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Faut-il fonctionnariser la recherche en sciences sociales ?
par Lion Murard et Michel Rostain*, Le Monde du 27 juillet 1977
La politique publique touchant à la recherche en sciences sociales est en passe d'être profondément remaniée. Avec la mise en place progressive au cours du VIIe Plan d'un processus d'intégration au CNRS des personnels de recherche sans statut, la réorganisation annoncée tend, au moins implicitement, à considérer le CNRS, l'Université et quelques grands établissements publics de recherche comme les seules institutions où l'État doit soutenir le développement des sciences sociales. Les syndicats étant, pour des raisons de sécurité de l'emploi, en profondeur d'accord avec cette stratégie de fonctionnarisation, aucun débat ne s'est jusqu'ici ouvert. Le texte qui suit émane d'une association de recherche, le CERFI.
Éperonnée par une politique contractuelle relativement ouverte, la recherche en sciences sociales s'est, au cours de ces dernières années, partiellement arrachée à l'inertie de l'Université et du CNRS. À l'instigation de certains services – le Plan, l'équipement notamment –, la recherche publique s'est adressée à des groupes, des associations, des individus jusqu'alors extérieurs au monde de la recherche. Émergeait ainsi une espèce hybride, les hors-statuts, un peuple hétérogène mais nombreux, cependant qu'à la faveur de cette décentralisation des sources de financement se multipliaient hors des canaux classiques des équipes à la vie parfois précaire mais aux résultats scientifiques souvent intéressants – singulièrement en matière d'expérimentation et d'innovation sociale.
Ce flou institutionnel n'est plus de mise aujourd'hui, à l'heure de la fonctionnarisation généralisée de la recherche. En invitant les hors-statuts à se couler dans le moule de la fonction publique et, sous peine de ne plus bénéficier de crédits d'État, à gagner le giron de la maison mère, le CNRS, les décisions du conseil des ministres restreint en date du 28 février 1975 vont bien au-delà d'une simple « normalisation ». Parce qu'elle ampute la recherche sociale de tout un pan de réflexions, d'expériences neuves, parce qu'elle la rabat toute entière sur des organes notoirement carents en la matière (l'Université, le CNRS), parce qu'elle érige partout la figure du chercheur d'État comme détentrice exclusive du savoir et de la vérité, cette mise à mort de la politique contractuelle tend implicitement à réserver à l'État le monopole des sciences sociales, c'est-à-dire de la réflexion d'une société sur elle-même. En ce sens, elle appelle un débat au fond.
Une logique d'Etat
On nous presse aujourd'hui, sous peine de disparaître, de faire acte de candidature au CNRS. À ceci nous opposons un préalable : « Quels modes et quels contenus de recherche veut-on en sciences humaines ? »
Encore que nous ayons tendance à considérer comme frappée de nullité toute proposition émise au nom de la corporation des « chercheurs » (quelles en sont les frontières ? Des puéricultrices de crèches, des infirmiers psychiatriques, des éducateurs spécialisés, bref les travailleurs sociaux que nous côtoyons sont-ils ou non des « chercheurs » par exemple ?). Nous voyons bien les raisons qui ont conduit les syndicats de chercheurs à se battre à tout prix, au nom de la sécurité de l'emploi, pour l'intégration – anticipant ainsi sur la logique d'État.
Mais pas plus que les champs de recherche, les chercheurs ne constituent un ensemble homogènes. La « communauté » des chercheurs – dont l'unité, toute extérieure, est exclusivement conférée par l'État – abrite des formes de travail et d'organisation extrêmement disparates, même si le modèle universitaire apparaît dominant : chaque groupe a son style, son idéologie, ses rites, ses formes de pouvoir et de vie matérielle. Ce disparate est essentiel : à nos yeux, la recherche théorique, purement intellectuelle, n'existe pas ; les idées des chercheurs ne leur viennent pas de leur intelligence spéciale, mais de leurs « greffes » sur des forces sociales, de leurs liens plus ou moins étroits avec les multiples pratiques, expériences et innovations du champ social.
Irréductible à une pure collaboration intellectuelle, la capacité productive d'un groupe est directement liée à la richesse des relations dont il est le support, à la densité aussi des sentiments qui le traversent.
Au cœur de la question, le métier de chercheur . L'avouera-t-on, le personnage du chercheur d'État, chercheur à vie, maître et détenteur d'une certaine fraction du champ scientifique, nous apparaît profondément discutable.
