Sun.
27
May

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Fermer
 
 

Thématiques du blog

 

L’inconnu

 

C’est une plage d’accès difficile, tout en bas d’une falaise au bout d’un sentier qui court la garrigue. En automne peu de personnes y descendent encore. Seuls les habitants à l’année savent comment l’endroit est abrité, même fin octobre quand ailleurs le soleil n’arrive plus à chauffer le petit fond d’air frais.

La baignade devient alors une histoire de bravoure.

Un jour en octobre, un vieil homme inconnu est descendu. Il tenait dans ces bras un gros bouquet de roses rouges enveloppé d’un film transparent scintillant.

Il y avait une dizaine de personnes sur la plage. Petit à petit tous suivaient des yeux le vieux monsieur à grosses moustaches blanches, qui descendait d’un pas lent, le regard fixé au loin. Il tenait le bouquet un peu devant lui, comme pour ne pas effleurer les ronces de la garigue.

Sa descente a durée si longtemps.

En bas il s’est assis sur une planche que la tempête avait jetée sur les rochers. Il a regardé la mer, longtemps sans bouger. Puis il a enlevé de son bouquet le film plastique qu’il a posé devant lui sur le sable sous une grosse pierre, pour pas que le vent l’emporte.

Il s’est déshabillé par de gestes lents, pliant chaque vêtement comme pour retarder l’instant à venir et est rentré dans l’eau froide sans hésiter, les roses à la main.

Tout le monde le regardait nager vers le large, les roses à la main.

Ils étaient peut-être inquiets. L’eau était si fraiche. Il nageait si loin, puis avec ce bouquet à la main, ça ne devait pas être facile.

Allait-il revenir ? Voulait-il revenir

Il y avait ses affaires sur la planche et le film plastique crépitant dans le vent.

Maintenant il nageait dans cette partie de la mer où la risée fait scintiller le reflet du soleil à la surface de l’eau en un mouvement perpétuel.

La tache noire de la tête du vieux monsieur devenait invisible dans les étincelles.

Sur la plage personne ne bougeait, personne ne parlait. Tous regardaient fixement le même endroit peu avant l’horizon. Personne ne partait à la nage pour sauver le vieux monsieur. Même pas ceux dont les combinaisons de plongé séchaient au soleil sur les rochers. Personne non plus n’appelait les secours avec un téléphone portable.

Tout le monde regardait, tant la mer, tant les affaires sur la planche et le film en plastique sous la pierre. Un bras ou une main au-dessus des yeux comme une visière.

Un petit nuage chassé par le vent traversait les rayons du soleil projetant son ombre sur la mer scintillante. Au milieu de l’ombre la tête du vieux monsieur redevenait d’un coup bien visible. Il nageait vers la côte.

De longues minutes après il était de nouveau assis sur la planche. Une grande serviette aux tons bordeaux et noir autour de son corps blanc et nu. La tête dans les mains il ne regardait plus la mer, mais les pierres à ces pieds.

Personne ne s’est approché de lui pour connaître son histoire, pour demander pourquoi il nageait si loin avec tant de roses dans l’eau glacée. Pourquoi il semblait si triste.

Plus tard il a regardé autour de lui, observant les gens d’une façon détaché. Plusieurs fois son regard se posa sur moi, mais je ne savais pas s’il me voyait vraiment. J’ai failli me lever. Marcher vers lui. Demander s’il voulait raconter. Je n’ai pas bougé de ma serviette et détourné mon regard vers la mer, où flottaient au loin les roses, poussés par le vent vers la côte, dansant sur les vagues courtes.

Alors le vieux monsieur s’est habillé. Il a froissé le film plastique jusqu’à en faire une boule serrée qu’il a aussitôt emprisonné dans la poche de son short. Puis il s’est mis à remonter d’un pas lent le sentier raide, jusqu’en haut de la falaise. Arrivée tout là-haut, il a levé les bras comme quand on salue les passagers d’un paquebot passant au large. Il a semblé lancer un cri dont le son pour nous en bas était volé par le fracas des vagues contre les rochers.

