilier l’attente des indigènes sans renoncer à l’idée d’une Algérie française. Il publie la même année le roman La Chute où il attaque l’existentialisme même si le roman n’est pas exempt d’autocritique.

Mais savez-vous lire ce texte ? J'en doute après votre commentaire aussi plat que prétentieux.

Plus intéressant mais réducteur, ce qui semble être votre péché mignon...

@Michel Alba

on pense toujours contre quelqu'un.

Parlez pour vous...

Toute l'histoire de la philosophie est là pour le certifier.

Avec ou sans récipissé de réception ?

l'opposition entre Camus et Sartre faisait les beaux jours de Saint-Germain-des-près

Oui, Saint-Germain-des-prés faisait bien rire Camus ! Et pour rompre avec Sartre, il aurait fallu qu'il y ait quelque chose de vrai à rompre.

Camus voyait ces discussions, magnifiées par la presse et reprises encore par des écrivains en mal d'arguments, comme autant de matchs de foot, perdus ou gagnés !

 

Chacun de nous peut essayer de se grandir au contact de l'autre. Comment dire... tout est dans le choix. Quel est le but de ces débats : tenter de se hisser vers une glorieuse reconnaissance cybernétique ? Un combat à mort symbolique à coups de traits d'esprits ?

C'est bon Michel j'ai compris t'as bcp plus de références culturelles y a pas de doutes. Mais j'aimerais bien que parfois les débats aboutissent ailleurs que toujours au même endroit. Tu mets tout en oeuvre pour puiser ce qu'il y a de moins bon chez les autres pour te draper ensuite dans la posture du persécuté éclairé. Il y a d'autres personnes que toi qui peut-être aimeraient passer à autres choses de plus constructif dans la façon de modeler un échange. Utiliser ses lettres, dans un esprit de dialogue avec les autres, sans se sentir obliger de les insulter, ce serait un bon truc à essayer, non ? Qu'en penses-tu ?

@Michel Alba

"D'abord, vous apprendrez qu'on pense toujours contre quelqu'un. Toute l'histoire de la philosophie est là pour le certifier." Michel Alba.

Bravo! si au moins vous pouviez nous décrire votre vision de cette histoire. Dans l'histoire de l'amour on pense toujours POUR quelqu'un. Toute l'histoire des amants est là pour le certifier. La philosophie est amour de...

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" on pense toujours contre quelqu'un. Toute l'histoire de la philosophie est là pour le certifier. "

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Je ne crois pas que l'on pense toujours contre quelqu'un. Mais dans le cas de cette pensée particulière qu'est la pensée philosophique, il est un fait que tout nouveau système philosophique se constitue en opposition aux systèmes qui le précèdent.

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Mais, - nuance importante - cette opposition ne vise pas à détruire, mais à perfectionner. Le novateur, d'abord, connaît bien, ensuite respecte profondément les prédécesseurs.

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jpylg

A coté d'Aron et Sartre ; il y avait Camus. Je trouve assez surprenant qu'on fasse un procés en "intellectualisme" à Camus qui est certainement un des moins "intellectuel" (au sens français) des penseurs.

C'est rafraichissant de rencontrer le mot "communication" dans son sens vrai, tellement notre ère s'est habitué à cette bâtarde, sa majesté "la Com". Bâtarde à laquelle le gouvernement actuel de la France s'est tout dévoué...

@Apatridem

On va vous chanter Ne me quitte pas !

et puis vous répondrez : I'm leaving, on a jet plane, and you might never see me again...

On agitera nos mouchoirs, et on vous dira : revenez-nous vite !

Tranquile

Apatridem, ne cherchez pas, c'est "germanopratin" ...... Hier, dans une rue de Niamey, à un enfant qui mendiait parce qu'il avait faim, tout bêtement, comme ses copains de Tunis, du Caire, de Tripoli, d'Alger, ou d'ailleurs, je lui ai conseillé de lire Hegel, Aron, Sartres, Arendt et Camus. Il m'a regardé tristement, comme on regarde un malade ..... alors, je lui ai demandé pardon, et bien évidemment, je lui ai donné un peu d'argent, comme tous les matins.

