Sun.
27
May

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Fermer

Avez-vous le gène du civisme ?

Badaboum. La génétique ultra déterministe a encore frappé. Soient deux chercheurs en sciences politiques, James Fowler et Christopher Dawes. De ceux qui cherchent à comprendre les motivations des électeurs et l'évolution des taux d'abstention d'un scrutin à l'autre. Vous, vous penseriez à quoi ? La fidélité des élus à leur programme ? Les conditions économiques ? L'efficacité de la politique menée ?

Pff... laissez tomber....

Nos deux chercheurs, eux, ont voulu suivre une autre piste, bien casse-gueule : et si tout cela était codé dans les gènes ? Mamma mia ! Du solide ça, coco...Oubliez la sociologie, les conditions historico-culturelles, les promesses tenues ou non tenues des équipes au pouvoir, oubliez l'éducation, allez hop, on zappe tout ca, et on regarde si nos gènes font de nous des machines à voter ou des machines à s'abstenir. Ben tiens. En tant que biologiste, et partiellement généticien, je devrais me frotter les mains : après tout, si ça marche, c'est du boulot en plus pour nous, et ça de moins pour les scientifiques des sciences sociales, n'est-ce pas ? Il se trouve que ce genre de recherche a plutôt tendance à me rendre méfiant... Bon, mais jugeons un peu sur pièce les recherches et les résultats, et voyons !

Fowler et Daves on frappé deux grands coups en 2008.

D 'abord, ils ont publié en mai, avec Laura Baker, un papier prouvant que la participation électorale était un caractère héritable. Ils se sont servis d'études préalables qu'ils ont croisées : le registre électoral de Los Angeles et le registre des jumeaux de la même ville (oui, visiblement ça existe...). Pourquoi les jumeaux ? Parce que les vrais jumeaux partagent entre eux les mêmes gènes tandis que les faux jumeaux partagent en moyenne 50% de leurs gènes. Objectif : si la participation électorale est génétiquement héritable, alors les vrais jumeaux devraient avoir plus tendance à faire « pareil » (voter ou s'abstenir) que les faux jumeaux. Et bingo, c'est ce qu'ils montrent avec un appareil statistique détaillé et a priori convaincant.

Mais ce n'est pas tout. En juillet, les deux auteurs publient un second papier qui va encore plus loin. Là encore, ils se servent d'études préalables, notamment une étude nationale (états-unienne) au long cours, sur la santé des adolescents. De cette étude foisonnante, ils extraient et isolent trois types d'information pour un sous-ensemble de la population étudiée : des informations génétiques, des informations concernant les pratiques religieuses (les sujets sont-ils pratiquants ?) et la pratique électorale ( les sujets vont-ils voter ?). En les croisant, il en arrivent à démontrer que deux gènes, MAOA et 5HTT, sont associés de manière significative avec le fait d'aller voter. Et que dans certains cas, ces effets sont potentialisés par une pratique religieuse intense.

 

Allez zou, voter, c'est dans les gènes, fermez le ban. C'est d'ailleurs ce qu'en a déduit fort rapidement la grande presse anglo-saxonne, alors si la presse le dit...

 

Euh...On se calme, et on reprend les choses calmement.

Tout d'abord, dans la première étude, les deux auteurs, évoquent, mais évacuent un peu vite un « tout petit » détail : l'éducation des jumeaux, vrais ou faux. Ils citent des études antérieures qui selon eux minimisent ce fait social, mais cela me bien paraît léger au regard de l'enjeu. Si on se contente de cela pour dire que des jumeaux ont tendance à se ressembler alors effectivement, un peu comme par magie, toute « ressemblance » devient génétique...hum. Pour les ressemblances physiques, on peut comprendre, mais pour tout ce qui ressort du comportementale, on aimerait plus de prudence, sauf a prendre le risque de tenir pour acquis ce que justement on tente de démontrer...

La deuxième étude, est aussi à prendre avec beaucoup de pincettes.

