Sam.
01
Nov

MEDIAPART

Connexion utilisateur

 

Thématiques du blog

 

Dernières révélations sur l'affaire Outreau : petite mise au point

Cette affaire ne mourra jamais, me disait récemment au téléphone une dame outreloise de ma connaissance. Comment lui donner tort ? Le 28 décembre dernier, Jacques Thomet, journaliste retraité de l’AFP, faisait cette révélation sur son blog : « L’un des douze enfants violés à Outreau, reconnus comme victimes par les Assises de 2004 et 2005 (Saint-Omer puis Paris) et indemnisés par l’Etat, a affirmé en septembre dernier, devant la gendarmerie de son ressort, avoir été obligé à l’époque, sous les menaces de mort de trois des adultes accusés par la suite de viol, de tuer une fillette à coups de bèche. (sic) » (1)

Début janvier 2013, l’information est reprise par les grands médias, avec des précisions : l’enfant n’est autre que Chérif Delay, et l’assassinat aurait eu lieu le soir de la finale de la Coupe du Monde de football 1998 – le dimanche 12 juillet, donc – dans l’appartement de ses parents à la Tour du Renard (Résidence des Merles). Les instigateurs du crime seraient son beau-père Thierry Delay, ainsi que deux protagonistes acquittés du dossier « Outreau ». Le PV de la déposition a été transmis en décembre 2012 au parquet de Boulogne-sur-Mer. (2)

 

Bien entendu, depuis la semaine dernière, on fait des gorges chaudes de cette affaire, et la retenue n’est pas toujours au rendez-vous chez les internautes : si Chérif est parfois la cible de propos peu amènes, d’autres, parce qu’ils affichent leur scepticisme sur ses révélations, se voient traiter de négationnistes. Dans les deux cas, cela ne me plaît guère, et je serais tenté d’écrire : « Et si nous nous calmions un peu ? »

 

En l’état, voici ce que l’on peut dire :

 

* Les accusations portées par Chérif contre lui-même et contre trois personnes sont inédites. Il n’en a pas fait état au cours de l’instruction du dossier Delay et autres, ni au cours des deux procès d’assises de 2004 (Saint-Omer) et de 2005 (Paris). Cela n’apparaît pas non plus dans son témoignage publié en collaboration avec le journaliste Serge Garde, aux éditions Le Cherche Midi(Je suis debout L’aîné des enfants d’Outreau sort du silence), en mai 2011.

 

*Le meurtre dénoncé par Chérif, qu’il situe en juillet 1998, n’a aucun rapport avec celui révélé début 2002 par Daniel Legrand fils dans une lettre adressée à un journaliste de France 3 Lille, puis dans un courrier au magistrat instructeur Fabrice Burgaud (daté du 4 janvier 2002) : rappelons que ledit crime aurait été commis fin 1999 par Thierry Delay dans son appartement familial. On se souvient que des fouilles ont été effectuées dans le jardin ouvrier cultivé par le principal condamné du procès de Saint-Omer, sans résultat ; par ailleurs, comme le rappelle le rapport de l’Inspection Générale des Services Judiciaires du 9 juin 2006  (p. 20) : « Les messages de recherche transmis par le SRPJ à différents bureaux INTERPOL, aux fins de rechercher l’existence d’éventuelles disparitions d’une fillette au cours de l’année 1999, n’étaient pas plus fructueux. »

Enfin, j’ajoute que, contrairement à son cadet Jonathan, Chérif n’a nullement accusé son père d’avoir trempé dans ce supposé assassinat. (3) C’est ce que fait remarquer Mme Brigitte Bonnaffé, expert psychologue près la Cour d’Appel de Douai, dans son expertise du jeune homme datée du 14 juin 2004 (p. 3) : après avoir cité ce propos : « mais si mon beau-père est méchant, il faut quand même pas mettre tout sur son dos… », la psychologue ajoute que « par association d’idées, il réfute l’idée selon laquelle “il a tué une petite fille… il est peut-être violent à 50 % mais pas à 100 %... il n’est quand même pas dingue…” ». (4)

 