Apatridem, tu va nous manquer papa !

 

"Mais aujourd'hui l'esprit révolutionnaire a grandi en conscience et en clairvoyance; il a derrière lui cent cinquante années d'expérience, sur lesquelles il peut réfléchir. De plus, la révolution a perdu ses prestiges de fête. Elle est, à elle seule, un prodigieux calcul, qui s'étend à l'univers. Elle sait, même si elle ne l'avoue pas toujours, qu'elle sera mondiale ou ne sera pas."

Pour ma part, je trouve très pertinent de nous rappeler à nos souvenirs cet "Homme révolté" ainsi que la personnalité de l'auteur du texte.

 

Comme bien souvent, merci Thierry, parce que vous nous poussez à sortir de l'enfermement de nos individualités pour aller au coeur de la vie qui nous entoure.

 

Merci pour ce rappel . Dommage que Sarko et d'autres soient sourds !!

Camus, homme révolté ?

Seulement, malheureusement, dans l'écriture.

Il faut relire sa biographie, mais pas sur wikipedia !

Pour ma part, de Camus, je retiendrai cette phrase dans Le mythe de Sisyphe
« Ce monde en lui-même n’est pas raisonnable, c’est tout ce qu’on pourrait dire. Mais ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme. »
Cette phrase éclaire beaucoup de choses dans nos fonctionnements citoyens (et peut-être aussi dans les dérives et les sursauts des fils de commentaires dans Mediapart).
L’« absurde » … c’est la perte du sens , le renoncement à chercher du sens … cela ne prouve pas qu’il n’y a pas de sens, mais seulement que l’on ne parvient pas à percevoir ce sens ...
... c’est le sens apparent, le sens-tel-que-l’on voudrait-qu’il-soit (que chacun voudrait qu’il soit « à sa façon ») ...
... or ce sens n’est pas le vrai sens. D’où le sentiment d’absurde
.
L’absurde, comme signe d’une quête, d’une tension entre une citée idéale et désirable et une société composée de gens – vous, moi et les autres – de gens en chair et en os soumis aux inévitables contraintes de l’humaine nature.
On voudrait que les choses ( je parle ici de politique) s’expliquent – se résolvent – de façon rationnelle. Et, en même temps, la (le) politique est un lieu de projection tous azimuts d’humeurs, de vouloirs, de rêves.
J’arrête là mon délire. Pour qui voudrait le poursuivre, je renvoie au fil de commentaire sur un des billets
On a la démocratie qu'on mérite ou pourquoi je vote
ou, sur mon autre blog (lemonde.fr) à l’allégorie du Val sans retour

Bonsoir,

En complément au billet très intéressant de Thierry Ternisien et au fil de discussion non moins intéressant, je mets ici en ligne l'intervention de Benjamin Stora pour les cinquante ans de l'attribution du prix Nobel à Camus, à Stockholm, le 6 octobre 2007 :

 

