Sam.
11
Fév

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Fermer
 

Thématiques du blog

 

Dix-huit journalistes emprisonnés en Birmanie

La junte a fait un geste,en février, en décidant la libération de plus de six mille détenus dont dix neuf prisonniers politiques. En réalité les militaires birmans étaient surtout soucieux de redorer leur blason juste avant la tenue en Thaïlande d’un sommet de l’Asean (Association des Nations du Sud-Est asiatique) où plusieurs pays de la région risquaient de critiquer les violations des droits de l’homme en Birmanie.

La manœuvre a bien fonctionné puisque le sujet n’a finalement été qu’effleuré lors de la réunion à Hua Hin, du 27 février au 1er mars.

 

Il reste plus de 2 000 prisonniers politiques derrière les barreaux en Birmanie, parmi lesquels la dirigeante du mouvement démocratique, Aung San Suu Kyi, qui a passé dix-huit des vingt dernières années, assignée à résidence.

 

Au moins dix-huit journalistes sont actuellement dans les geôles du pays, certains détenus depuis des années pour avoir osé dire ou écrire la vérité sur des généraux corrompus et bien décidés à rester au pouvoir après une parodie d’élection prévue en 2010.

 

Parmi les mesures de « clémence » décidées en février, la cour de Rangoon a réduit la peine du blogueur Nay Phone Latt de huit ans et demi. Celle du comédien Zarganar a également été réduite de vingt-quatre ans. Celle du journaliste Zaw Thet Htwe a été ramenée de dix neuf à onze ans.

 

Zarganar a été accusé de "trouble à l’ordre public" le 5 juin 2008, après avoir témoigné à la BBC sur la situation des victimes du cyclone Nargis. Il a d’abord été condamné à quarante cinq ans de prison par un tribunal spécial réuni au sein de la prison d’Insein, le 21 novembre. Quelques jours plus tard, une peine supplémentaire de 14 ans lui a été infligée. Depuis 2006, les autorités lui avaient interdit toute forme d’expression artistique.

 

Nay Phone Latt a été arrêté le 29 janvier 2008 en possession d’une vidéo interdite par la junte militaire au pouvoir. Propriétaire de deux cybercafés à Rangoon et blogueur engagé (http://www.nayphonelatt.net/), Nay Phone Latt, 28 ans, avait largement rendu compte des manifestations de moines en septembre 2007. Condamné initialement à vingt ans et demi de prison, il ne lui reste plus, après la réduction de sa peine, « que » onze ans à purger.

 

Le journaliste sportif Zaw Thet Htwe a été condamné à dix neuf ans de prison pour avoir collecté des informations sur la situation dans le delta de l’Irrawaddy après le passage du cyclone Nargis. Le 20 février, il a également bénéficié d’une réduction de peine de huit ans, ramenant cette dernière à onze ans d’emprisonnement.

 

Eint Kahing Oo, Nobel Aye, Kyaw Kyaw Thant, Thet Zin, Sein Win Maung, Aung Kaw San, Aung Gyi, Win Maw, Aung Aung, Win Saing, et Thant Zin Aung ont tous été arrêtés pour avoir contribué à l’information sur les manifestations de moines en septembre 2007 et sur la catastrophe humanitaire qui a suivi le passage du cyclone Nargis en mai 2008.

 

U Thaung Sein, photojournaliste, et Ko Moe Htun, éditorialiste du magazine religieux Dhamah-Yate, ont été condamnés, en mars 2006, à trois ans de prison pour avoir pris des clichés de la nouvelle capitale Naypyidaw.

 

Ne Min, ancien collaborateur de la BCC, a été arrêté en 2004 pour avoir transmis des informations à des médias basés à l’étranger.

 

Monywa Aung-Shin a été arrêté en septembre 2000. Ancien responsable de la rédaction du magazine Sar-maw-khung, interdit en 1990, il est devenu, dans les années 1990, l’un des responsables de l’information de la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND), le parti d’Aung San Suu Kyi. Il a été condamné à sept ans de prison en vertu de l’article 17 (20) de la loi d’urgence.