Sur le fond, que peut-on penser de ces dernières révélations ? Me Rodolphe Costantino, avocat de l’association Enfance & Partage, a indiqué avoir reçu des confidences similaires de Chérif : « Il m’avait alors raconté que son beau-père lui avait demandé de tuer une enfant d’un coup de bêche sur la nuque pour lui faire le sourire de l’ange. C’était un épisode parmi toutes les atrocités qu'il disait avoir subies. Sont-elles toutes vraies ? Je n’ai toujours pas la réponse. » (5) Ces propos font écho aux observations de Mme Bonnaffé dans son expertise précitée (p. 2) : « Globalement, Kévin [prénom donné par Thierry Delay à Chérif] reconnaît que le récit de sa petite enfance ne s’apparente pas à un film se déroulant de manière continue mais à une succession de photographies potentiellement tronquées “ce sont des flash, des rêves… je sais toujours pas si c’est vrai… c’est inconfortable…” »

 

Bref, il est impossible de conclure pour le moment, dans un sens ou dans un autre. L’avenir proche nous dira si le parquet de Boulogne-sur-Mer va ouvrir une enquête suite à ces nouveaux éléments. A suivre, donc…

 

PS : Bonne année et meilleurs vœux à tous les lecteurs et lectrices de mon blog !

 

(1) Consultable ici :

http://www.jacquesthomet.com/2012/12/28/revelation-outreau-lun-des-douze-enfants-viols-avait-d-tuer-une-fillette-sous-la-menace-de-trois-des-accuss-selon-ses-rcentes-rvlations-aux-autorits-fra/

 

(2) Toujours sur le blog de Jacques Thomet, on peut lire une compilation des articles consacrés à ces dernières révélations :

http://www.jacquesthomet.com/2013/01/06/outreau-revue-de-presse-sur-le-dernier-coup-de-thtre/

 

(3) Jonathan Delay a notamment accusé son père du meurtre lors de son audition au procès de Saint-Omer le 24 mai 2004 (voir PV des débats de la cour d’assises du Pas-de-Calais, p. 40). Rappelons ici que j’ai consacré l’an dernier un article à ce crime dénoncé par le fils Legrand :

http://blogs.mediapart.fr/blog/valandre78/300112/meurtre-outreau-verite-ou-legende

 

(4) Brigitte Bonnaffé agissait en application d’une ordonnance du président de la cour d’assises du Pas-de-Calais Jean-Claude Monier, datée du 11 juin 2004.

 

(5) Cité par Sophie des Déserts dans son article du 4 janvier : « Outreau : pourquoi l’une des victimes s’accuse t-elle d’un crime ? » :

http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20130104.OBS4484/outreau-pourquoi-l-un-des-enfants-victimes-s-accuse-t-il-d-un-crime.html

 

 

 

 

 

Tous les commentaires

09/01/2013, 08:16 | Par Jacques Cuvillier

Bonjour Frédéric

Et meilleurs vœux aussi pour 2013 qui marquera peut-être un tournant quant à la connaissance des affaires et l'évacuation du fatras d'idées reçues...

J'apprécie toujours vos articles documentés et pertinents. Si tous ceux qui écrivent sur le sujet avaient le même souci, ce serait sans doute mieux, mais voilà, on préfère souvent les légendes aux faits.

Scooped :  http://www.scoop.it/t/outreau

09/01/2013, 09:00 | Par valandre78

Bonjour Jacques,

Bonne année et meilleurs voeux à vous aussi ! Merci pour votre commentaire, et d'avoir signalé mon dernier billet sur votre site Web, avec une appréciation flatteuse qui plus est.

Concernant mes textes, je m'efforce d'être à la fois pêchu et nuancé. Difficile exercice, quelquefois !

Bonne journée, et à bientôt ! Frédéric.

09/01/2013, 09:35 | Par AA Bradley

...

09/01/2013, 10:49 | Par marie-christine gryson

Meilleurs voeux et Merci Cher Frédéric pour vos précisions.Je me permet d' ajouter encore ce qui suit :Il s' agit bien de deux affaires différentes :

 1/-La première qui concernent le meurtre supposé d'une petite fille  dénoncé par 2 adultes et 3 enfants avec les mêmes détails. On pense en particulier à la précision sur le fait qu' elle ne parlait pas notre langue.

Il a donc été dénoncé par Daniel Legrand dans un courrier aux médias mais aussi devant le juge et l' expert psychologue qui en fait état dans son rapport. Il a été confirmé dans les mêmes termes et avec les mêmes descriptions morbides, d' abord par Myriam Badaoui à l' époque où elle n' avait pas encore intégré l'idée que de la sorte, en tant que complice, elle risquait d' écoper une peine bien plus élevée que celle qui l' attendait pour les qualifications de viols et proxénétisme. La narration qu' elle en a faite au juge était tellement réaliste qu'une avocate présente s' est évanouie.