Il y a cinquante ans Albert Camus reçoit le Prix Nobel de littérature à Stockholm….. Conférence donnée par Benjamin Stora au Musée de la Méditerranée à Stockholm, le 6 octobre 2007." Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse." Albert Camus, le discours de Stockholm, décembre 1957.« Je comprends qu’on discute mon œuvre. C’est à moi qu’elle parait discutable, et en profondeur. Mais je n’ai rien à dire si on fait le procès de ma personne. Toute défense devient ainsi apologie de soi. Et ce qui est frappant, c’est cette explosion d’une détestation longtemps réprimée (…) Je ne m’explique pas l’extrême vulgarité de ces attaques. (…) Ces messieurs veulent, appellent, exigent la servitude. Ils seront probablement servis. A leur santé. » Albert Camus. L’annonceLe 16 octobre 1957, Albert Camus est attablé au premier étage d’un restaurant du Quartier latin lorsqu’un jeune chasseur vient lui annoncer qu’il a reçu le prix Nobel de littérature. Camus devient pâle, parait bouleversé et commence à répéter inlassablement qu’il aurait dû aller à André Malraux. Il est vrai que le nom de Malraux avait été suggéré par divers groupements littéraires en France comme en Suède, et avait fait l’objet de nombreuses spéculations ; le Roi de Suède l’avait même reçu lorsqu’il était venu, sous les acclamations, donner une conférence sur Rembrandt à Stockholm. En cette année 1957, d’autres noms circulaient, comme ceux de Boris Pasternak, Saint-John Perse ou Samuel Beckett…. qui tous allaient recevoir plus tard le Prix Nobel. C’est donc Albert Camus, à peine âgé de 44 ans qui aura le plus prestigieux des prix littéraires. L’annonce est un coup de tonnerre, car l’idée généralement admise est que le Prix récompense, couronne une œuvre déjà achevée, une carrière déjà accomplie. Il est vrai que vingt auparavant, Roger Martin du Gard avait été préféré à son aîné et maître André Gide, qui avait dû attendre encore dix ans pour se voir décerner le prix…. Mais Camus n’est le candidat d’aucun groupe extérieur, d’aucune chapelle littéraire. Bien au contraire, il doute de lui à ce moment, il fait aveu de stérilité, ne se croit plus capable de créativité. Il est aussi l’objet d’attaques venant de tous les milieux de droite comme de gauche…. Dans l’Express, François Mauriac fustige son jeune rival qui a pris position contre la peine de mort au moment où éclatent les affaires de torture commises pendant la « Bataille d’Alger » : « Abolir la peine de mort quand on rétablit la torture ? Un peu de logique, voyons, Camus ! » Sur le plan littéraire, il publie un de ses plus beaux livres, L’Exil et le Royaume, et Gaëtan Picon écrit dans la revue Mercure de France en mai 1957 : « Ici nous sommes ramenés à l’entre-deux, à la confusion, au mixte discret de l’existence ordinaire ». Le bruit de l’attribution du Prix court pourtant avec insistance… « Quand son éditeur américain, Blanche Knopf, rendit visite à Camus à Paris au mois d’août, au retour de Stockholm, elle lui raconta qu’elle avait entendu mentionner son nom à propos du prix. « Nous en avions tous ri – cela nous paraissait impossible », raconta t-elle plus tard » . Les réactions.Bien sûr, les réactions sont innombrables dès l’annonce de l’attribution. Pour les milieux conservateurs, Albert Camus n’a jamais hésité sur la question algérienne. Il est, au contraire, un dangereux ami des « rebelles », une sorte de gauchiste dangereux de l’époque. Les milieux proches aujourd’hui des pieds-noirs « ultras » (toujours favorables cinquante ans après l’indépendance algérienne aux thèses de l’Algérie française) ont oublié tout cela, préférant ne retenir que le Camus du silence avant sa mort…. L’hebdomadaire de droite Carrefour, observe qu’habituellement le prix Nobel est décerné après consultation du ministre des Affaires étrangères du pays concerné, mais que cette fois l’Académie suédoise a délibérément « favorisé un homme de gauche » plutôt qu’un partisan de l’Algérie française. « Quelle étrange et nouvelle forme d’ingérence dans nos affaires intérieures ! » Le commentaire le plus cruel venant de droite est celui d’Arts, où parait en première page une caricature de Camus en tenue de cow-boy, avec des pistolets