 

Ko Aung Htun, a été arrêté en février 1998 pour " collaboration avec des groupes terroristes ", mais la vraie raison est un livre qu’il a écrit sur l’histoire du mouvement étudiant au Myanmar. Il a été condamné à 17 ans de prison.

 

U Win Tin, âgé de 77 ans, détenu depuis juillet 1989 et condamné à vingt ans de prison pour "propagande antigouvernementale", a été libéré en septembre 2008.

 

L’an dernier, les officiers du célèbre bureau de la censure, la Division de la surveillance et de l’enregistrement de la presse, ont encore renforcé le contrôle sur les journaux autorisés dans le pays, à la recherche du moindre message critique contre le régime. Ce zèle redoublé a été ordonné après la parution en février d’un vers du poète Saw Wai dans l’hebdomadaire « Love Journal ». L’auteur se moquait habilement du Général en chef Than Shwe, l’homme fort du régime. Il a finalement été condamné à deux ans de prison.

 

Depuis, le nombre d’articles refusés ou très largement amendés par le bureau de la censure est en constante augmentation et la situation risque encore d’empirer dans les prochains mois avec la mise en place d’un nouveau système : désormais les journaux devront soumettre leurs articles par voie électronique, ce qui permettra aux fonctionnaires de remanier plus facilement les articles déplaisants. Selon les informations du Centre de Doha, la règle imposée à l’ensemble de la presse écrite (plus de 300 journaux et magazines) consiste à soumettre les deux tiers du contenu du journal une semaine avant publication et le tiers restant entre deux et trois jours avant la mise en vente. Les directeurs de journaux offrent régulièrement des cadeaux aux responsables du bureau de la censure pour s’attirer leurs faveurs ou assurer un traitement rapide des articles qu’ils présentent.

 

« Les journalistes doivent faire attention au moindre mot qu’ils emploient, de peur de voir leur papier déchiré ou pire de perdre leur emploi. Ils jouent leur liberté à chaque mot. L’auto-censure est permanente pour ceux qui travaillent dans les journaux locaux. Les reporters gagnent en moyenne 50.000 kyats (environ 50 $) » confie au Centre de Doha un journaliste birman, correspondant à Rangoon d’un média étranger. « Pour les correspondants de la presse étrangère, la situation est différente. Le régime ne peut techniquement censurer nos reportages, mais il garde le pouvoir de nous arrêter et de nous jeter en prison. Nous bénéficions d’une protection relative de la part de l’ambassade du pays où se trouve basé le média pour lequel nous travaillons. Mais ce n’est pas une garantie d’impunité » ajoute-t-il.

 

De nombreux médias étrangers disposent actuellement d’un bureau officiel à Rangoon (la plupart y emploient des journalistes birmans) qui nécessite une autorisation gouvernementale. La chaine Al-Jazeera attend toujours de recevoir ce feu vert des autorités mais sa couverture du cyclone Nargis l’an dernier et des manifestations en 2007 a fortement déplu aux généraux.

 

Une armée de bureaucrates est par ailleurs chargée de surveiller les internautes et, à mesure que le flux d’information disponible augmente grâce au web, la censure se renforce, selon les journalistes interrogés en Birmanie par le Centre de Doha.

 

De nombreux sites ont été bloqués dans le pays mais les généraux sont bien conscients qu’ils ne peuvent pas tout contrôler. De fait, l’ensemble de la toile est considéré comme suspect.

 

Sur une population de plus de cinquante millions d’habitants, seulement quelques dizaines de milliers de personnes se connectent à Internet.

 

Les deux fournisseurs d’accès, évidemment liés au pouvoir, pratiquent des tarifs prohibitifs (environ 25 euros par mois) et pour bénéficier d’un abonnement il est nécessaire d’avoir une autorisation gouvernementale. La possession et l’utilisation d’un modem sans permission officielle est passible de quinze ans de prison pour "atteinte à la sécurité de l’Etat, à l’unité nationale, à la culture, à l’économie nationale, à la loi et à l’ordre".

