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La poétique de la relation aux heures douces à L'Autre Regard
Un jardin aux fleurs douces et de peu d'épinesUn jardin aux fleurs douces et de peu d'épines
Square de la Rance, Rennes, une porte trans/lucide. Des particuliers viennent ici, pousser de l'âme et de l'esprit, sous la bienveillance de patients jardiniers aux petits soins, attentifs aux envies et souffrances. Particulier chacun l'est, respecté chacun l'est, sont ils réellement saufs à la façon Édouard Glissant ? Qu'il aurait aimé, ce double maître, se rendre ici pour y traîner sa grande silhouette et poser, ça et là, en douceur, une main sur quelques épaules voûtées ! Oui voûtées, car c'est tout le poids de la société qu'ils portent sur leurs épaules, ces gens là !
Un côtoiement d'exception
Ici des êtres out de la compétition sociale, du travail, du confort matériel. Font pas le poids, ceux là, dans le prosaïque, le toujours remplir, le toujours plus de vitesse, le toujours consommer, le tout tout de suite, mais dans le poétique, attention, quelles pépites d'humanité ils offrent, en toute ingénuité. Entendez de la masse silencieuse, chacun dans son coin, dans le repli de ses tribus électives, la pensée unique colonisatrice et cloisonnante. Et là, à L'Autre Regard, un côtoiement, où l'ego s'abaisse, où la rencontre provoque des éclats de pensée, en éclairage et en éclatement, où l'on prend son temps, en vacance que l'on est de la société. Ce côtoiement est d'exception car la parole, à l'insu du plein gré, déclenche à penser autrement, en soi et pour soi. Une parole sans jugement qui laisse s'épancher le mouvement de la pensée de l'autre et, dans l'échange, provoque son déplacement, un transport inattendu et inouï. Oui, ici, au cœur des « Regards sur la vie », ça émeut la pensée à un point tel, qu'on ne veut/peut plus suspendre sa parole, comme si ne pas dire tout de suite, c'était perdre le filon. Et ce n'est pas exercice d'éloquence dont il est question ici. C'est dans l'acceptation de sa souffrance, de la porter avec soi devant les autres, auprès des compagnons d'infortune, mais sans l'évoquer justement, dans la distorsion qu'elle introduit dans les mots, dans ce qui veut être dit que le déplacement se fait. Et nous voilà ainsi tout apprivoisé et fixé. Alors, que faire pour apprivoiser en retour tous ces petits princes, s'en faire aimer ? : une dialectique, tenir d'une rêne, l'élan pour, par un mot d'esprit, soulever le rire, chahuter doucement, et de l'autre, la retenue du respect. Exercice subtil, non exempt de maladresses mais qui se range du coté de la vie, la vraie.
Et eux que gagnent ils à l'affaire ? Ils gagnent, dans une gratuité de l'échange, à ressentir l'émotion nécessaire, à l'encontre d'une vie si meurtrissante, d'oser un peu plus, de laisser se dissoudre les entraves en eux, pour petit à petit prendre des initiatives, à leur façon.
Une école de la vie dans un mouvement de transformation sociale
Les programmes et protocoles de formation pour adultes excellent dans la technicité du savoir et du savoir faire à acquérir, mais dans le même temps ne cessent de contrevenir au primordial : le sens, l'enracinement, l'émotion qui met en mouvement. Et là, mine de rien, pris dans un petit vertige relationnel, dans ce terreau prompt aux déplacements, aux décalages, chacun peut laisser fondre ses empêchements, avec le temps que ça prendra dans la juste estime de ce que l'on sent intimement bouger en soi. Et ce n'est bien sûr pas une quête du matériel. Au crépuscule de la vie, quand posséder n'a plus de sens, l'énergie, la détermination mentale, la dureté relationnelle à l'œuvre jusqu'alors pour sur-vivre ne s'évaporent pas « comme ça », comme par enchantement. Nos protégés eux, ne souscrivent pas à l'appât-rance vestimentaire ou de mine. Chacun se vit, par inaptitude à « suivre le mouvement » justement, dans plus de douceur en soi et vers les autres, et cela même si la souffrance accompagne souvent les nuits et la solitude. Gageons alors que tous ces doux vivants, dont « le mal à dire » est en écho avec la dureté de la société, sauront plus naturellement trouver le chemin de la transformation silencieuse du mourir heureux.
La mariée serait trop belle ?