en mains, sous ce titre : « En décernant son prix à Camus, le Nobel couronne une œuvre terminée ». L’auteur de l’article, Jacques Laurent (rédacteur en chef d’Arts, polémiste de droite et romancier populaire) écrit : « Les académiciens ont prouvé par leur décision qu’ils considéraient Camus comme fini… ». A l’autre extrémité de l’éventail politique, Roger Stéphane, dans France-Observateur, affirme plus ou moins la même chose : « On se demande si Camus n’est pas sur son second versant et si, croyant distinguer un jeune écrivain, l’Académie suédoise n’a pas consacré une précoce sclérose ». Roger Stéphane qui avait servi de cible au mépris de Camus, croit tenir maintenant sa revanche. Il voit Camus très au dessous de Malraux, Camus étant pour lui une sorte de Sartre domestiqué…. Dans Paris-Presse, Pascal Pia déclare que son ancien camarade n’est plus un « homme révolté » mais un « saint laïque » au service d’un humanisme suranné. Et dans l’ancien journal de Camus, Combat, le critique Alain Bosquet note que « les petits pays admirent les parfaits petits penseurs polis ». Albert Camus reçoit de la part des communistes dans l’Humanité une virulente critique, ce qui n’est pas étonnant compte tenu des positions de l’écrivain contre l’invasion soviétique de la Hongrie un an auparavant : « C’est le « philosophe » du mythe de la liberté abstraite. Il est l’écrivain de l’illusion. » Jean-Paul Sartre y va de sa formule assassine en disant de ce Nobel attribué à Camus : « C’est bien fait ! ». Dans son autobiographie, La force des choses, Simone de Beauvoir écrit : « Devant un vaste public, Camus déclara : « J’aime la Justice, mais je défendrai ma mère avant la justice », ce qui revenait à se ranger du côté des pieds-noirs. La supercherie, c’est qu’il feignait en même temps de se tenir au dessus de la mêlée, fournissant ainsi une caution à ceux qui souhaitent concilier cette guerre et ses méthodes avec l’humanisme bourgeois. » Saint John Perse écrit : « C’est assez pour le Poète, d’être la mauvaise conscience de son temps. ». Henriette Levillain propose de lire cette clausule comme une attaque adressée à Albert Camus. En effet, Perse, comme il l’avouait à Claudel dans des lettres datant des années 1940-1950, méprisait l’existentialisme de Sartre et la pensée de Camus, qui amoindrissaient l’homme, et se détournaient de la recherche du divin dans le monde pour se contenter d’en constater l’absurdité. Camus, à qui on avait reproché son silence sur la guerre d’Algérie, serait la « mauvaise conscience de son temps ». .La société parisienne de dénigrement, comme la baptise Camus, ignore et ne s’intéresse pas au fait que ce prix Nobel enthousiasme l’Europe tout entière et la jeunesse. « Elle s’adonne à la dérision aux dépens d’un écrivain décrété mineur tandis que tous les dissidents de l’Est explosent de joie. Dans leur presse clandestine, leurs « samizdat » célèbrent le livre qui fut et demeure celui de leur délivrance projetée : L’homme révolté. », note Jean Daniel. Lisons à ce propos Milan Kundéra, de ce Prix Nobel attribué, des jalousies et des mesquineries parisiennes, du mépris à l’égard de ses origines sociales, des accusations de vulgarité portées contre cet homme du Sud, de l’Algérie : « Après l’anathème politique jeté contre lui par Sartre, après le prix Nobel qui lui valut jalousie et haine, Albert Camus se sentait très mal parmi les intellectuels parisiens. On me raconte que ce qui, en plus, le desservait, c’étaient les marques de vulgarité qui s’attachaient à sa personne : les origines pauvres, la mère illettrée ; la condition de pied-noir sympathisant avec d’autres pieds-noirs, gens aux « façons si familières » (si « basses ») ; le dilettantisme philosophique de ses essais ; et j’en passe. Lisant les articles dans lesquels ce lynchage a eu lieu, je m’arrête sur ces mots : « Camus est un paysan endimanché. (…) un homme du peuple qui, les gants à la main, le chapeau encore sur la tête, entre pour la première fois dans le salon. Les autres invités se détournent, ils savent à qui ils ont à faire ». La métaphore est éloquente : non seulement, il ne savait pas ce qu’il fallait penser (il parlait mal du progrès et