Par ailleurs, Jonathan le troisième Delay, examiné séparément par JLViaux et moi-même a donné un récit traumatique de cette scène qu'il revivait, qui a pu être analysé positivement avec les indicateur d'une échelle de validité élaborée par la recherche en victimologie. Son récit est rapporté dans « Outreau la vérité abusée ». La réponse à l'interview de Pierre Rancé, chroniqueur judiciaire, aujourd'hui Porte-Parole de la Garde des Sceaux qui me questionne à ce sujet se trouve dans la Gazette du Palais :

 

http://la-verite-abusee.pagesperso-orange.fr/documents/gazette_du_palais.html

 2/- La seconde affaire concerne Chérif.

Il faut d' abors préciser Chérif en tout état de cause, n' aurait pas assisté à ce premier meurtre présumé. Et lorsqu'il  dit de son beau-Père qu'il n' est pas méchant à 100%, on se trouve dans le syndrome de Stockholm, le même que celui de la petite Marina : ---->ne pas être tué par ses parents c' est être laissé en vie, c' est redonner la vie chaque jour...et pourtant !

http://blogs.mediapart.fr/blog/marie-christine-gryson/170612/proces-marina-elle-niait-la-maltraitance-de-ses-parentsqui-l

 On sait grâce à ce terrible fait divers que les enfants ont toujours tendance à minimiser la maltraitance  ils  « protègent » leurs parents ...et non pas l' inverse.

Chérif a lancé appel SOS au juge Burgaud en 2008. C' est dans ce contexte que Me Rodolphe Costantino a canalisé son sentiment d'injustice, en déposant plainte avec lui contre le Procureur Yves Bot, qui avait présenté ses excuses aux acquittés avant le délibéré des jurés ayant débouché sur un acquittement général.

 Chérif n' avait pas parlé de ce meurtre avant 2008. sSil a eu lieu, il va de soi que Le vécu de culpabilité lié à cette action a été de manière évidente le meilleur castrateur de sa parole. On comprend mieux pourquoi il n' a jamais rien révélé sur les viols subis alors qu'il ne revenait que le WE car il était placé en famille d' accueil. Il avait juste parlé de menaces de mort ….Il a écrit " Je suis debout" pour se faire pardonner de ce qu' il estime être une faute à savoir ne pas avoir révélé plus tôt car dit il de nombreux enfants auraient été épargnés.Il se sent encore très coupable de son silence de l' époque.

On sait par ailleurs, que le fait d'obliger les enfants à se masturber entre eux durant les viols en réunion, avait également un effet culpabilisant,  castrateur de la parole, de par la confusion de participation que cela créait. Les enfant ont révélé tardivement.

Rappelons que c' est Dimitri le frère cadet qui a commencé à révélé après le placement en famille d' accueil alors qu'il avait retrouvé les repères de la normalité.

 Selon les proches de Chérif ( Agnès V. via Caprouille) les cauchemars de Chérif à propos de cette petite fille étaient terriblement récurrents. Le fait de passer par la déposition à la gendarmerie- qui a pu lui rappeler qu'à l' époque il n' était qu'un enfant et que sous la contrainte « C' est elle ou toi » les évènements prennent un sens très différent- devait lui apporter une sorte de libération et d' apaisement par respect pour cette petite fille qu'il aurait dû tuer en lui faisant « le sourire de l' ange ».

Chérif qui avait accepté que l'on révèle ces aveux, avait compté sur l' anonymat que Jacques Thomet lui avait promis. Il était question - d' après ce qu'a dit ce journaliste ex-rédacteur à l' AFP qui enquête depuis deux ans sur l' affaire d'Outreau et va sortir un ouvrage fin Janvier- de faire bouger les choses et qu'une enquête soit diligentée  car depuis 3 mois rien ne bouge...

 Celui-ci a tenu parole, mais d' autres journalistes ont fait des recherches et l' identité de Chérif a été révélée. Une fois de plus, il a été traité de mythomane et une fois de plus on lui a prêté des intentions qui ne sont pas les siennes. C' est lamentable !

 

 

 

 

09/01/2013, 11:16 | Par Jacques Cuvillier en réponse au commentaire de marie-christine gryson le 09/01/2013 à 10:49

Merci beaucoup Madame Gryson pour ces précisions toujours appréciables et complètes. Elles corroborent totalement ce que j'avais pu apprendre par ailleurs !