Attention nos doux vivants ne sont pas exemptés de mesquineries ou du mauvais esprit du mal être, ce fonds humain commun. Mais, à L'Autre Regard, si inerties, messes basses, jalousies peuvent sourdre ça et là, elle ne se coalisent jamais dans une mauvaise énergie collective. Ces gens là, ils ne peuvent faire autrement que d'être au plus près de ce qu'il sont, à tout moment, en tout état, et ça fait paix.
La poétique de la relation Édouard Glissant est le fondement même d'un projet politique à la hauteur de l'humanité. Dans « le manifeste pour les produits de haute nécessité » dont il fut partie prenante en 2009, on parle de « temps libre affecté à l'accomplissement du grand désir intime », « de donner à vivre à ce que nous aimons, à ceux que nous aimons, aux impossibles auxquels nous aspirons ». C'est en pouvant vivre ça que nous sommes des protégés, au fil des jours. Les difficiles conditions de vie mises à distance, ils peuvent vivre ici, l'essentiel, le non cumulable, l'appel très profond au plus noble de la vie. Ils expérimentent ce que peut être une relation humaine qui nourrit à la fois chacun et l'ensemble, où « on ne voit bien qu'avec le cœur ». La haute nécessité, en l'espèce, à l'escorte des indispensables « produits de 1ère nécessité », c'est d'ouvrir « à une force de renouvellement et de projection apte à nous faire accéder à la responsabilité de nous-mêmes par nous-mêmes et au pouvoir de nous-mêmes sur nous-mêmes ».
Et maintenant
C'est au sortir d'une immersion première, en 1ère année, que tous ces mots ont pu s'organiser. Des mots qui tentent de traduire tant révélation, surprise que fulgurance. Une immersion durant laquelle j'ai attendu ce qui se présenterait à moi, pour m'y engouffrer, à plein corps et esprit, une fois la chose révélée. Une immersion aussi facilitée par ma carte de visite de pair, bipolaire. Cette maladie, véritable usine de traitement des entravements archaïques, peut aussi permettre, si on le veut bien, de cultiver le malin, le lucide, l'émancipé.
Et maintenant, qu'attendre de cette immersion seconde, en 2ème année, alors que, dorénavant accepté, je deviens proposant ? En toute âme, avec le cadre intime de soi, sortir d'une conduite en maîtrise par l'échappé des méthodes «objectives», « normatives » qui cadrent la réalisation à venir en vue de la contrôler. En toute âme, accepter d'être dérangé par ce qui advient pour permettre l'inattendu de pensée, l'inattendu de vie. Avoir l'envie et l'esprit de vivre cette aventure humaine, en toute poétique de la relation : vivre dans l'instant, improviser et conjuguer en nous, en toute perméabilité, simplicité et créativité.
Et aussi un exercice ô combien formateur : côtoyer Le petit prince. Comment s'imprégner en soi et en nous de son sens, sa symbolique, comment se nourrir de cette poétique si universaliste pour animer notre pensée, notre gestuelle, notre écoute dans la rencontre avec l'autre, les autres de l'atelier pour la construction d'une culture commune : une disponibilité de la pensée poétique pour « se laisser transformer » en continu.
merci Édouard - ce que je t'ai emprunté est en italique
merci Gens de L'Autre Regard
merci Gens du Petit Prince
ainsi dit Les mots et nous
Ma parole côtoie le silence :
le silence est un aveu
c'est la voix du sang
La voix bute des remous intérieurs
cœur comprimé, cœur analphabète
Mon poème est un écho
une transcription mesquine
Mots civilisés
Ponts entre nous et la vie
Mots colonisateurs
des régions reculés
Mots déchus
uniques, irremplaçables
Daniel Morvan 1980
PRENONS SOIN DE NOUS, DÉCALONS NOUS !


Tous les commentaires
"éclats de pensée, en éclairage et en éclatements".
Merci.
Beau témoignage, merci.
c'est pas de moi, c'est de Glissant comme tout ce qui typographié en italique dans mon billet. Maintenant il vous faut lire "la poétique de la relation" mais attention sa lecture n'en est pas des plus aisées. Faudrait presque créer un club de compréhensions de la pensée d'Edouard Glissant mais en lien avec une vie partagée avec, car si elle est peut être lumineuse par éclats, le détour des mots employés est quand même bien obscur.
