A Kundera, en mai 2007 et en écho à l'actualité
Je suis émerveillée les jours où la langue m’ouvre une porte inattendue vers un mot précis et juste, à la connotation si obscurément évidente en temps normal, que les natifs d’une langue maternelle usent sans réfléchir et sans se prendre la tête, mais aussi sans qu’ils soupçonnent leur bonheur.
Quand on est exilé à jamais, de gré ou de force, on risque de passer le reste de sa vie enfermé dans une forme d’expression verbale approximative.
Il y a au monde des peuples entiers d’immigrés et exilés qui vivent à l’étranger ainsi leur nouvelle vie dans le souvenir et l’à-peu-près, sans trouver dans la nouvelle langue la justesse des mots. Peut-être aussi sans en ressentir le besoin. Ils vivent alors dans l’à-peu-près des histoires qu’ils essayent de partager. Ils pensent en une langue devenue étrangère, et parlent une langue approximative. Seront ils à jamais plus tout à fait bien compris ?
Quel désir indéfinissable fait que l’on tend ses bras vers une nouvelle langue au point d’en avoir mal au dos, aux bras, aux épaules, à la tête, à l’âme ?
(Quand on n’a que ses pensées à partager avec les autres et donc que des mots pour être heureux… non….. Quand on n’a que le degré de compréhension des autres, comme caisse de résonance de ce que l’on aime raconter, partager pour retrouver une identité……)
Je n’en sais rien. Au bout de 30 ans la langue Française ne me va toujours pas comme un gant. C’est plutôt une seconde peau qui flotte autour des yeux et des oreilles, comme le col relevé d’un grand imperméable, derrière lequel j’ai tenté long temps de me cacher.
L’écart culturel entre le Plat-Pays aux Princes protestants et le pays des Rois de France catholiques puis de la Révolution, y est sans doute pour quelque chose.
Je m’imagine l’effort que cela a coûté à Milan Kundera, d’apprivoiser la langue Française en un deuxième peau si bien ajusté à la couleur de son âme Tchèque.
Je m’imagine aussi son désarroi, quand il était arrivé assez loin dans l’apprentissage de sa nouvelle langue pour découvrir dans ses livres traduits par des tierces personnes des mots erronées, pas justes, ou trop « belles » pour rappeler leurs couleurs d’origine. Car il est connu que dans toutes les langues, tous les mots et tous les sons ont une couleur et une lumière propre, suivant l’ordre et leur position dans les phrases.
Milan était adulte quand il partit pour l’exil. Même adulte confirmé.
Il était bien ancré dans sa première langue, sa culture, sa peau. Cela lui a probablement procuré un bon terreau pour attaquer (avec le succès que l’on lui connaît) l’ensemble de la transposition de son âme et être du Tchèque vers le Français. Il n’avait plus trop à chercher les chemins de la vie, de la pensée, mais juste les mots. Les mots justes de l’autre langue, de l’autre culture.
A mon arrivée en France à 30 ans (la même année que Milan Kundera s’exilait également vers la France) je n’étais pas finie, je n’étais même pas à mi-chemin. Je ne quittais pas un pays mais une enfance et une adolescence. Je ne pouvais évoquer l’oppression, la répression, l’interdiction… Car mes oppressions et répressions et interdictions étaient celles de mon histoire à moi. Générés involontairement par mes géniteurs par leur amour et avec bienveillance. Comment parler de l’interdit que l’on ne sait pas encore nommer et qui plus est dans une langue étrangère ?
J’ai donc commencé une nouvelle vie et une nouvelle langue comme un naufragé volontaire, qui simule une perte de mémoire, qui doit réapprendre à parler, à marcher… Tout en gardant le contact avec la famille, le pays d’origine. Ainsi il s’est opéré petit à petit en moi un schisme. Je n’étais pas une greffe poussant sur le tronc de la première vie mais plutôt comme deux arbres poussant côte à côte dont la deuxième est branche devenu arbre, née par marcottage.
Ou par bouturage ?
Ce n’est que aujourd’hui, 30 ans plus tard que la continuité peut exister en moi. Sans pour autant pouvoir transposer parfaitement les couleurs de l’enfance en français et les couleurs de la vie d’adulte en Néerlandais. Il reste une faille sans pont et sans liaison entre deux parties d’une vie que j’ai vécu dans le même corps mais que mes sens et mon cerveau n’arrivent pas à unir.