Il faut avant tout parler du choix des deux gènes « du civisme ». Les deux gènes ont à voir avec une molécule, la sérotonine, qui est secrétée notamment en cas de stress par les neurones, et transmise aux neurones voisins. Molécule « de stress », donc, cette molécule est associée à des comportements plus ou moins sociaux ou antisociaux, d'après des expériences menées chez des animaux (singes et souris). Et dans cette histoire, à quoi serviraient donc nos fameux gènes ? Là encore, les auteurs nous renseignent précisément : le gène MAOA code pour un protéine du même nom, qui dégrade la sérotonine, et 5HTT code pour une protéine du même nom qui transporte cette même sérotonine. Or, comme chaque gène, il en existe des variants, que l'on appelle des allèles, qui vont faire que l'on dégrade plus ou moins bien, et que l'on transporte plus ou moins bien cette sérotonine en fonction des combinaisons génétiques recues par nos parents. Ce sont ces combinaisons que Fowler et Dawes ont testées, et certaines d'entre elles seraient donc significativement associées à un comportement « votant » et d'autres à un comportement « abstentionniste ». Ont-ils donc mis en évidence des gènes du civisme ?

Ils le disent eux-même : non.

Ils ont montré une association significative entre ces gènes et le fait d'aller voter. Ils concèdent que la décision de voter est un phénomène suffisamment complexe pour ne pas être réduit à deux gènes. On aimerait savoir d'ailleurs ce que donnerait le test de tous les autres gènes impliqués dans le métabolisme de la sérotonine : je prends les paris qu'on trouverait d'autres associations du même tonneau. Car un des problèmes principaux de ces résultats est dans la méthodologie : l'approche gène-candidat. C'est très simple. Les deux auteurs ont pris ce dont ils disposaient. Dans l'étude nationale évoquée plus haut, il y avait des données génétiques, mais pas exhaustives. Au sein de celles-ci, il y avait de quoi travailler sur ces deux gènes : ils l'ont fait, parce qu'ils ont repéré leur rapport avec la sérotonine. So what ? Qui nous dit que 150 autres gènes n'auraient pas donné les mêmes résultats ? 1000 autres ? A ce stade : rien. En résumé, nos deux auteurs ont démontré qu' « au moins deux gènes » sont impliqués. Ils n'en ont pas testé d'autres ! Mais « au moins deux », ça peut vouloir dire : 2, 12, 34, ou 765... Et cela ne nous dit rien de l'influence totale de tous les gènes sur la décision finale d'aller ou non voter, par rapport à la multitude d'autres causalités envisageables : l'environnement, la qualité du candidat, l'histoire de l'électeur, la météo le jour du vote... Et bien sûr, les avoir sous la bonne «forme » ne vous garantit pas à 100% d'être, mettons, « votant ». Poussons le bouchon : s'il y a un gène de la sensibilité au rhume, et que les électeurs enrhumés le jour du scrutin ont moins tendance aller voter, devra-t-on en déduire qu'on a démontré une origine génétique de l'abstention ? Vous voyez la difficulté... Soyons clair : je ne fais aucun procès d'intention aux auteurs. Dans leurs articles, ils ne cessent de plaider la prudence et ont une approche modeste de leurs résultats, les présentant comme une première brique dans l'interdisciplinarité entre génétique et sciences politiques. Peut-être que cette envie d'être pionnier les a un peu égarés. Néanmoins, ils ne pouvaient pas ignorer ce qui est advenu : les médias se sont jetés dessus comme la misère sur le pauvre monde, clamant partout que les gènes du civisme avaient été découverts. On croyait révolus les temps où l'on clamait la découverte du gène de la violence, ou de l'alcoolisme, mais visiblement, on en est encore là...Ce qui ouvre le débat sur la nécessaire tête froide à garder quand on présente des résultats dont on soupçonne que la société les maniera comme matière inflammable. Et les médias, eux, peuvent-ils faire de même ?

 

 

edit 4/08/08 17h05 : ce sujet a été brièvement abordé en juin sur le site du monde diplomatique, je viens de m'en rendre compte.

