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De quoi Ségolène Royal est-elle le nom ? Entretien inédit.

Entretien exclusif avec Éleuthère E. R., auteur d'un essai sur la pensée politique de Ségolène Royal : De quoi Ségolène Royal est-elle le nom ? [1]

 

Couverture De quoi Ségolène Royal est-elle le nom ?


Vous venez de publier De quoi Ségolène Royal est-elle le nom ? [1], un essai synthétique au sujet de la candidate à la primaire citoyenne, qui fait elle-même actuellement la promotion d’un nouvel ouvrage (Lettre à tous les résignés et indignés qui veulent des solutions [2]). Supportez-vous bien la concurrence ? Ne craignez-vous pas que les deux livres fassent doublon ?

Il s’agit d’ouvrages assez différents. L’un, celui de Ségolène Royal, est un livre-programme dont la publication intervient au cœur de la campagne des primaires, où elle expose les priorités de son projet pour la France. L’objet de mon essai est ailleurs : il s’agit de définir, de déterminer la teneur de la pensée politique de Ségolène Royal, notamment en tentant d’identifier son héritage idéologique et philosophique. Ce livre, d’ailleurs sous-titré « Introduction au ségolénisme », est une étude de fond, dense et documentée, sur le ségolénisme. Les deux ouvrages sont donc complémentaires, et ce d’autant plus que Ségolène Royal évoque dans sa Lettre à tous les résignés et indignés qui veulent des solutions, des concepts qu’elle a depuis longtemps mis en exergue : par exemple, l’« ordre social juste », qu’elle qualifie de « boussole » voire de « fil à plomb », ce qui rejoint la vocation paradigmatique de la notion que je mets en lumière dans mon essai, ou encore l’idée d’« égalité des possibles », qu’elle emploie à nouveau, et que j’évoque également dans mon étude. La lecture successive des deux livres peut donc être intéressante afin de déceler s’il y a continuité ou non dans l’expression et la pensée de la responsable politique.

 

Après la campagne de 2007, où certains lui ont fait le reproche d’une forme d’improvisation ou de manque de cohérence, diriez-vous que la pensée de Ségolène Royal s’est aujourd’hui densifiée ? Et quel regard portez-vous sur sa campagne actuelle ?

Il me semble que la période de la précédente campagne présidentielle, surtout l’année 2006, fut l’occasion pour Ségolène Royal de lancer des idées novatrices, des « ballons d’essai » politiques, avec une certaine forme d’intuition. Intuition que même ses détracteurs veulent bien reconnaître. On assiste alors au début de la densification de sa pensée politique, qui était déjà assez vaste, comme on peut aisément le constater à la lecture de La vérité d’une femme (1996). Toutefois – il s’agit là d’un jugement personnel – je considère qu’à ce moment-là, le ségolénisme n’était pas parfaitement mûr, c’est cet aspect qui a pu prêter le flanc aux critiques concernant l’improvisation ou le manque de cohérence. Depuis quatre ans néanmoins, Ségolène Royal n’a cessé d’élargir et de préciser son panel de propositions, de mettre en valeur la structuration, la charpente de ses idées, bref, de densifier sa pensée politique. On le constate facilement dans certains de ses discours, notamment ceux qu’elle a pu tenir à l’étranger, qui sont pour certains des textes à très forte teneur idéologique, sans qu’elle cède pour autant au sectarisme ou à une dérive doctrinaire.

La campagne actuelle permettra de mesurer l’écho que cette pensée rencontre au sein du corps électoral, bien que le débat soit en partie biaisé par des médias plus préoccupés par des petites phrases et des sondages réalisés sur des échantillons de deux-cents personnes que par les idées et la saine controverse. Au final, il est toujours utile de le rappeler, seul le vote des électeurs comptera, et on peut espérer que ceux-ci se décideront en âme et conscience, sans se laisser voiler la face par un système médiatico-politique bien peu vertueux. Si tel était le cas, on peut très bien envisager une prime des électeurs aux idées neuves, qu'elles émanent d'Arnaud Montebourg ou de Ségolène Royal.

 

Qui visez-vous en évoquant les sondages, dont on sait qu’ils sont souvent sujets à polémique ?

Personne en particulier… La critique est systémique, elle ne vise pas untel ou untel. Certains journalistes accordent encore, heureusement, une grande importance à l’éthique et à la déontologie. Je reviens dans mon préambule sur cette question médiatique, sans toutefois m’y attarder outre mesure, le sujet de l’ouvrage se trouvant ailleurs. Je considère qu’il est de notre devoir de citoyen de nous émanciper de toutes ces tutelles, notamment sondagières (le précédent Hulot-Joly devrait nous y inviter), qui minent la démocratie, notre plus grand bien commun !