Parfois l'obscurité des nuées se déchire et la lumiére éclaire le sens des nuages mêmes. Tourne la planéte, bougent les étoiles, souffle le vent, et les mots jaillissent en plein sens. C'est un éclair qui jaillit, un éblouissement et souvent un fracas. "Moïse (le bégue) prit son bâton et frappa le rocher (d'inconnaissance)"
Celui qui écrit lit, et celui qui lit relie. Il n'y pas de copyright sur la parole ni la pensée, quand elle est de cette hauteur, largesse d'esprit.
superbe exemple de cette poetique de la relation et merci de faire rebondir la pensée d'Edouard Glissant, qui n'arrive pas à pénétrer les esprits hexagonaux dirait on ,
poétique du monde réel
voilà le commentaire que j'attendais ! Ce qui me frappe c'est la façon dont tout ça parle aux gens, comme si pour les coeurs purs, cette vie portée par ces exclus les travaillait au fond de la leur!
Magnifique exception !
Merci Thierry de nous rappeler Glissant.
Exaltant poète. Une lumière, pour moi.
Si j"accède à la poétique de la relation chère à ton exaltant poéte, je ne parviens pas à me hisser à sa poésie.
Des cours, cher poéte itinérant, des jardins !
Et pourquoi pas une soirée E. Glissant à Rennes pour allumer les réverbères de nos consciences ?
Comme à travers l'oeuvre d'Edouard Glissant, l'émotion à fleur de peau se traduit ici en mots poétiques, qui résonnent en nous, nous rejoignent...
c'est difficile de ne pas être en émotion à fleur de peau quand j'écris pour un billet, dans une certaine durée qui plus est, quand j'écris tout simplement car c'est toujours porté vers l'autre, les autres. Ce n'est pas une émotion tout en tachycardie, mais une émotion puissante et continue, à fleur de doigt, pré-cautionnant la main sur le clavier
Un "tremblement" terremoto ? Le signe du passage du shin le long de l'échine, à partir de ce qui nous reste de notre queue animale jusqu'au bulbe rachidien, le long de la moelle épiniére.
je suis plus terre à terre dans les mots. En méditation, je parcours cet axe de vertèbre en vertèbre et le transforme en couloir d'énairgie
Un souffle électrique à travers la brume ? (L'illumination ne serait-elle pas une dé-charge ?)
Merci de me convier à ce partage. Vous êtes dans la Poétique de la Relation. Merci.
c'est aussi un bel hommage quand on a conscience du Toutmonde en jeu chez Glissant
"se laisser transformer" : voilà Thierry une posture riche. Cela suppose une bonne dose d'écoute du monde et de sa petite voix intérieure.
je n'ai pas inventé la formule mais elle m'a fait tilt quand je suis tombé dessus (c'était un 17 octobre, jour CCFD du refus de la misère l'an dernier). Et belle surprise c'est toi qui le pose avec son petit Billy !
merci
Merci pour cette très belle lecture de la poétique de la relation. A sa façon, Nanni Morettie dans son dernier film illustre cette poétique de la relation à travers ce pape qui a beson de prendre les chemins de traverse pour reconsidérer sa relation au monde. Cette posture choisie par Edouard Glissant comme par les artistes ou les poètes est le sel de la vie...la seule qui vaille.
j'avoue que je ne n'ai pas fait une lecture complète du livre de Glissant. Happé par le lien que je pouvais immédiatement tissé avec la belle niche de vie à L'autre Regard, je n'ai eu de cesse de poser les mots pour pouvoir les partager.
@NADJA.
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Et oui, la pirouette mozartienne, sans laquelle la vie humaine ne serait qu'animale.
Chère Nadja, ce film de Moretti (Habemus papam) auquel j'ai fait allusion dans 2 billets récents, va loin, je trouve : d'abord le cri poussé par ce Piccoli-pape. C'est presque déjà en soi une raison de voir ce film ! ce cri qui est tout sauf ce à quoi s'attend le cénacle, ce cri qui vient d'on ne sait où et qui infuse dans le film ce quelque chose venu "d'ailleurs", venu d'un rapport du corps au monde. (corps comme épaisseur plus radicale, plus énigmatique que la pensée).
Et puis ce chemin suivi par le pape : alors que tous sont asservis au pouvoir, à ses rites, à ses "obligations" terribles mais non mesurées, le pape s'en va, sans brutalité, juste d'un pas pressé. J'adore.