 

Tous les commentaires

Ils concèdent que la décision de voter est un phénomène suffisamment complexe pour ne pas être réduit à deux gènes. Supposant qu'ils n'ont pas découvert cela au cours de leurs travaux, pourquoi ont-ils mené cette étude? . Et considérant vos arguments, comment ont-ils pu publier leurs travaux, qui au final n'apportent rien du tout, si j'ai bien compris? . De plus le petit résumé du début ne présente pas vraiment de nuance comme peut le faire la conclusion, et les personnes qui s'arrêtent à ce stade de la lecture sont abusées.

La "nouveauté" est d'"arriver" pour la première fois à isoler deux gènes impliqués dans ce comportement. Même s'il y en a surement pleins d'autres, cela a suffi à faire de ce travail une recherche pionnière et donc explique à mon avis en grande partie qu'il ait été publié. Même si vous avez compris que je suis sceptique... Sur le dernier point : eh bien oui, justement, il faut lire jusqu'au bout ! :)

Cela me rappelle un livre dont j'ai malheureusement oublié le titre, écrit par des statisticiens anglais. Ils démontraient avec les plus rigoureuses études des "liens" de cause à effets entre des faits n'ayant rien avoir, par exemple entre la consommation de charbon et le taux de suicide. Le but réel de ces scientifiques étaient de démontrer que les statistiques n'étaient qu'un outil pour révéler des indices dans une masse de données et certainement pas une preuve de quoi que ce soit.

Autrement dit, pourquoi faire simple alors qu'on peut donc faire compliqué ? Il est en effet gênant de ne pas aller voter, si l'on a le désir d'aller voter. A moins que cette gêne ne provienne d'une hésitation à faire ce qu'on nous obligerait à faire. Et que vive l'humour. Cordialement.

La question qui mérite réponse à propos du premier papier est celle de savoir si les vrais et les faux jumeaux ont vécu dans le même environnement culturel et suivi, par exemple, les mêmes études. Si oui, ce papier n'apprend rien, si non, il faut le prendre en compte. Il me semble que vous ne précisez pas cette donnée dans votre article. Quant au texte original de Fowler et Baker, son accès est difficile par APSA. Merci de votre réponse Paul Stieglitz

J'ai changé le lien qui vous posait pb et je pense que ça sera plus simple désormais. Concernant les jumeaux, voici ce que disent les auteurs (235). Ils acceptent l'idée qu'on puisse les critiquer sur la dimansion éducationnelle des jumeaux, mais précisent : "Cependant, les études sur les jumeaux éduqués ensemble ont été corroborées par des études de jumeaux élevés séparément, suggérant qu'un même environnement n'exerce pas d'influence sur les jumeaux monozygote [NdT : monozygotes = "vrais" jumeaux]. De plus des différences de personnalités et de cognition entre jumeaux monozygotes et dizygotes [=faux jumeaux] persistent même chez des jumeaux mal catégorisés par leur parents, indiquant qu'être pris à tort, par ses parents, pour de vrais jumeaux , n'est pas suffisant pour expliquer la différence de concordance [observée] " (c'est ma traduction) C'est à peu près tout, je vous laisse donc juge...

"(235)" : comprendre "(p. 235)"

La mode génétique a encore frappé, cette fois aux urnes. Le premier problème est de savoir ce qu'est le "comportement de votant" ou de "non votant". Quelque chose de très complexe assurément, qui ne se laisse pas enfermer dans une seule case. Entre ceux qui ne sont pas inscrits, ceux qui ne savent pas pour qui voter, ceux qui oublient de voter ou ceux qui refusent de voter, le spectre des motivations est large. Le deuxième problème est lié au fait que, comme le note LeBret, ces travaux reposent sur des analyses statistiques. Or, avec des statistiques, on peut aisément corréler de nombreux X avec de nombreux Y. Tout dépend de la façon dont on a entré ses données et dont on les a interrogées. Enfin, pourquoi ces généticiens s'intéressent-ils à cette question ? Je sais bien que maintenant pour faire de la recherche "tendance" il faut être "novateur", mais quand même ... On pourrait leur suggérer des pistes un peu plus utiles de recherche génétique, pour le "Bien de l'Humanité" ;-)

Newsletter
Je m'identifie