 

On se souvient que les idées soutenues par Ségolène Royal pendant la période 2006-2007 ont parfois été dénigrées, au sein même du Parti socialiste. Elles auraient depuis fait leur chemin ?

Indéniablement. Voyez Martine Aubry qui s’imagine aujourd’hui « présidente de la sécurité pour tous », alors même que la question a été mise de côté pendant de longues années par le Parti socialiste, dont certains représentants sont tombés à bras raccourcis sur Ségolène Royal lorsque celle-ci à oser l’aborder en 2006. Des idées et expressions portées fortement par Ségolène Royal depuis plusieurs années ont aujourd’hui infusé et font florès. Pensez à la question de l’écologie, à l’ordre juste, au principe de réciprocité (le « gagnant-gagnant »), à la proposition d’une banque publique d’investissement, à la démocratie participative, au Pass’contraception, et même à la remise en avant de la fraternité… Les exemples sont légion de propositions ou de formules à l’origine exprimées par Ségolène Royal, et qu’on trouve aujourd’hui dans toutes les bouches au sein du Parti socialiste, alors même qu'elles avaient à l'époque été raillées ou dénigrées. Malheureusement pour Ségolène Royal, il n’existe pas de copyright sur les idées ! Il va falloir qu’elle fasse avec, sûrement en rappelant l’incongruité de telles récupérations, mais aussi en insistant sur le fait qu’elle ne peut que s’en satisfaire, car cela paraît valider ses analyses.

 

Finalement, vous semblez considérer que le ségolénisme est une évolution logique de la pensée à gauche...

Y a-t-il jamais eu de logique en politique ? Sur un plan historique néanmoins, la façon dont Ségolène Royal allie la refondation sur la base d’un socialisme républicain (jaurésien, pour faire bref), et la rénovation, l’audace politique par le biais d’idées souvent perçues comme iconoclastes, me paraît très intéressante, au moins à étudier. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles je me suis penché sur la ségolénisme. De là à considérer que cette pensée serait une évolution « naturelle » du socialisme… Je ne m’avancerais pas jusque là. La gauche a toujours été hétéroclite. Le ségolénisme, qui est une forme de socialisme, tient beaucoup de la pratique et de l’expression politique de Ségolène Royal elle-même, et n’est qu’une des composantes de la gauche contemporaine. Il sera intéressant de voir, sur le long terme, si cette pensée parvient à s’imposer, ce qui a plutôt bien commencé du point de vue des idées, nous l’avons vu, mais n’est pas aussi évident sur un plan électoral. Seul le passage du temps nous permettra d'avoir le recul nécessaire pour évaluer la persistance du ségolénisme avec lucidité, voire même un peu de sagesse.

 

Qu’entendez-vous par là ? Vous avez un pronostic sur le résultat des primaires ?

(Rires) Je ne me prête pas à ce jeu là ! Si je critique les sondages, qui parfois se muent en prophéties auto-réalisatrices, ce n’est pas pour céder à mon tour à je ne sais quel jeu de la prédiction, ce qui n’aurait non seulement rien de scientifique, mais serait également sans intérêt. Je l’ai dit : seul le verdict des urnes compte. D’ici le vote des primaires, et encore plus de la présidentielle, beaucoup de choses peuvent se passer. La vérité d’aujourd’hui ne sera pas forcément celle de demain. Les événements récents devraient tous nous inviter à la plus grande prudence. La chose la plus saine serait que chacun vote selon ses convictions profondes, pas seulement sur la base de préjugés, d’images médiatiques ou d’études d’opinion aussi vaines que bancales.


[1] Éleuthère E. R., De quoi Ségolène Royal est-elle le nom ? Introduction au ségolénisme, ILV-Édition, 2011. 289 pages. ISBN : 9782352094562. 9,90 € TTC (4,95 € en version PDF). Des exemplaires dédicacés sont déjà disponibles à l’achat ici : http://www.segotheque.fr/de-quoi-segolene-royal-est-elle.html. L’ouvrage sera très prochainement en vente sur commande dans toutes les bonnes librairies.

[2] Ségolène Royal, Lettre à tous les résignés et indignés qui veulent des solutions, Plon, 2011. 150 pages. ISBN : 9782259210554. 9 € TTC.

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