sympathisait avec les Français d’Algérie) mais, plus grave, il se comportait mal dans les salons (au sens propre ou figuré) ; il était vulgaire. Il n’y a pas en France de réprobation plus sévère. Réprobation quelquefois justifiée, mais qui frappe aussi le meilleur : Rabelais. » L’éditeur Gallimard organise le 17 octobre une réception en l’honneur de Camus. Albert Camus arrive de bonne heure pour s’entretenir avec les journalistes, vêtu d’un élégant complet bleu marine à fines rayures, avec une cravate bleu sombre et une chemise blanche. On lui demande comment il a appris la nouvelle. « Avec beaucoup de surprise et de bonne humeur », répond-il. Son nom avait été mentionné à plusieurs reprises cette année-là, mais il n’avait pas pensé que cela pût vraiment se produire. « Je pensais, en effet, que le prix Nobel devait couronner une œuvre achevée ou du moins, plus avancée que la mienne. » Il déclare également : « Je tiens à dire que si j’avais pris part au vote, j’aurai choisi André Malraux pour qui j’ai beaucoup d’admiration et d’amitié, et qui fut un des maîtres de ma jeunesse. » Plus tard, André Malraux, quoi qu’il ait pensé de l’attribution du prix décerné à Albert Camus, n’hésitera pas à le féliciter et à bien marquer qu’il est sensible aux propos tenus par Camus à son sujet : « Cette réponse nous honore tous les deux. » Interrogé sur ses projets, il mentionne qu’il se consacre à son nouveau roman, dont le titre provisoire est Le premier homme, qu’il appelle un « roman d’éducation »….. Toujours l’Algérie, le tourment de la guerre et de ses origines, la fidélité aux siens et à la justice pour les « indigènes »….. Son plus beau livre, publié après sa mort. Le 17 octobre, arrive une lettre de Kateb Yacine….« Mon cher compatriote, Exilés du même royaume nous voici comme deux frères ennemis, drapés dans l’orgueil de la possession renonçante, ayant superbement rejeté l’héritage pour n’avoir pas à le partager. Mais voici que ce bel héritage devient le lieu hanté où sont assassinées jusqu’aux ombres de la Famille ou de la Tribu, selon les deux tranchants de notre Verbe pourtant unique. On crie dans les ruines de Tipasa et du Nadhor. Irons-nous ensemble apaiser le spectre de la discorde, ou bien est-il trop tard ? Verrons-nous à Tipasa et au Nadhor les fossoyeurs de l’ONU déguisés en Juges, puis en Commissaires-priseurs ? Je n’attends pas de réponse précise et ne désire surtout pas que la publicité fasse de notre hypothétique co-existence des échos attendus dans les quotidiens. S’il devait un jour se réunir en Conseil de Famille, ce serait certainement sans nous. Mais il est (peut-être) urgent de remettre en mouvement les ondes de la Communication, avec l’air de ne pas y toucher qui caractérise les orphelins devant la mère jamais tout à fait morte. Fraternellement, Kateb Yacine » Le discours de StockholmLe 10 décembre 1957, au moment de la clôture des cérémonies des remises des Prix Nobel, Albert Camus prononce un discours magnifique et prophétique sur l’avenir du monde privé de « ses dieux » et victime « d’une folle technologie ». sur le poids qui pèse sur les générations : […] Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer, à partir de ses seules négations, un peu de ce qui fait la dignité de vivre ou de mourir. Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d’établir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu’elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche d’alliance. […]Albert Camus dit que chaque génération, jusqu’à la fin de l’humanité, devra se battre contre l’instauration des « royaumes de la mort ». Mais la génération à venir aura surtout à se battre pour éviter que le « monde ne se défasse ». Comme Sisyphe, il lui faudra poursuivre l’effort, malgré l’atroce constatation que nous marchons sur les talons de la destruction, de la guerre et des fanatismes aux innombrables visages sous toutes les latitudes, tous points cardinaux confondus. Comment devancer les fléaux qui menacent ? « Le discours que prononce Camus à Stockholm est d’une si grande importance que l’on pourrait en recommander la lecture, aussitôt après le Premier homme, son roman posthume, à ceux qui veulent s’initier à