Tous les commentaires

Il était venu rendre un hommage, célébrer un souvenir ou faire ses adieux... Peu-être tout ça à la fois. C'est bien d'avoir réussi à le laisser faire, d'avoir respecté son histoire et son silence, même si, comme on le sent en te lisant, Tink, vous avez retenu votre souffle un très long moment. Ce souffle de respect, on l'entend entre tes lignes. Merci !

C'est très beau votre récit. Merci Pol

Ce vieux monsieur allait obligatoirement revenir sur la rive. Après avoir rendu hommage à son amour dans la mer. En abandonnant ses roses rouges au ressac des vagues glacées. Il portait un soin extrême aux objets. Il n'aurait pas laissé un morceau de plastique sur une planche. Tout le monde a dû avoir l'intuition. Qu'il n'était pas entré dans l'eau pour se noyer. Mais pour rendre hommage à son amour dans la mer. Merci..

Chère Tink, Ce n'est pas la première fois que je vous lis et que je vous apprécie.Vous avez un amour immense pour une langue qui n'est pourtant pas celle de votre mère mais qui vous fait dépasser certaines petites imperfections et oser écrire. C'est merveilleux. Plein de charme! Félicitations! Que de gens devraient en prendre de la graine! Je pense un peu comme les commentateurs précédents et ajoute que, sans doute, certains habitués du coin ne sont pas inquiets car ils savent que cette attitude n'est pas une première. Et que, dès lors, le vieux nageur va revenir. Et puis, comme lui, continuez "à oser", pour notre plus grand plaisir!

Très beau, Tink, et très émouvant. Merci pour ce bouquet.

Je vais m'endormir sur votre histoire, Tink, avec l'image de cet homme à la mer, et de son geste final en haut de la falaise.

Epilogue... On était là autour de lui tout comme les rochers, la falaise, les mouettes, les pierres arrondies par la mer. Nous étions paysage autour de lui. Il est venu et reparti. Nous laissant que l'image de sa venue, comme fragment de son histoire. Un instant étrangement partagé, par hasard un jour de beau temps d'automne. Instant comme début de l'histoire d'avant ce geste, d'une vie cheminant inexarablement vers ce moment. Aujourd'hui quand je passe en haut de la falaise, me vient naturellement un geste pour saluer le large. La mer est là, comme mémoire et promesse d'avenir. Toujours et encore.

Chère Tink, Avez-vous eu l'occasion d'écouter cette chanson de Léo Ferré, reprise par Lionel Degouy dans son édition L'Utopie et que votre billet m'inspire? En voici les références ici-même! Léo, un peu comme un vieil homme et la mer! Au sujet de cette chanson, Léo disait qu'il n'avait jamais très compris le succès qu'elle avait connu car les paroles, les phrases ne sont pas évidentes à comprendre, remplies de références qui lui étaient intimes. Et pourtant!

.

Merci Tink, beaucoup merci. Sa "commémoration" n'a pas été troublée. Le souhaitait-il ? Peut-être que la prochaine fois il ne reviendra pas, emporté par le rose des vagues à l'âme, par l'amour parti au large...

Partir au loin, en passant par la plage... lentement longuement... s'il n'y avait ce réflexe panique du corps qui se révolte... Essayé aprés des dizaines de "negroni" ingurgités à l' Hostal, offerts par des mains généreuses... Mais le ciel était trop beau, la baie sombre et bleue, si tranquille. La mer consolatrice. Mais le geste de cet homme si beau. Grand. Quelle profondeur sa vie a-t-elle du prendre pour qu'il aille ainsi fleurir... cet endroit dans la mer. Cette disparition.

Peut être voulait-il simplement tester une nouvelle technique de pêche?
Ok ok, ne frappez pas, je sors....

Non, non, Vincent, reste! Si Tink est d'accord, bien sur. Mais enléve ton tuba et ton masque, on t'as reconnu, tu sais! Et essuie-toi les palmes avant d'entrer, nom de dieu, tu fous du sel partout!

D'accord. J'étais juste allé vérifier si la pêche à la rose n'était pas issue d'un concours Lépine.

Newsletter
Je m'identifie