Récemment j’ai découvert que cela est sans importance et ce depuis que je n’écris plus que pour moi-même, par plaisir d’aligner les mots, de trouver les sons et couleurs comme quand je peins ou lors d’une improvisation musicale que je sais sans intérêt ou importance.
Je regrette de probablement jamais rencontrer Milan Kundera. Il est aujourd’hui un homme âgé et je n’ai pas rattrapé l’avance qu’il a toujours eu dans la vie. Quel sens auraient nos conversations? Y trouverions nous un plaisir partagé? J’aurais aimé qu’il soit notre voisin. Pour partager au hasard des rencontres dans le quartier, de petits plaisirs quelconques, autre que l’écriture. Nous serions deux personnes venues d’ailleurs, qui peut-être partagerions parfois la jouissance d’un instant de vie, d’une situation, d’une expérience.
Je m’imagine le bonheur de tels instants avec l’ homme aux pensées justes, capable d’emprunter le chemin des mots justes dans notre nouvelle langue désormais partagée avec bonheur.
Merci Milan.
J’aime vous lire.
Six-Fours, le 28 mai 2007


Tous les commentaires
Bouturage ou marcottage ? En tous cas la greffe a magnifiquement pris ! Merci Tink. La langue est jardinière. Elle a la main verte et sait faire fleurir des merveilles dans toutes les langues, d'adoption ou pas. J'ai toujours aimé lire Kundera.... et j'aime aussi de plus en plus vous lire !
Merci Grain, J'aime bien l'idée des chemins croisés sur fond d'actualité qui interpelle. Je pense que c'est Kundera qui m'a montré un bout de mon chemin en France, grace au partage de cette langue. Ca sert à ça aussi les écrivains, l'écriture et la lecture.
Quel plaisir de vous lire à nouveau Tink, et comme ce beau texte résonne, et pas seulement pour ceux qui sont entre-deux-langues.
Nombreux sont les écrivains qui, comme Kundera, sont passés d'une langue à une autre, d'un pays à un autre.
Et si c'était, d'une autre manière, le cas de tous, partagés entre la langue magnifique de l'enfance, immédiate et portée par l'illusion d'une toute puissance, et la langue raisonnable, raisonnée de l'adulte ? L'une moins étrangère à l'autre, en apparence, que dans votre cas, mais avec une fracture que nous transportons partout avec nous. Raison pour laquelle ces écrivains nous touchent particulièrement ?
Merci Tink. Pour la langue maternelle ..ou paternelle...Merci pour l'interdit. Merci pour le naufragé volontaire. Pour l'écriture et la lecture. Ce qu'il y a de perdu, est le temps dont, pour parler d'un autre livre, le lecteur ne pourra dire si le narrateur l'a retrouvé ou infiniment re-cherché comme un sourcier dont la baguette était la plume. " JE n'est pas mon corps ni mon âme, mais la frontière du monde-non l'une de ses parties" dit Wittgenstein, avec une vigueur la plus moderne de toutes, c'est à dire celle qui refuse et l'incarnation comme autant le commentaire. Ce " voeu contre l'intelligence", est la source du courage que vous nous transmettez, Tink.
J'aime, Tink, cet optimisme, cette émotion, cette intelligence... Bravo!
A tous : En mangeant ma pomme sur le coin du bureau, j'en aurais presque une petite larme au coin de l'oeil....est ce une poussière, ou la découverte en compagnie de vous que c'est drôlement beau d'apprendre à partager ainsi..... Merci Vancouver, Tony,Grain, Anne, ... et tous les autres!
Pomme sur le coin du bureau ? J'espère que tu n'a quand même pas bouffé ton Mac, Tink ! Tu sais, c'est bien parfois quand même de prendre le temps d'une vraie pause déjeuner... Ce que j'en dis ! Amitiés ++++ Ne t'éloigne plus trop longtemps, tu as vu dans quel état ça nous met !
