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Guerre et Révolution

Première étape dans la nouvelle traduction de On Revolution de Hannah Arendt. Ci-dessous des extraits de l'introduction. En fichier joint la totalité.

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«Guerres et révolutions ont, jusqu'à présent, déterminé la physionomie du XXe siècle, comme si les évènements s'étaient simplement hâtés de donner raison à la prédiction précoce de Lénine. Et à la différence des idéologies du XIXe siècle - comme le nationalisme et l'internationalisme, le capitalisme et l'impérialisme, le socialisme et le communisme, qui, bien qu'invoquées encore par beaucoup comme des causes les justifiant, ont perdu contact avec la plupart des réalités de notre monde - la Guerre et la Révolution en constituent toujours les deux questions politiques centrales. Elles ont survécu à toutes leurs justifications idéologiques.

(...)

Cela est en soi assez surprenant. Sous l'assaut concerté des «sciences» du dévoilement, psychologie et sociologie, rien n'avait semblé mieux enterré que le concept de liberté. Même les révolutionnaires que l'on avait pu croire ancrés solidement et même inexorablement dans une tradition dont on pouvait difficilement rendre compte, sans parler de lui donner un sens, sans faire appel à cette notion, préféraient de beaucoup la dégrader au rang d'un préjugé des classes moyennes plutôt que d'admettre que le but de la Révolution était, et avait toujours été, la liberté. Pourtant s'il est surprenant de voir comment le mot même de liberté a pu disparaître du vocabulaire révolutionnaire, il n'est peut-être pas été moins étonnant de constater comment dans les années récentes l'idée de liberté s'est introduite au cœur du plus grave de tous les débats politiques actuels, celui sur la guerre et l'usage justifié de la violence. Historiquement, les guerres figurent parmi les phénomènes les plus anciens du passé dont on ait gardé trace alors que les révolutions, à proprement parler, n'existaient pas avant l'âge moderne; elles sont parmi les plus récentes de toutes les données politiques majeures. Contrairement au cas de la Révolution, le but de la Guerre n'était que dans de rares cas lié à l'idée de liberté; et s'il est vrai que des soulèvements comparables à la guerre, dirigés contre un envahisseur étranger, ont souvent été ressentis comme sacrés, ni en pratique ni en théorie, on ne les reconnaissait comme les seules «guerres justes».

(...)

Il y a enfin, et c'est le plus important pour notre propos, le fait que les interactions entre guerre et révolution, leur dépendance mutuelle et réciproque, se sont progressivement accrues, et que l'accent dans la relation s'est déplacé de plus en plus de la guerre à la révolution. Certes, l'existence d'un rapport entre guerres et révolutions n'est pas en tant que tel un phénomène nouveau; il est aussi vieux que les révolutions elles-mêmes, précédées ou accompagnées de guerre de libération comme la Révolution Américaine, ou suivies de guerres défensives et offensives comme la Révolution Française. Mais en notre siècle même est né, en plus de ces exemples, un type d'évènement totalement différent dans lequel tout se passe comme si la fureur même de la guerre était simplement le prélude, un stade préparatoire à la violence déchainée par la révolution (comme, clairement, Pasternak comprend la guerre et la révolution en Russie dans le Docteur Jivago), ou bien, au contraire, dans lequel une guerre mondiale apparait comme la conséquence de la révolution, une sorte de guerre civile s'étendant sur toute la terre comme la Seconde Guerre Mondiale fut considérée, de façon très argumentée, par une partie assez importante de l'opinion publique. Vingt ans plus tard, c'est presque devenue une évidence que le but de la guerre est la révolution, et que la seule raison qui pourrait la justifier est la cause révolutionnaire de la liberté. Aussi, quel que soit l'issue de nos difficultés présentes, si nous ne périssons pas corps et biens, il semble plus que probable que la révolution, à la différence de la guerre, subsiste dans un avenir prévisible. Même si nous réussissons à changer la physionomie de ce siècle au point qu'il ne soit plus un siècle de guerres, il restera très probablement un siècle de révolutions. Dans le combat qui divise le monde aujourd'hui et dans lequel tant est en jeu, ceux qui comprennent la révolution gagneront probablement, alors que ceux qui continuent à faire confiance à la politique de puissance au sens traditionnel du terme et donc à la guerre comme dernier ressort de la politique étrangère, pourraient bien découvrir dans un futur relativement proche qu'ils sont devenus maîtres dans un domaine plutôt inutile et obsolète.