son œuvre », note justement Jean Daniel. Camus tient à souligner qu’avec lui, c’est un Français d’Algérie qui reçoit cette distinction mondiale. Il veut rappeler que parmi cette population, désignée sous le nom de « pieds-noir » que l’on dit alors constituée de colons aisés et sans scrupules, il peut se trouver des êtres issus des milieux les plus pauvres et capables de faire honneur à l’humanité. Le Camus algérien est entièrement dans ce rappel (ou ce défi) et on l’y retrouve mieux encore que dans la fameuse réplique, d’ailleurs toujours tronquée quand on la cite, qui fut celle de Camus en réponse à des étudiants algériens résidant à Upsalla, ville universitaire suédoise : « Entre ma mère et la justice, je préférerai toujours ma mère ». La polémiqueCette phrase célèbre, « la mère contre la justice », signifiant simplement qu’il redoute que sa mère, modeste femme européenne d’Alger, soit victime des violences qui secouent la ville, le poursuivra jusqu’à sa mort.…… Cette phrase, passée à une malheureuse postérité, (« ma mère contre la justice ») n’est pas tout à fait exacte, si l’on en croit les Oeuvres complètes d’Albert Camus. Rendant compte de la conférence de presse donnée par Albert Camus le 13 décembre 1957, Le Monde publiait dans son édition du 14 décembre 1957 l’article suivant : « Interrogé sur un ton véhément par un jeune Algérien présent, il [Albert Camus] aurait alors répondu : « Je n’ai jamais parlé à un Arabe ou à l’un de vos militants comme vous venez de me parler publiquement... Vous êtes pour la démocratie en Algérie, soyez donc démocrate tout de suite et laissez-moi parler... Laissez-moi finir mes phrases, car souvent les phrases ne prennent tout leur sens qu’avec leur fin... » Constamment interrompu par le même personnage, il aurait conclu : « Je me suis tu depuis un an et huit mois, ce qui ne signifie pas que j’aie cessé d’agir. J’ai été et suis toujours partisan d’une Algérie juste, où les deux populations doivent vivre en paix et dans l’égalité. J’ai dit et répété qu’il fallait faire justice au peuple algérien et lui accorder un régime pleinement démocratique, jusqu’à ce que la haine de part et d’autre soit devenue telle qu’il n’appartenait plus à un intellectuel d’intervenir, ses déclarations risquant d’aggraver la terreur. Il m’a semblé que mieux vaut attendre jusqu’au moment propice d’unir au lieu de diviser. Je puis vous assurer cependant que vous avez des camarades en vie aujourd’hui grâce à des actions que vous ne connaissez pas. C’est avec une certaine répugnance que je donne ainsi mes raisons en public. J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. »Amplifiée par la presse française de gauche, la polémique est énorme. La célèbre réplique de Camus à l’étudiant algérien éclipse la réception du prix dans la capitale suédoise. Pendant « La Bataille d’Alger », et durant toute l’année 1957, Albert Camus a suivi avec attention, intensément, différentes « affaires algériennes ». A plusieurs reprises, Yves Dechezelles et sa jeune assistante Gisèle Halimi lui demandent son appui pour sauver différents algériens musulmans condamnés à mort. Et, comme le souligne Herbert Lottmann dans sa biographie de Camus, « défendre un musulman accusé de terrorisme constituait un acte de bravoure »… Mais contrairement à d’autres intellectuels « libéraux » originaires d’Algérie, Albert Camus n’a pas pris de position tranchée sur l’indépendance de l’Algérie. Profondément attaché à sa terre natale, il tente d’adopter un discours plus nuancé, dénonçant les violences commises aussi bien par le FLN que par les forces françaises. De fait, lui qui dès les années 1930 dénonçait la misère des « indigènes » et l’oppression coloniale et qui était favorable à une décolonisation des esprits, vit comme un véritable déchirement la perspective d’un « divorce » entre l’Algérie et la France, semblant anticiper l’inévitable exode de la population européenne (« pied-noire ») au sein de laquelle il a grandi. Cela lui est amèrement reproché par les anticolonialistes « radicaux » français aussi bien qu’Algériens, tandis que les ultras le considéraient comme un « traître » favorable à l’indépendance. Ces derniers scandent « Camus au poteau » lorsque l’écrivain a voulu organiser une « trêve civile » en janvier 1956, avec l’accord du FLN et des libéraux d’Alger …. Profondément ébranlé par le drame algérien, l’écrivain pressent très vite la profondeur du déchirement entre les deux principales communautés. Il plaide pour le rapprochement, tente d’éviter l’irréparable, dit combien les « deux peuples se ressemblent « dans la pauvreté et une commune fierté ». En avril 1957, un lecteur du périodique anglais Encounter écrit à Camus pour lui demander d’expliquer ses positions sur « la campagne française en Algérie ». La réponse parait dans Encounter du mois de juin est un « résumé » des positions adoptées par Camus pendant la guerre d’Algérie. Il s’y déclare favorable à la proclamation par la France de la fin du statut colonial de l’Algérie (avec les deux collèges de vote réduisant les Algériens musulmans à la catégorie de sous-citoyens), à la constitution d’une nation autonome fédérée à la France sur le modèle suisse des cantons (c’était en quelque sorte la position exprimée par Ferhat Abbas après la seconde guerre mondiale), qui garantirait les droits des deux populations vivant dans ce pays. Mais il ne peut, explique-t-il aller plus loin. Il ne veut pas s’engager dans un soutien aux maquis algériens, approuver le terrorisme, la violence qui frappe aveuglement les civils, plus d’ailleurs les Musulmans que les Européens. Il ne peut protester contre la répression française déployée pendant la « Bataille d’Alger » et garder le silence sur la violence exercée par les nationalistes algériens….. Jean Daniel revient sur ce silence et la position de Camus : « Dans cette affaire algérienne, Camus, si proche en cela d’une Germaine Tillion, toujours « solidaire et solitaire », refuse qu’un écrivain puisse s’exclure de l’histoire de son temps. Mais il en arrive à penser, dès l’apparition du terrorisme et de la répression, qu’une certaine forme d’engagement s’impose. Toute dénonciation de la barbarie de l’un encourage celle de l’autre. Or il refusera toujours que la revanche puisse tenir lieu de justice, que le mal réponde au mal, que la violence soit encore accoucheuse d’histoire et que même Auschwitz puisse jamais justifier Hiroshima » . Camus, de Lourmarin à Oran. La fin d’un exil ?Le 12 juin 2005, à Oran s’est tenu le premier colloque en Algérie autour de la grande figure d’Albert Camus. En juin 2007, deux universitaires algériennes, Afifa Berhi et Naget Khadda, écrivent dans l’Introduction d’un recueil d’essais publiés autour de la figure de Camus, et publiés en Algérie : « Eminemment universelles, la pensée et l’écriture d’Albert Camus sont en même temps passionnément arrimés à la terre d’Algérie. Pourtant l’intelligentsia algérienne, parmi lesquels il comptait bien des amis et de nombreux admirateurs, l’a boudé au lendemain de l’indépendance de l’Algérie. Indexé sur le nœud gordien de la question nationale à un moment où celle-ci se négociait par les armes, le différend, sans avoir été réellement apuré à ce jour, a cependant enregistré au cours de ces dernières années, un recul de la polémique, révélateur d’un apaisement des passions. » L’écrivain « pied-noir » fait lentement retour dans l’espace public algérien. Celui qui avait été cloué au pilori pour avoir, en pleine guerre d’Algérie, déclaré « préférer sa mère à la justice » parle de plus en plus aux jeunes générations, des côtés de la méditerranée. De nouveaux écrivains se revendiquent ouvertement de son héritage. Ainsi, prisonnier de labyrinthes absurdes, Yasmina Khadra, comme l’auteur de l’Etranger cherche l’explication des destins imperceptibles aux autres. Dans son dernier ouvrage, L’attentat, comme Meursault, l’innocent Amine au bout de son chemin est condamné à mort. « Privé, comme l’écrivait Camus des souvenirs d’une patrie perdue ou de l’espoir d’une terre promise. ». Et dans un autre de ses livres, l’écrivain, Khadra, dans les pas de Camus, osait écrire : « Pourquoi faut-il, au crépuscule d’une jeunesse, emprunter à celui du jour ses incendies, puis son deuil ; pourquoi la nostalgie doit-elle avoir un arrière-goût de cendre ? » RésonancesUne grande partie de l’œuvre d’Albert Camus