 

Pour accéder au web, les birmans doivent donc se rendre dans les cybercafés, très nombreux à Rangoon, et la loi stipule que les propriétaires de ces établissements seront considérés comme responsables si l’un de leurs clients se connecte à un site non autorisé où publie un contenu illégal. Les gérants ont d’ailleurs théoriquement l’obligation de prendre des captures d’écran toutes les cinq minutes sur chaque poste.

 

Les visites des militaires dans les cybercafés sont fréquentes, en particulier dans les périodes sensibles où le pouvoir redoute des manifestations. Les clients sont alors interrogés sur les sites qu’ils ont consultés et les ordinateurs et les clés USB sont passés au peigne fin. L’utilisation de messageries comme Gmail ou Yahoo est officiellement interdite.

 

Les efforts de la junte pour censurer les médias du pays aiguisent naturellement l’intérêt des birmans pour l’information venue de l’étranger. Les plus jeunes et les plus éduqués s’arrangent pour contourner la censure d’internet en utilisant des proxies. Les principaux sites d’information basés à l’étranger sont : The Irrawaddy, Mizzima, the Democratic Voice of Burma and Khitpyaing. Ils ont tous été la cible de cyber-attaques ces derniers mois. The Irrwady a même dû fermer pendant quelques jours en 2008.

 

Le reste de la population se tourne vers les stations de radio diffusées en ondes courtes et les chaînes de télévision par satellite.

Les principales radios émettant depuis l’étranger en langue birmane sont Voice of America (VOA), Radio Free Asia (RFA), BBC et Democratic Voice of Burma (DVB). Cette dernière est de loin la plus populaire avec une audience totale revendiquée de 20 millions de personnes.

 

Créée en 1992, avec des fonds norvégiens, DVB émet depuis Oslo et s’appuie sur une trentaine de journalistes travaillant clandestinement et utilisant notamment des téléphones satellite, illégaux dans le pays. « C’est le seul moyen de ne pas être sur écoute, explique une journaliste birmane au Centre de Doha. Par ailleurs un téléphone GSM classique coûte de toutes façons très cher également. Il faut compter 1,500 $ pour la carte SIM et bien sûr il faut une autorisation gouvernementale ».

 

Il est par ailleurs frappant de voir sur les immeubles de Rangoon le nombre impressionnant de paraboles qui permettent de capter CNN, BBC et DVB TV, notamment. « Il faut théoriquement une autorisation du gouvernement (et une redevance d’environ 1000 $) pour posséder une antenne satellite, mais beaucoup de gens s’équipent illégalement. Le matériel de réception ne coûte pas très cher, surtout si on partage les frais avec des voisins. Et les autorités ferment les yeux. En tout cas pour l’instant » affirme un habitant de Rangoon, fidèle téléspectateur d’Al-Jazeera.

 

Cette apparente tolérance illustre en réalité le cynisme des généraux. « Les militaires vont contrôler la moindre virgule dans Myanmar Times et jeter en prison un journaliste du Weekly Eleven. Dans le même temps, ils n’empêchent pas la population de regarder Al-Jazeera ou d’écouter DVB » confirme un diplomate occidental en poste à Rangoon. Selon lui « le pouvoir joue de la menace et des libertés au gré de son agenda. Ils réduisent les peines des prisonniers politiques quand ils espèrent que les sanctions internationales peuvent être allégées.

 

Ils condamnent un journaliste sans raison quand ils veulent envoyer un signal à l’opposition. Ils gardent une chape de plomb sur le pays mais lâchent suffisamment de lest pour calmer les risques de révolution. En définitive, tout ce qui leur importe c’est de se maintenir au pouvoir ».

 

Les militaires sont évidemment conscients qu’une partie de la population se tient informée en écoutant et en regardant les médias étrangers. En février, la junte a publié un communiqué, relayé dans la presse officielle, pour dénoncer « la menace que représente la télévision par satellite, qui incite à la décadence et ruine le nationalisme ».

 

Pour tenter de contrer l’influence des télévisions étrangères, le gouvernement a d’ailleurs lancé le bouquet MRTV 4 qui comprend notamment les programmes de CNN… en décalé et en version censurée.

 

La junte Birmane est au pouvoir depuis 1962 et elle est décidée à s’y accrocher, quel que soit le prix.

 

Newsletter
Je m'identifie