(...)

Pourtant, si nécessaire qu'il puisse être de distinguer, théoriquement et pratiquement, entre guerre et révolution malgré leur étroite corrélation, nous ne devons pas oublier de noter que le seul fait que les révolutions et les guerres sont inconcevables hors du domaine de la violence suffit à les séparer toutes les deux de tous les autres phénomènes politiques. Il serait difficile de contester qu'une des raisons pour lesquelles des guerres se sont transformées si aisément en révolutions est que la violence constitue pour elles deux une sorte de dénominateur commun. L'ampleur de la violence libérée par la Première Guerre Mondiale aurait, en effet, pu très bien suffire à provoquer, parmi ses répercussions, des révolutions même en l'absence de toute tradition révolutionnaire et même si aucune révolution n'avait eu lieu avant.

A dire vrai, pas même les guerres, sans parler des révolutions, ne sont complètement déterminées par la violence. Là où la violence règne de façon absolue, comme par exemple dans les camps de concentration des régimes totalitaires, non seulement les lois se taisent comme le disait la Révolution Française, mais le silence recouvre toute chose et tout le monde. C'est à cause de ce silence que la violence est un phénomène la violence est le commencement et, de même, aucun commencement ne pourrait se passer sans violence, sans violation. Les premiers actes enregistrés dans notre tradition biblique et laïque, qu'ils soient connus comme légendaires ou considérés comme des faits historiques, ont traversé les siècles avec la force que la pensée des hommes acquiert dans les rares circonstances où elle produit des métaphores convaincantes ou des récits universels. La légende parle sans équivoque : toute la fraternité dont les êtres humains sont capables est née du fratricide, toute organisation politique réussie par les hommes trouve son origine dans le crime. La conviction, au commencement était le crime - dont «l'état de nature» n'est qu'une paraphrase théoriquement épurée - est restée à travers les siècles tout aussi plausible quant à l'état des affaires humaines que la première phrase de Saint Jean, «Au commencement était le Verbe», pour le domaine du salut.»

Tous les commentaires

Je suis preneur de toutes les remarques et aides.

Est-ce l'intro à Essai sur la révolution (Gallimard 1967) ?

Ma mémoire fait défaut.

Billet lu et recommandé !

 

Oui mais dans une nouvelle traduction, personnelle.

Comme toujours, ce texte de Arendt écrit en 1961-62 et publié en 1963 (1967 en France) est intéressant à confronter avec l'actualité de notre monde.

Je viens de remplacer le fichier joint par la version révisée de ma traduction. Je remercie Eric Adda pour ses corrections et propositions d'amélioration.

Merci de nous donner la possibilité de lire ce texte !

Excellent, je n'avais pas lu ça depuis 40 ans (la fac) Et complètement oublié.

Je ne me rappelle plus mes impressions de l'époque.

Très fort.

Merci de montrer.

Un passage qui résonne particulièrement avec aujourd'hui:
Même si nous réussissons à changer la physionomie de ce siècle au point qu'il ne soit plus un siècle de guerres, il restera très probablement un siècle de révolutions. Dans le combat qui divise le monde aujourd'hui et dans lequel il y a tant de choses en jeu, ceux qui comprennent la révolution gagneront probablement, alors que ceux qui continuent à faire confiance à la politique de puissance au sens traditionnel du terme et donc à la guerre comme dernier ressort de la politique étrangère, pourraient bien découvrir dans un futur relativement proche qu'ils sont devenus maîtres dans un domaine plutôt inutile et obsolète

Désolé le bouton insertion de texte word ne semble pas marcher (!).

Merci.

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