Faut-il avoir peur d’Al Jazeera ?
Al Jazeera English (AJE), la chaîne d’informations déjà diffusée dans plus de 100 pays, a sollicité officiellement l’autorisation d’être diffusée par câble et par satellite au Canada. La demande ne fait pas l’unanimité.
Al Jazeera English, qui est déjà captée dans plus de 130 millions de foyers dans le monde, souhaite être inscrite sur la "liste des services par satellite admissibles", une obligation légale pour les chaînes étrangères distribuées au Canada. Le commanditaire, Ethnic Channels Group (ECG), est un diffuseur qui propose déjà aux téléspectateurs canadiens un bouquet "pluriethnique" composé de douze chaînes.
Après l’examen de la demande, prochainement, par le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), les Canadiens seront invités à présenter des observations sur une période de 30 jours. Cette consultation publique donnera l’occasion à certains d’exprimer leurs réticences ou leur opposition à la diffusion d’AJE. Bernie Farber, directeur du Congrès juif canadien, estime que la chaîne anglaise, lancée en 2006, a la même image de marque que le réseau arabe, créé dix ans plus tôt. "Encore tout récemment, une des chaînes d’Al Jazeera donnait le micro à un imam qui faisait l’apologie de l’Holocauste" affirme-t-il. Une autre organisation juive, le Bnai Brith, considère qu’Al Jazeera "a une longue histoire avec la glorification du terrorisme, et même si la chaîne anglaise est différente, les deux appartiennent à la même organisation". Michael Mostyn, porte-parole du Bnai Brith, précise ne pas souhaiter l’interdiction d’AJE mais "que le CRTC la surveille de près et s’assure qu’elle ne laisse rien passer qui soit contraire aux valeurs canadiennes".
Il y a cinq ans, les mêmes exigences avaient déjà empêché Al Jazeera de faire son entrée dans les foyers canadiens. À l’époque, le CRTC avait accepté de donner une licence à la chaîne arabe à la condition que les câblodiffuseurs se portent garants de son contenu. Aucune compagnie n’avait voulu prendre le risque et consacrer les moyens nécessaires à de telles garanties. Marc Raboy, titulaire de la chaire Beaverbrook en éthique, média et communication à l’université McGill de Montréal, dit comprendre les préoccupations des organisations juives, sans toutefois les partager. "Les canadiens sont d’avides consommateurs d’informations internationales, a-t-il expliqué au Centre de Doha, mais la plupart de nos informations viennent des réseaux canadiens ou américains, de la BBC et de la chaine francophone TV5. Il nous est rarement donné de voir les nouvelles selon une autre perspective. Pourtant le Canada est une société multiculturelle et de plus en plus de Canadiens ont leurs racines en Asie, en Afrique ou en Amérique du Sud. Al Jazeera English est le seul réseau international d’information basé dans le Sud.
C’est incontestablement une raison suffisante pour le rendre disponible au Canada. A plus forte raison, au moment où la Société Radio Canada (Canadian Broadcasting Corporation - CBC) doit faire face à de sévères restrictions budgétaires qui ont un impact sur sa couverture de l’actualité internationale. Pour prendre un exemple récent, la CBC a dû s’en remettre à des reportages fournis par les agences pour suivre la crise au Sri Lanka."
Une vision planétaire Le groupe ECG, commanditaire d’AJE pour l’obtention d’une licence au Canada, propose déjà aux téléspectateurs canadiens des chaînes d’Abu Dhabi, des Philippines, d’Allemagne, de Grèce, d’Israël, d’Iran, de Russie et du Vietnam. Il a également reçu l’autorisation de diffuser des programmes bulgares, chinois, indiens, irlandais, polonais, portugais, roumains, sri-lankais, suédois, turcs et bangladeshis. "Cela illustre bien l’appétit des canadiens pour une diversité de sources d’information, affirme Marc Raboy. Mais ce qui est propre à Al Jazeera c’est qu’elle est à la fois très identifiée culturellement à sa région d’origine, comme la BBC ou CNN d’ailleurs, et en même temps véritablement planétaire dans son approche de l’information."
