
Thématiques du blog
Crise économique,...
André Gorz, dans le dernier article écrit avant sa mort,nous laisse un message à la fois plein d’espoir et inquiétant La sortie du capitalisme a déjà commencé[1]. Comme l’a fait Jean-Luc Porquet dans le Canard enchaîné du 30 janvier dernier, nous puisons dans ces écrits de Gorz une lecture particulièrement pertinente de la crise financière actuelle.
Par son développement même, le capitalisme atteint aujourd’hui une limite qu’il est incapable de dépasser et qui en fait un système qui survit par des subterfuges à la crise de ses catégories fondamentales : le travail, la valeur, le capital. Bien loin d’être due à l’œuvre d’un des trois boucs émissaires créés par nos sociétés actuelles[2], le spéculateur, la crise financière qui secoue l’économie mondiale n’est que l’aboutissement logique d’une évolution qui s’est accélérée.
Ces trente dernières années, du fait de la révolution microélectronique, la quantité de travail nécessaire pour fabriquer un produit, et donc son prix (sa valeur d’échange) ne cessent de baisser. Se confirme à un niveau jamais atteint jusqu’alors la contradiction interne sur laquelle repose le capitalisme. D’une part le système vit de l’absorption d’énergie humaine à travers la dépense de la force de travail ; d’autre part il impose, via la concurrence, une augmentation permanente de la productivité qui tend au remplacement du travail humain par les machines et à la diminution du prix (valeur d’échange) des produits.
Jusqu’alors, cette contradiction (cause de toutes les crises précédentes, notamment la crise mondiale de 1929) avait pu être surmontée par l’extension des marchés à de nouvelles couches de consommateurs. Certes la dépense de travail par produit diminuait, mais dans l’absolu la production augmentait. Or, avec la révolution microélectronique, tout indique que ce mécanisme de compensation s’arrête. Pour la première fois, l’innovation de procédés (portant sur les structures d’organisation, de production et de distribution) va plus vite que l’innovation de produits ; la quantité de travail rendu superflu est supérieure à la quantité de travail créé par l’extension des marchés.
Le système atteint ainsi une limite où la production et l’investissement dans la production cessent d’être suffisammentrentables pour que le volume de profit réalisé ne diminue pas. La course folle faite d’exploitation accrue des travailleurs (« travaillez plus), de diminution des salaires, de réduction des effectifs, de délocalisation, ne suffit plus.
Cette augmentation de la productivité, plus rapide que l’extension des marchés,rendant non rentable les investissements dans l’économie réelle, le capital-argent reflue vers les marchés financiers et engendre des bulles spéculatives. La plus-value fictive des valeurs boursières n’étant que l’anticipation de la consomption de travail réel futur qui ne viendra jamais, dès 1999, le Manifeste contre le Travail[3], deRobert Kurz et al, annonçait le risque d’écroulement des marchés financiers des centres capitalistes aux Etats-Unis, en Europe et au Japon.
Nous y sommes. Une part importante des bénéfices record n’est pas réinvestie dans la production : celle-ci n’est pas assez rentable. Les 500 firmes de l’index Standard & Poor disposent de 631 milliards de dollars de réserves. Une étude du cabinet McKinsey estime à 800 billions (80 000 milliards) de dollars le volume de capitaux à la recherche de placement. Plus de la moitié des bénéfices des entreprises américaines provient d’opérations financières. Pour se reproduire et s’accroître le capital recourt de moins en moins à la production de marchandises et de plus en plus à « l’industrie financière » » qui ne produit rien : elle « crée » de l’argent avec de l’argent, de l’argent sans substance en achetant et en vendant des actifs financiers et en gonflant des bulles spéculatives. La hausse continue du prix des titres permet à leurs détenteurs d’emprunter aux banques des sommes croissantes qui utilisées pour d’autres placements spéculatifs ou pour l’achat de biens, donnent l’impression d’une grande abondance de liquidités. Celle-ci est due en réalité à une croissance vertigineuse des dettes de toute sorte auxquelles les cours surfaits des titres participant à la bulle servent de caution. L’argent est la seule marchandise que l’industrie financière produit par des opérations de plus en plus hasardeuses et de moins en moins maîtrisables sur les marchés financiers. Les subprimes en sont l’exemple parfait : on accorde massivement des crédits à des gens qui n’ont pas les moyens de les rembourser, car rien n’est plus payant que de permettre aux gens de se surendetter, en anticipant sur les profits qu’ils rapporteront quand ils rembourseront avec intérêt.