Merci Grain! J'avais ces jours-ci du mal à me connecter. ...les choses rentrent dans l'ordre on dirait... Je ne promets rien... ma vie déborde en ce moment. Dommage que nous avons besoin de dormir, je passerai bien des nuits blanches mais il me faut mes 8 heures de temps en temps, sinon la machine déraille...j'envie ceux et celles qui vivent très bien avec seulement 4 heures de sommeil.... Pour la pose déjeuner, voilà encore une différence culturelle..... Je viens du pays des casse-croûtes de midi Des tartines 2X par jour, dont le midi. Il y est tout à fait normal de faire une réunion, où l'on apporte des sandwiches et boissons pour continuer à travailler (ça crée des liens, de « réunionner » la bouche pleine, je vous le dis...) On gagne du temps et... sort des bureaux vers 17heures en ayant bien travaillé. Diner à 18heures et puis soirée pour des activités, associations, clubs, loisirs..... Je n'ai jamais pu me m’habituer aux gros déjeuners français sauf les jours de fête ou de W.E. où la sieste était ensuite le seul issue.. A bientôt, j'espère car cela voudrait dire que j'ai trouvé un instant pour moi!
Le jour où je te rencontrerai, j'essaierai de te réconcilier avec les "gros" déjeuners à la française, Tink. Tu as vu que les accusateurs de Milan Kundera avaient fait machine arrière et dit qu'il s'agissait peut-être d'un "autre" étudiant ? Je suis ravie. Tu dois l'être aussi. Et j'espère que tous ceux qui ont été colporter cette fausse-vraie information et la clamer à cor et à cris sans aucune vérification meurent de honte. Malheureusement, il y a forcément des gens qui auront entendu la première information mais pas le démenti. Ça me fout en rage ! Ta vie déborde en ce moment. La mienne s'est singulièrement vidée d'un coup. Et je n'ai pas encore réussi à prendre l'habitude. La sieste devient aussi, comme tu le dis joliment, la seule issue possible. @ bientôt, madame "habit de fête" !
.
Comme j'ai aimé vous lire ! ces confessions et cette pudeur, cette élégance. Naufragée volontaire et nageuse, belle nageuse. Vous avez donc vécu cette division par la langue, ce qui vous a peut être laissé le sentiment de ponts manquants, mais combien manquent de ponts dans leur propre langue et ne le savent pas, souffrent sans savoir ... A bientôt pour festoyer autour de vos lignes.
Merci Marielle d'être passée...tous ces compliments, j'en rougis
Hâte de te lire encore chère Tink.
Chère Tink, que je ne connais pas. A quel moment s'approprie-t'on une langue, en gommant celle de l'enfance ? Il y a le moment où l'on commence à penser dans cette langue, pensée un peu dépouillée d'abord, et vive, d'ailleurs, car dépouillée du bla-bla. Il y a cet autre moment, où l'on rêve dans l'autre langue - moment que je n'ai connu que peu, uniquement en anglais. Pour Milan Kundera, écrivain qui m'est nécessaire, que j'aime, il y a une vraie différence entre ce qu'il écrit en tchèque, ce qu'il écrit en français. A quoi ça tient ? Non à l'intelligence du texte et du monde, bien sûr, intactes, mais à une sensation, au flou béni des traductions, qui se marie si bien avec avec l'incertitude du propos. Grace à Kundera, j'ai compris que le français pouvait être une langue trop précise, parfois précieuse, qu'elle pouvait perdre en vitalité. Est-ce que ça veut dire qu'on ne peut changer de langue ? A l'inverse, Nabokov... L'anglais l'a libéré d'une pesanteur russe, d'une étouffante complexité, et je préfère le Nabokov englishwriting, au Nabokov ( très jeune) qui écrivait en russe. Soudain, il vit le monde. Il se libère, le chasseur de papillons. La langue est le terreau, le terreau pèse lourd, aussi. Il faudrait pouvoir écrire dans une langue mixte, éléments premiers et ancrés dans les sensations, éléments seconds, libertés. Ah c'est bien d'y penser, en plusieurs langues...
Merci Dominique, il m'arrive d'écrire parfois dans cette langue mixte. Uniquement pour moi même. Qui d'autre comprendrait? Et puis je la perçois pas comme celle qui mélange sensations et libertés. C'est autre chose qui, suivant ce qui déclanche l'écriture, réfère à un lointain echo, mélange de vécu réel et imaginaire dans deux pays et deux langues en même temps. Car à la longue non seulement les langues se supperposent mais également ce que l'on pense avoir vécu et percu de l'avant sans en avoir été.....ouf. trop compliqué à expliquer je crois. Il faudrait que je fasse un peu plus mes gammes pour que cela devienne claire.
Pour moi c'est clair-obscur. Mais ce clair-obscur permet d'ombrer des reliefs.