Joffrin festiVal de Siné racé
Aujourd'hui, dans le style "manchettes-calembours", j'essaye de faire aussi que Libé. J'ai moins de talent, c'est certain.
Je ne reviendrai pas sur le fond de l'affaire, mais je suis assez d'accord avec Philippe Cohen dans son article publié sur Marianne2, ni pro-Siné, ni pro-Val... bien au contraire aurait dit Pierre Dac. Même si depuis Philippe Val s'est pris une bordée d'injures, par posts interposés et souvent "anonymes", ce que je désapprouve vigoureusement.
Mais je voudrais revenir ici sur la tribune que Laurent Joffrin rédacteur en chef de Libération a publié dans l'édition du 25 juillet et intitulée "Charlie Hebdo : sanctionner l'antisémitisme". L. Joffrin explique que Philippe Val ne pouvait pas laisser passer le billet de Siné ;il a certainement raison, mais comme l'exposait Ph. Cohen il aurait dû le faire avant la parution du journal puisqu'il en était le rédacteur en chef. L. Joffrin continue en exposant son argumentation sur le caractère antisémite de Siné. Là aussi, pléthore de posts et nouvelle volée de bois vert pas toujours ragoûtante. Et de nouveau, Laurent Joffrin écrit a ce sujet dans l'édition d'aujourd'hui : "Siné, suite..." . Attention Laurent, cela va finir en Siné permanent... (très Charlie non?)
L'originalité de cette tribune, outre le fait qu'un rédacteur en chef écrive dans une rubrique traditionnellement réservée aux opinions extérieures au journal, vient de la légère différence entre la version imprimée et la version Internet comme le précise d'ailleurs une "note de la rédaction".
Comme je sens que cela devient compliqué et que je m'embrouille voici les 2 versions des paragraphes auxquels se rapporte la note:
version imprimée, acheté à 8h, lue place Gambetta devant un café croissant,
"On dira que Charlie s’est mobilisé contre l’islamisme et que le journal ne peut, en conséquence, censurer des attaques symétriques contre les juifs. C’est introduire la confusion dans les esprits : attaquer une religion n’est pas attaquer une race. Réprouver l’intégrisme musulman et dénoncer le pouvoir supposé des juifs ce n’est pas la même chose. On est anti-intégriste dans le premier cas, raciste dans le second.
On choisit sa religion, on ne choisit pas sa race. L’islamisme est une religion devenue idéologie politique, soumise comme toutes les autres au feu de la critique et de la satire. Le fait d’être juif n’est pas un choix : attaquer les juifs en tant que juifs, comme le fait Siné, c’est la définition même du racisme "
version relue le soir devant l'ordinateur,
"On dira que Charlie s’est mobilisé contre l’islamisme et que le journal ne peut, en conséquence, censurer des attaques symétriques contre les juifs. C’est introduire la confusion dans les esprits : attaquer une religion n’est pas attaquer une communauté. Réprouver l’intégrisme musulman et dénoncer le pouvoir supposé des juifs ce n’est pas la même chose. On est anti-intégriste dans le premier cas, raciste dans le second.
On choisit sa religion, on ne choisit pas son origine. L’islamisme est une religion devenue idéologie politique, soumise comme toutes les autres au feu de la critique et de la satire. Le fait d’être juif n’est pas un choix : attaquer les juifs en tant que juifs, comme le fait Siné, c’est la définition même du racisme "
et voici enfin la note
"Note de la rédaction:
Plusieurs lecteurs ont été choqués par l'emploi du mot «race» dans le texte. Ce mot est mal choisi. Communauté ou origine sont plus justes. Ces termes sont utilisés dans la version du texte en ligne sur notre site. LJ "
Première remarque, de pure forme sans doute, la note de la rédaction est signée LJ qui sont également les initiales de l'auteur de l'article, lui-même rédacteur en chef du journal qui ouvre ses pages "rebonds" à ce qui est convenu d'appeler des personnalités extérieures et à l'expression de leurs opinions. Le rédacteur modère l'auteur en quelque sorte. Une cyclicité qui n'est pas sans rappeler qui vous savez si vous avez lu mon précédent, et premier, billet.
Sur le fond, on remplace par "race" par "communauté" ou "origine", selon le contexte, ce qui montre le caractère protéiforme du concept, puisqu'une communauté n'est pas nécessairement liée à une origine. Il se trouve que Thomas Heams publiait le 22 juillet dans son blog Médiapart un article fort intéressant sur la défiance de la communauté scientifique - des généticiens - sur la notion de race.
Voici quelques termes de leur déclaration :
Article 2 : nous reconnaissons que des individus de deux populations géographiquement distinctes ont plus de chances d'avoir des différences sur chaque point de génome que deux individus issue d'une même population géographique.
Article 3 : Nous pressons ceux qui utilisent l'information génétique pour reconstituer l'origine géographique d'un individu d'inclure ces résultats dans le contexte plus large de l'origine globale de cet individu.
Article 7 : nous décourageons l'utilisation de la « race » comme approximation de la ressemblance biologique et nous soutenons les efforts pour minimiser le rôle des catégorie de race et d'ethnie en médecine clinique, par l'intérêt apporté à l'individu plutôt qu'au groupe.
L'article 2 montre que l'identification de la race à la communauté (entendue comme ancrage géographique) ne peut-être considérée comme scientifique. L'article 3 dénonce l'interprétation simplificatrice qui renvoie l'origine a une "information génétique". L'article 7 rejoint ce que dénonce Laurent Joffrin. Alors pourquoi diable s'est-il laissé emporté à écrire race?
Pour ma part, je ne suis pas "choqué" par l'emploi du mot "race". Après tout, ne pourrait-on pas faire dire à Notre Bien-Aimé Monarque à l'intention de son ambitieux altoséquanais de rejeton dont il était question dans la Mazarinade de Siné " Le trône où je me sieds n'est pas un bien de race" (P. Corneille, Héraclius, Acte I, Sc.2) ?
Ce qui me me gêne ici c'est l'approximation, les approximations, que véhicule le trio race/communauté/origine et l'enfermement auquel il tend. Outre le fait que je pense qu'être juif peut être un choix, comme celui de renoncer à l'être - après tout Montesquieu s'est fait persan le temps de quelques Lettres - , ce rapprochement ou plutôt ce glissement d'un concept à l'autre (qui rappelle d'ailleurs le rapprochement fort justement dénoncé à propos du billet de Siné) essentialise les individus qui se voient attribuer une identité définie : on appartient nécessairement d'une communauté, on ne peut renier son origine. Il dessert le propos que Laurent Joffrin veut très justement tenir et entretient la confusion qu'il veut dénoncer.


