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Un Syrien sur cinq est-il turcoman ? Réponse à Pierre Piccinin

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Emblème des militants turkmènes syriens

 

Un Syrien sur cinq (ou six) est-il turcoman ? Les revendications autonomistes turcomanes sont-elles à l’origine des graves violences survenues au printemps dernier dans le Nord-Ouest de la Syrie ? C’est la thèse avancée dans le quotidien belge La Libre Belgique (15 juillet et 1er août 2011) par Pierre Piccinin, professeur à l’École Européenne de Bruxelles, au retour d’un voyage de treize jours Syrie.

De telles affirmations ne manqueront pas d'intriguer les personnes familières du pays concerné. Toutefois, dans la mesure où elles ont visiblement semé le doute dans l’esprit de certains lecteurs de La Libre Belgique, il m’a paru nécessaire de procéder à cette mise au point.

J’ai déjà mis en évidence ailleurs un certain nombre d’erreurs factuelles présentes dans les écrits de M. Piccinin. Dans la réponse qu’il m’a adressée (1), ce dernier en commet de nouvelles en développant la thèse suivante :

- les Turcomans constitueraient de « 15 à 20% » de la population syrienne (les Turcomans sont les lointains descendants de tribus nomades turques d’Asie centrale ; ils parlent une langue turque du groupe occidental ; conformément à l’usage le plus répandu aujourd’hui, nous les appellerons désormais « Turkmènes »)

- cette population serait « concentrée » dans le Nord-Ouest de la Syrie

- en raison de leurs revendications d’« autonomie régionale », les Turkmènes seraient à l’origine des graves incidents survenus au printemps dans le Nord-Ouest du pays (gouvernorat d’Idlib).

Cette analyse est surprenante: aucun chercheur ou journaliste averti n’a proposé une telle grille de lecture des événements, et ni l’opposition, ni le régime syrien n’ont évoqué une quelconque « question turkmène » pour expliquer les troubles survenus dans le gouvernorat d’Idlib. Et pour cause ...

En premier lieu, les chiffres de la population turkmène syrienne avancés par M. Piccinin sont invraisemblables : « entre 3,5 millions et 6 millions » (en incluant, précise-t-il, les « Turcomans arabisés »), soit « 15 à 20 % » (sic) de la population totale (2). Il y a ici un problème : les Kurdes, qui constituent de loin la première minorité ethnique de Syrie, sont évalués par les chercheurs les plus sérieux à moins de 10 % de la population (3). Comment les Turkmènes, dont M. Piccinin lui-même écrit qu’ils constituent le troisième groupe ethnique le plus important en Syrie, pourraient-ils être jusqu'à deux fois plus nombreux que les Kurdes ?

Qu'en disent les travaux scientifiques de référence ? En 2004, Youssef Courbage, chercheur à l’Institut National d’Études Démographiques de Paris, évaluait le nombre de Turkmènes syriens à … 114.000, soit 0,6% de la population (4). Cet auteur prenait soin de souligner qu’il s’agissait-là d’une donnée très approximative, aucun recensement ethnique n’étant disponible. Toutefois, quand bien même Courbage aurait-il sous-évalué de moitié l’importance de cette population (c'est possible), on n’atteindrait jamais que 1, 2% ; l’aurait-il même sous-évaluée dix fois (c’est très improbable) que l’on n’obtiendrait qu’un chiffre de 6%, soit le tiers du pourcentage avancé par M. Piccinin. Par ailleurs, la situation « ultra-minoritaire » des Turkmènes syriens m’a été confirmée par deux chercheurs ayant consacré de nombreuses années de terrain aux populations itinérantes et/ou non-arabes de Syrie : le linguiste Bruno Hérin, enseignant à l’Université Libre de Bruxelles, ainsi que l’historien Boris James, actuellement ATER à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales de Paris.

Sur quoi se fondent donc les assertions de M. Piccinin ? Ce dernier a bien évidemment pu rencontrer des Turkmènes durant son séjour syrien. En revanche, il est impensable qu’il ait découvert, en l’espace de treize jours, un phénomène ethnique massif qui aurait échappé à des générations de démographes, géographes, linguistes, sociologues, anthropologues ou encore historiens. À vrai dire, la seule source dont il fasse mention consiste dans les dires d’un activiste turkmène syrien, M. Ali Ozturkmen, que l’on peut légitimement soupçonner d’exagérer l’importance démographique de la population qu’il aspire à représenter.