est habitée, hantée, irriguée par l’histoire cruelle et compliquée qui emportera l’Algérie française. Ses écrits rendent un son familier dans le paysage politique et intellectuel d’aujourd’hui. A la fois terriblement « pied-noir », et terriblement algérien, il adopte cette position de proximité et de distance, de familiarité et d’étrangeté avec la terre d’Algérie qui dit une condition de l’homme moderne : une sorte d’exil chez soi, au plus proche. La sensation de se vivre avec des racines, et de n’être ni d’ici, ni de là. Lorsqu’on le voit être un étranger chez lui, avec cette présence énigmatique, fantomatique, lointaine des « indigènes » simple figurants fondus dans un décor colonial, cela signale aussi une étrangeté au pays, et à soi-même. Camus est, pour moi, d’abord notre contemporain pour ce rapport très particulier d’étrangeté au monde. Il est aussi celui qui cherche, qui fouille dans les plis de sa mémoire les commencements d’une tragédie, d’une guerre, et décide de n’être pas prisonnier des deux communautés qui se déchirent. Il sera donc un « traître » pour les deux camps. A l’intersection de deux points de vue, ceux qui veulent se réapproprier une terre qui est la leur à l’origine, les Algériens musulmans, et ceux qui considèrent que cette terre leur appartient désormais, les Français d’Algérie, Albert Camus annonce ce que peut être la position d’un intellectuel : dans l’implication passionnée, ne pas renoncer à la probité, dans l’engagement sincère, se montrer lucide. Ses Chroniques algériennes (1939-1958) révèlent ce regard critique et subtil. Albert Camus est, enfin, celui qui refuse l’esprit de système et introduit dans l’acte politique le sentiment d’humanité. A ceux qui croient que seule la violence est la grande accoucheuse de l’histoire, il dit que le crime d’hier ne peut autoriser, justifier le crime d’aujourd’hui. Dans son appel pour une « Trêve civile », préparée secrètement avec le dirigeant algérien du FLN Abane Ramdane, il écrit en janvier 1956 : « Quelques soient les origines anciennes et profondes de la tragédie algérienne, un fait demeure : aucune cause ne justifie la mort de l’innocent ». Il pense que la terreur contre des civils n’est pas une arme politique ordinaire, mais détruit à terme le champ politique réel. Dans Les Justes, il fait dire à l’un de ses personnages : « J’ai accepté de tuer pour renverser le despotisme. Mais derrière ce que tu dis, je vois s’annoncer un despotisme, qui, s’il s’installe jamais, fera de moi un assassin alors que j’essaie d’être un justicier ». Les « années algériennes » de Camus résonnent toujours dans les conflits du présent, de la Tchétchènie au Moyen-Orient. Le tout-militaire affaiblit le politique et installe progressivement dans les sociétés une dangereuse culture de la force, de la guerre. A contre courant de la haine qui se déverse pendant la guerre d’Algérie, Camus a tenté de comprendre pourquoi ce couple, la France et l’Algérie, apparemment soudé, se brise à grands fracas. Y a-t-il jamais eu de l’intimité entre eux ? Il en doute, l’exprime, et se réfugie dans sa « communauté » celle des Européens d’Algérie, comme plusieurs témoignages le laissent penser. A l’affût des âmes blessées, prenant comme toujours le parti de celui qui crée le trouble, Camus ne cesse d’intriguer. Rapport à la violence, refus du terrorisme, peur de perdre les siens et sa terre, nécessité d’égalité et cécité devant le nationalisme des Algériens : son œuvre apparaît comme un palais dans la brume. Plus le lecteur s’en approche, plus l’édifice se complique sans pour autant perdre sa splendeur.Benjamin Stora.  

Superbe discours ! Merci

Merci infiniment...

 

Un certain nombre de journalistes papier et télé nous ont reparlé de Camus en 2010 ...

ALGER REPUBLICAIN y avait répondu http://www.alger-republicain.com/spip.php?article200

Un certain nombre de journalistes papier et télé nous ont reparlé de Camus en 2010 ...

ALGER REPUBLICAIN y avait répondu http://www.alger-republicain.com/spip.php?article200

C'est un point de vue mais l'oeuvre dépasse l'homme et sa lecture aujourd'hui est particulièrement intéressante.

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