J'en prends bonne note pour recouper et compléter mes dossiers.

Je crois que les choses vont enfin bouger cette année, en particulier après la publication du livre de Jacques Thomet, et que dans quelque temps, tous ceux - et ils sont nombreux - qui ont coloprté la légende "officielle" d'Outreau sans trop se poser de questions voudront se faire tout petits...

09/01/2013, 13:49 | Par marie-christine gryson en réponse au commentaire de Jacques Cuvillier le 09/01/2013 à 11:16

 

Désolée pour les fautes...toujours pressurisée par les urgences j' ai envoyé trop vite !

09/01/2013, 11:22 | Par valandre78

Bonjour Marie-Christine,

Merci pour votre intervention, très fouillée je dois dire. Non sans quelque impatience, j'attends de voir ce que va décider l'institution judiciaire du Boulonnais concernant ces derniers éléments. Par ailleurs, je serais curieux de savoir qui représente les intérêts de Thierry Delay à l'heure actuelle, Olivier Da Silva n'étant plus avocat mais magistrat depuis plusieurs années.

Bonne journée, et à nouveau bonne année 2013 !

Amicalement, Frédéric.

09/01/2013, 16:35 | Par Aude Kerville

Quand j'ai lu cette nouvelle révélation., j'ai pensé que c'était le moyen qu'avait trouvé Chérif pour faire rouvrir Outreau. Qu'il cauchemarde sur une petite fille assassinée par contre n'est pas nouveau du tout dans sa vie. Il a pu se souvenir subitement d'un détail de ce meurtre. Qu'il y ait eu des un assassinat d'enfant à Outreau n'est pas un fait nouveau.  Les témoignages décrivaient une petite fille ne parlant pas français, une roumaine sans doute. Disparition bien sûr non reportée à Interpole, les enfants crevant à l'époque dans les gares en Roumanie et les choses n'ont d'ailleurs toujours pas tellement changé pour les enfants des rues de Budapest.

J'évoquais ce meurtre au commentaire du 13.03.2012 dans Ethique et cinéma.

http://blogs.mediapart.fr/blog/aude-kerville/100312/ethique-et-cinema

 

Début janvier 2002 : dans une lettre adressée à un journaliste de France 3 Lille, Daniel Legrand fils révèle avoir été témoin du meurtre d’une fillette, commis fin 1999 dans l’appartement du couple Delay/ Badaoui. Révélations réitérées dans un courrier du 4 janvier adressé à Fabrice Burgaud, et le 9 lors d’un interrogatoire (Cote D1093), en des termes à la limite du soutenable : « Thierry DELAY […] s’est jeté sur la petite et l’a frappé avec ses mains au visage et sur la tête. Je me rappelle quand elle est morte, elle est devenue toute bleue. Elle saignait de la tête, près de l’oreille et un peu partout, elle saignait de l’oreille, du nez et d’un peu partout. » Interrogée le même jour par le magistrat instructeur, Myriam Badaoui confirme les accusations du jeune Legrand à l’encontre de son mari (Cote D1097). Seraient également impliqués : un « monsieur belge », non identifié, et François Mourmand : le premier aurait violé la petite, le second aurait été témoin du drame selon Daniel Legrand fils, co-auteur du viol et ayant aidé à se débarrasser du corps, selon Myriam Badaoui. La malheureuse fillette aurait été enterrée dans un jardin.   Dans un article rédigé pour le site Web Enquête & Débat, j’observais que, dans le cadre d’une enquête concernant les accusations de viols et agressions sexuelles de Caroline A. contre son père, François Mourmand (décédé à la maison d'arrêt de Douai le 9 juin 2002), son oncle Paulo A. et quatorze autres personnes, l’adolescente a déclaré :« Cette petite fille a été violée puis tuée, c'est mon père qui me l'a dit il y a longtemps, quand il remontait dans le camion, alors que moi, j'y étais restée. Il m'a dit : “il y a une fille qui est morte !” [...] quand il remontait dans le camion, il sortait juste de la tour du renard. » (PV d'audition rédigé par Patrice D. commandant de police en fonction à la DIPJ de Lille, 6 décembre 2004, 10h15). (1)   L’arrêt N° 1236 de la chambre de l’instruction de la Cour d’Appel de Douai du 1er juillet 2003 le reconnaît franchement (p. 55)

 

http://blogs.mediapart.fr/blog/valandre78/300112/meurtre-outreau-verite-ou-legende

Newsletter