La masse de capital que l’industrie financière draine et gère dépasse de loin la masse de capital que valorise l’économie réelle (le total des actifs financiers représente 160 000 milliards de dollars, soit à trois ou quatre fois le PIB mondial). La « valeur » de ce capital est purement fictive : elle repose en grande partie sur l’endettement et le good will, c'est-à-dire sur les anticipations : la Bourse capitalise la croissance future, les profits futurs des entreprises, la hausse future des prix de l’immobilier, les gains que pourront dégager les restructurations, fusions, concentrations, etc. La capitalisation des anticipations de profit et de croissance entretient l’endettement croissant, alimente l’économie en liquidités dues au recyclage bancaire de plus-values fictives et permet aux Etats-Unis « une croissance économique » qui, fondée sur l’endettement intérieur et extérieur, est de loin le moteur principal de la croissance mondiale (y compris de la croissance chinoise). L’économie réelle devient un appendice des bulles spéculatives entretenues par l’industrie financière.
On a beau accuser la spéculation, les paradis fiscaux, l’opacité et le manque de contrôle de l’industrie financière –en particulier des hedge funds –, la menace de dépression, voire d’effondrement qui pèse sur l’économie mondiale, n’est pas due au manque de contrôle ; elle est due à l’incapacité du capitalisme de se reproduire.
A suivre : crise de la démocratie….
[1] Dans Ecologica, Editions Galilée, 2008
[2] Le terroriste, le pédophile, le spéculateur
[3] Krisis, Manifeste contre le travail, Edition Léo Scheer pour la traduction française, 2002, disponible dans la collection 10/18


Tous les commentaires
Petite erreur : 80 billions, en américain ça veut bien dire 80 milliards. Effectivement, nous assistons à un manque de placement intéressants (c'est à dire rapportant plus de 10% par an) pour ces milliards de dollars. D'où les bulles spéculatives successives. La lutte contre la pauvreté, les maladies, l'accès à l'eau pour le plus grand nombre... ne sont pas assez rentables.... Déprimant. Que pensez vous du SLAM, inventé par Fédéric Lordon et qui aurait pour objectif de faire comprendre aux "capitalistes" que leur argent NE PEUT PAS indéfiniment rapporter plus de 8% par an... et qu'il semble légitime de taxer tout revenu du capital supérieur à 8%. Cela serait enfin la fin de la course à l'échalote. Olivier, 38 ans, vivant à Francfort
La proposition de Lordon est intéressante mais je pense que laquestion de la reproduction même du capital se pose dès aujourd'hui. L'exploitation accélérée ne suffit plus à assurer la rentabilité de la production. ce qui se passe en roumanie avec la Logan est passionnant à suivre.
Merci pour votre réponse. Avez-vous lu l'article de Pierre Larrouturou sur rue89 concernant la part du Capital et du Travail dans les richesses produites? http://www.rue89.com/2008/03/23/economie-nicolas-sarkozy-n%E2%80%99a-rien-compris Ses chiffres sont intéressants, même si ses conclusions sont creuses. Je trouve à la fois très excitant et terriblement frustrant toutes ces analyses : j'ai l'impression que si on mettait tous ces économistes, analystes, chercheurs autour d'une table on arriverait. * à une critique quasiment "mathématique" du Capitalisme financier mondialisé * à donner des éléments solides à la gauche pour démonter tout le discours "libéral" de droite * proposer un autre fonctionnement de l'économie (qui ne soit pas un retour au communisme, comme ces imbéciles de droite le laissent toujours entendre, du genre : vous êtes contre le capitalisme, alors partez voir chez Castro si c'est mieux...) mais malheureusement, aujourd'hui la mayonnaise ne prend pas.Quand on pense à tous les gens brillants qui ont une part de la vérité : Piketty, Lordon... Tous ces gens restent isolés, et comme le capital à le pouvoir, et en particulier les grands médias de masse, faire déboucher des idées nouvelles semble aujourd'hui impossible. Sans parler de la paralysie des grands partis de gauche en Europe... la platitude des propositions de Royale il y a un an était vraiment à pleurer. Olivier, 38 ans, vivant à Francfort
Je connais le travail de Larrouturrou. D'accord avec vous à un point près. Le problème dépasse l'économie.et donc beaucoup des économistes La crise est anthropologique.
J'aime bien quand quelqu'un aime Piketty et déteste Royal... Est-ce que le fait qu'elle l'ait pris dans son équipe et qu'il ait accepté de bosser avec elle peut au moins vous rassurez sur ses intentions???
Juste un petit commentaire : l'argent est -il une fin ou un moyen? Il faudrait un jour penser à remettre les choses dans le bon sens, non?