 

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Ali Ozturkmen, militant turkmène syrien

 

Les propos de M. Ozturkmen ne sont toutefois pas dénués d’intérêt pour notre démonstration, puisqu’en dépit des exagérations qu’ils contiennent, ils infirment clairement le reste de la thèse de M. Piccinin. Ainsi, à en croire M. Ozturkmen, il est erroné d’affirmer que les Turkmènes seraient « concentrés » dans la région du Nord-Ouest qui fut le théâtre des graves violences du printemps dernier, c’est-à-dire le gouvernorat d’Idlib. Bien au contraire même : ce gouvernorat est l’une des régions de Syrie où ce groupe ethnique serait le moins bien représenté, puisque les Turkmènes n’y vivraient que dans 5 villages, contre 140, par exemple, pour le gouvernorat d’Alep (où l’ampleur de la contestation est demeurée comparativement limitée, si bien que l’armée n’y est pas encore intervenue). Autant dire, donc, que la proportion de Turkmènes dans le gouvernorat d’Idlib est infime.

Surtout, M. Ozturkmen bat en brèche l’affirmation de M. Piccinin selon laquelle les activistes turkmènes de Syrie seraient en quête d’une « autonomie régionale ». En réalité, M. Ozturkmen s’oppose non seulement à tout projet séparatiste ou régionaliste, mais rejette même l’idée d’un État fédéral. Cela, explique-t-il, parce que « les Turkmènes se répartissent entre de nombreuses régions de Syrie ». Eu égard à cette dispersion géographique, M. Ozturkmen demande, tout au contraire, un « système démocratique centralisé » qui protégerait les droits sociaux et culturels des Turkmènes.

Enfin, M. Piccinin se trompe également en affirmant que la Turquie soutiendrait les revendications régionalistes des Turkmènes syriens. C’est impossible puisque, nous venons de le voir, ces revendications n’existent pas.

Peut-être les affirmations de M. Piccinin s’appuient-t-elles sur des travaux scientifiques ou des sources de première main dont j’ignore l’existence. Si c’est le cas, je serais heureux d’en prendre connaissance et de réviser mon jugement.

 

(1) La Libre Belgique, 1er août 2011. La Libre Belgique a refusé de publier ma réaction à ce droit de réponse. L’intéressé m’y donne notamment raison sur le caractère principalement sunnite de la région de Deraa, qu’il présentait jusqu’alors comme le siège d’une « très large majorité druze » (La Libre Belgique, 15 juillet 2011). Il maintient son avis sur d’autres questions, comme le rôle majeur de la minorité druzes dans la contestation, rôle dont je persiste à dire qu’il a été jusqu’à présent très marginal : quelques bus affrétés ne sont pas grand chose comparés au climat insurrectionnel qui a régné dans les régions sunnites du Hauran (région de Deraa) pendant des semaines. Les quelques manifestations observées à Soueida, capitale de la région druze, sont demeurées comparativement limitées.

(2) Si 6 millions d'individus équivalaient à 20% de la population syrienne, cela signifierait que cette dernière compte 30 millions d'âmes. Or, selon les statistiques officielles, il y aurait entre 21 et 22 millions d'habitants en Syrie.

(3) Evaluation donnée par Youssef Courbage dans La Syrie au présent. Reflets d’une société (Paris, Actes Sud, 2007), p. 189, confirmée par Jordi Tejel, auteur de Syria’s Kurds: History, Politics and Society (Londres, Routledge, 2009).

(4) Dans La Syrie au présent. Reflets d’une société (Paris, Actes Sud, 2007), p. 189. Démographe plutôt que linguiste, Courbage se préoccupe de groupes ethniques (qui se définit/est défini comme turkmène), non du nombre de locuteurs effectifs de la langue turkmène. S’il existe des Turkmènes « arabisés » qui se définissent comme Turkmènes, ils entrent donc dans le chiffre donné par Courbage.

 

 

Tous les commentaires

07/05/2012, 20:24 | Par PASCALE LAGLEIZE

peut-on m'éclairer: quel est le lien entre les Turkmènes de Syrie et les Turkmènes du Turkménistan?

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