Mardi 28 avril, l’université McGill de Montréal a organisé un débat consacré à l’impact qu’AJE pourrait avoir sur la diversité et la qualité des informations offertes aux canadiens. Catherine Cano, directrice déléguée de l’information à AJE et ancienne directrice de la rédaction de Radio Canada, participait à cet événement.
"Nous sommes les seuls présents sur le terrain au Sri Lanka, confirme-t-elle. Nous sommes également les seuls à maintenir un bureau permanent à Harare, au Zimbabwe. Et lorsqu’Israël a lancé son offensive sur Gaza fin décembre, nous n’étions pas là par hasard. Nous avions fait le choix de maintenir un bureau avec deux correspondants permanents. Al Jazeera apporte un regard différent sur le monde, en étant la seule chaîne d’information internationale basée dans le Sud, mais aussi en étant la seule à couvrir des sujets ou des zones que les autres réseaux délaissent, ou n’ont pas les moyens de suivre. Sur AJE, nous donnons la parole à des citoyens du monde qui n’ont pas la parole ailleurs."
Une opinion et l’opinion contraire Quant aux craintes exprimées par certaines organisations juives canadiennes, Catherine Cano les considère injustifiées et rappelle que "la chaîne arabe est disponible en Israël et que des distributeurs y ont remplacé BBC World par le réseau anglais d’Al Jazeera en 2007". La canadienne, installée au Qatar depuis trois mois, énumère également la liste des personnalités officielles israéliennes interviewées par AJE : "Shimon Peres qui est même venu dans les studios à Doha, Tzipi Livni, Mark Regev, Avital Leibovich, Danny Gillerman et Benjamin Netanayhu. D’ailleurs, notre bureau à Jerusalem est l’un de nos plus important avec deux correspondants en permanence. Pendant la guerre de Gaza, nous avons été les seuls à présenter des reportages des deux côtés du conflit. Le Jerusalem Post et le Haaretz ont tous deux vanté le journalisme d’Al Jazeera. Gideon Levy a écrit un article intitulé : ’My Hero of the Gaza War’. Ce héros, c’était notre journaliste à Gaza, Ayman Mohyeldin.
"Nous sommes un réseau d’information, ni religieux, ni politique dont le principe premier repose sur la couverture de l’information sous toutes ses facettes" ajoute Catherine Cano qui se dit "très impressionnée par le niveau des journalistes travaillant pour AJE. La plupart possèdent une maîtrise et parlent trois ou quatre langues. Ce sont des experts. Je n’ai pas connu une telle qualité dans les rédactions où j’ai travaillé jusqu’ici."
Deux langues, un seul code d’éthique Certaines craintes ou idées reçues concernant AJE pourraient bien venir, en réalité, d’une certaine confusion entre la chaîne en anglais et son aînée en arabe. Le directeur général, Tony Burman, un autre Canadien et ancien rédacteur en chef du réseau anglais de Radio-Canada, admet que les deux chaînes sont différentes, ne serait-ce qu’à cause de leur public. Al Jazeera English répond aux intérêts de ses téléspectateurs dans une centaine de pays, et ne porte donc pas un intérêt particulier au monde arabe. «AJE a relativement peu de téléspectateurs au Moyen-Orient», explique-t-il.
Pour Catherine Cano, il faut également se rappeler le contexte historique de la création d’Al Jazeera en 1996, "à une époque où il n’y avait que des télévisions contrôlées par les États et où il n’y avait pas de voix arabes indépendantes. Al Jazeera a brisé ce monopole et est devenu le pionnier de la liberté d’expression dans cette partie du monde."
"Mais, précise-t-elle, AJE et la chaîne arabe sont soumises au même code d’éthique journalistique et toutes les accusations de racisme ou d’apologie du terrorisme sont seulement le signe d’une méconnaissance ou de la mauvaise foi. Nous diffusons de nombreux discours intégralement et en direct. Et lorsqu’une personne exprime des vues extrêmes, nous nous assurons qu’elle ne sera plus invitée à s’exprimer sur l’antenne. Quant à la polémique sur la diffusion de vidéos adressées par Ossama Ben Laden, elle est simplement stupide. Tous les réseaux américains les diffusent également."