L'argent de moyen est devenue une fin avec la marchandisation généralisée. C'est cette généralisation qui détruit de l'intérieur le système capitalisme. A nous de faire que la sortie de ce système se fasse de façon civilisée et non barbare. J'y reviendrai...
Bien sûr, comme tout le monde, je m'interroge.. mais je me dis que les mystères du capitalisme dépassent largement mes capacités de compréhension. Alors je me rassure en me disant que depuis quelques siècles le capitalisme a toujours réussi à surmonter ses grandes crises et "qu'on est finalement mieux ici qu'en face"... Je reconnais que c'est un peu simpliste, mais je n'arrive pas à identifier les alternatives proposées, en dehors de celle qui a échouée au siècle dernier. Didier Gerbal
L'alternative qui a échoué au siècle dernier n'en était pas une. La propriété des moyens de production ne changeait en rien la nature du système toujours centré sur la production. Il ne s'agira pas d'alternative mais de métamorphose. Nous serons confrontés à une situation encore plus surprenante que les habitants des pays de l'est en 1989 avec l'effondrement complet et rapide du communisme.
bravo superbe analyse n est il pas temps de concevoir une nouvelle doctrine economique qui remettrait l homme au coeur du systeme qui renverrait l argent a sa juste place celui d un moyen d echange et qui prenant en compte cette seule evidence la relativite de notre existence len tirerait les consequences a savoir savourer au mieux ce temps compte pour apprendre donner sz cultiver offrir decouvrir valoriser au mieux notre patrimoine intelectuel individuel et en un mot comme en millle privilegier l esprit sur la matiere c est d autant plus a notre portee que notre socle materiel actuel reparti sans egoisme permettrait a tous de lliberer une grande partie de son temps pour ETRE HUMAIN
Merci pour la pertinence et la clarté de cette analyse.Vous rendez l'économie facilement accessible au non-spécialiste.
L'essentiel du mérite en revient à André Gorz
Article lumineux dont j'ai retenu ceci : pour le capitalisme, la production n'est plus rentable. C'est sûr que ça va coincer, car même d'un point de vue "bassement matériel", la production est nécesaire à la vie et à sa reproduction ! Espérons donc que le pragmatisme reprendra le dessus et qu'un autre modèle économique, "vivable" celui-là, en sortira. Je précise en effet que je ne place pas d'espoir dans les propositions du type "mettre l'homme au centre". L'économie c'est l'économie ; la politique c'est une autre sphère. Si les citoyens le décident, ils peuvent mettre l'humain au centre, en politique. Mais l'économie ne fonctionne pas sur cette base. Par exemple quand le consommateur, que nous sommes quasiment tous, fait ses courses, et achète à moins cher, il ne met pas l'humain au centre : il se met lui-même, individu cherchant à maximiser ses gains, au centre. On ne vit pas que de morale, en particulier quand on a un pouvoir d'achat bas : l'homme est aussi matériel... (et la femme, qui gère le budget la plupart du temps, se trouve dans la nécessité d'apprendre à l'être, au-delà de ses idées morales!)
Tout à fait d'accord sur la différence essentielle que vous faîtes entre économie et politique. Au-delà c'est la question de sortir des limites imposées à notre condition humaine par le tout travail/consommation qui est posée. Il y a 50 ans Hannah Arendt écrivait un livre qui reste majeur sur ce point. http://tto45.blog.lemonde.fr
Le capitalisme reste le meilleur système à l'heure actuelle. D'une part parce que c'est le plus simple, et d'autre part parce qu'il est conçu, originellement, pour faire circuler la richesse.
Sauf qu'actuellement, effectivement, le système s'essouffle, qu'il ne tient pas ses promesses puisque les riches deviennent très riches, les pauvres, très pauvres, et que contrairement à ce que nous occidentaux riches pensons, les fruits des développements capitalistes ne profitent qu'à un très petit nombre d'êtres humains. Un homme sur quatre par exemple n'aurait jamais donné un seul coup de téléphone sur Terre.
Nous avons donc bien un système spoliateur, qui fonctionne sur le contraste. Afin que le capitalisme croît, il faut croître également les inégalités. Et comme vous le dites très bien, son essoufflement s'accompagne de la mise à mal de la démocratie, ou l'accroissement de la dictature. (ce qui n'est pas nécessairement identique).
En fait tout le problème provient du fait que le capitalisme est le système le plus facile, mais reste fondé sur l'immédiateté du sentiment humain : le plus fort gagne. Or notre société se complexifie, et l'intérêt social devrait l'emporter systématiquement sur l'intérêt privé ou oligarchique.
Quelques idées comme ça, merci pour cet article fort intéressant et profitable.
--
http://blog.honorgate.net