Paradoxalement, dans le monde arabe, le reproche a régulièrement été fait à AJE de s’éloigner de la ligne éditoriale de la chaîne arabe. Durant la guerre à Gaza, le journal qatari Al Sharq a ainsi écrit que "la chaîne anglaise, consciemment ou inconsciemment, évolue dans l’orbite d’une approche israélienne de l’actualité". "La vérité, explique Catherine Cano, c’est que nous essayons d’adopter la perspective la plus large. Récemment encore, lors de la conférence sur le racisme à Genève, nous avons aussi bien interrogé des représentants de pays qui avaient décidé de boycotter l’événement, que des officiels iraniens. Les téléspectateurs sont assez intelligents pour se faire une opinion, que ce soit au Qatar ou au Canada."
Une bouffée d’air sur les écrans Lorna Roth, professeure agrégée aux études en communication à l’université Concordia, estime pour sa part que c’est le style même d’Al Jazeera qui apportera une bouffée d’air frais sur les écrans canadiens. "Cette chaîne a une façon bien à elle d’être en contact direct avec les gens, sur le terrain, a-t-elle expliqué au Centre de Doha. Cela permettrait d’exposer le public canadien à une sorte de journalisme civique dans le domaine de l’actualité internationale."
Lorna Roth remarque, elle aussi, que "dans un contexte économique difficile où la crise impose de limiter le nombre de correspondants canadiens à l’étranger, AJE offre l’opportunité de voir certains sujets dont nous n’aurions même pas connaissance en regardant les chaînes auxquelles nous sommes habitués". Catherine Cano va même plus loin : "L’environnement médiatique est inquiétant. Nous voyons actuellement de grands médias, comme le New York Times, eux-mêmes menacés par les difficultés économiques. Si l’on n’y prend garde, le risque de monopoles médiatiques est plus présent que jamais. On ne devrait même pas s’interroger sur la pertinence d’une voix supplémentaire."
Lorna Roth est par ailleurs convaincue que la délivrance d’une licence à AJE permettrait d’assurer "une présence de notre pays sur les écrans de tous les pays où la chaîne est diffusée. Ce serait une excellente occasion de faire connaître les préoccupation des Canadiens au reste du monde".
Si elle reçoit l’accord du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), la chaîne s’est en effet engagée à ouvrir un bureau dans le pays pour diffuser l’actualité canadienne à un public mondial. Cela ferait de Al Jazeera English la seule chaîne d’information internationale ayant un bureau permanent au Canada.
AJE a reçu des indications informelles de la part des principaux distributeurs par câble et satellite canadiens qu’ils diffuseraient la chaîne, une fois l’autorisation du CRTC accordée. L’objectif d’AJE est d’être diffusé dans les foyers canadiens à compter de cet automne.
22 millions de visiteurs par mois En attendant, les Canadiens peuvent déjà regarder la chaîne sur Internet et ils ne s’en privent pas. Selon les informations communiquées par AJE, le site reçoit 22 millions de visiteurs par mois, dont la moitié sont canadiens ou américains. Aux Etats-Unis, seuls trois petits opérateurs proposent la chaîne dans leur bouquet, dans l’Ohio, le Vermont et à Washington, DC.
Pour encourager les téléspectateurs nord-américains à faire pression sur les cablo-opérateurs et demander la diffusion de la chaîne, AJE a récemment lancé un site Internet intitulé "IWantAJE.net" ("Je veux AJE"). Outres des conseils pratiques, le site propose, sous la forme de "questions-réponses", de corriger quelques malentendus et "mythes" sur son histoire ou sa ligne éditoriale. Il est ainsi rappelé qu’AJE n’est pas une traduction de la chaîne arabe, ou encore qu’aucune des deux chaînes du réseau n’a jamais diffusé d’images de décapitation.


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Ce qui ferait peur, ce serait plutôt si elle n'obtenait pas son autorisation d'émettre...