Nous trouvons stérile, parce que posée dans l'éternité, la figure du chercheur professionnel, individuellement subordonné aux sommités universitaires en place, condamné à se battre seul pour faire valoir la qualité scientifique de ses travaux, élever son indice de traitement et réussir une carrière aléatoire ; nous récusons le modèle uniforme de l'institution universitaire avec ses implications si souvent dénoncées – le mandarinat, l'inertie intellectuelle, la hiérarchie des statuts –, nous goûtons peu enfin la formation d'une classe fermée par le numerus clausus1, excluant de la recherche des interlocuteurs comme les praticiens sociaux qui, par leur expérience, sont les premiers à pouvoir parler avec quelque authenticité d'un secteur social donné, ou des gens qui, vu leur absence de diplômes ou d'ancienneté dans la recherche, n'ont aucune chance d'être jamais intégrés au CNRS. En clair, nous refusons pour notre part de prendre pour argent comptant les coupures régissant l'actuelle division sociale du travail intellectuel ; plutôt qu'une profession, la recherche en sciences sociales nous paraîtrait devoir se prêter à un usage mineur, éphémère et transitoire.
Il est vrai que nos préventions se fondent largement sur une réflexion sur l'État. Pour avoir vécu l'essor et la crise stalinienne du mouvement ouvrier, nous avons appris ce qu'il résultait, dans la pratique du pouvoir, de l'idéal d'une société du service public généralisé. Nous avons appris que l'État abandonné à lui-même ne peut produire que de l'État, encore plus d'État. Nous avons appris que les gens qui créent la bureaucratie ne sont pas des monstres assoiffés de domination, mais des combattants pour la justice qui, face à l'injustice, n'imaginent pas d'autres solutions que l'extension infinie du service public et, face à l'inégalité, l'extension infinie des équipements collectifs. Ce mécanisme, c'est exactement ce qui se produit actuellement dans la recherche publique.
Pour prendre une image historique, nous voulons bien faire une recherche pour l'État, mais comme vassaux, pas comme fonctionnaires, pas comme serviteurs individuels. Vassalité, ça veut dire que, en tant que lignage spécifique, nous remplissons les contrats que nous avons voulu passer avec l'État, mais, en échange, nous recevons collectivement l'équivalent d'un fief, une image d'argent en l'occurrence, que nous gérons comme nous l'entendons. Naturellement, chacun sait qu'il faut rendre des comptes détaillés à l'État sur la manière dont on a utilisé son argent, et qu'il impose rigidement son contrôle. Mais si faible que demeure notre marge de liberté, nous y tenons.
Une stratégie de décentrement
Grâce à une gestion commune de nos fonds et de nos forces, notre réseau peut se modifier constamment, dans ses agencements internes comme dans ses relations avec l'extérieur. C'est ce qui nous permet de créer, ou de tenter de créer, parallèlement à nos recherches, diverses structures sociales : dispensaire anti-psychiatrique, hôtel d'enfants, revue, théâtre musical, etc. Cela, c'est possible à partir d'une gestion commune de nos fonds et de nos forces. Les règles de la comptabilité ne nous permettent pas de procéder à des détournements de fonds ? Nous procédons à des détournements de force ! Mais qui pourrait nier l'apport en retour de tels investissements sur nos recherches elles-mêmes ? Un moment, il y a deux ans, nous avons lancé cette utopie : nous installer collectivement dans une ville nouvelle (Marne-la-Vallée), y travailler ensemble, mais également y vivre et animer tout un réseau d'équipements sociaux, d'activités et d'expérimentations sociales les plus diverses (médecine, psychiatrie, enfance, théâtre, musique, école). La difficulté administrative était extrême à surmonter et il y avait pour nous aussi de nombreux obstacles à lever : partir à cinquante ou cent dans une telle aventure n'était pas simple. Le projet a traîné en longueur puis échoué. Mais l'exemple est peut-être éclairant : une équipe du CNRS pourrait-elle, en tant que telle, se lancer dans une semblable opération ?
On conçoit que rien de tout cela n'est jouable dans une perspective où seraient soigneusement découpés les contours hiérarchiques des personnes, du métier, de la fonction, des salaires.
En définitive, la question peut s'écrire ainsi : est-ce que l'existence de réseaux du style du CERFI, voir de groupes plus précaires ou plus insolites encore, dans la recherche scientifique intéresse l'administration ? Une telle question déborde naturellement le cadre du CERFI et pose le problème du droit à la recherche en sciences sociales. N'est-il pas possible d'imaginer et de favoriser l'existence de centres nombreux et autonomes (collectifs, associations, fondations, départements d'institutions, groupes divers, etc.) qui, pour un temps donné, renouvelable éventuellement après accord mutuel, s'engageraient sur des recherches et des expérimentations sociales sur la base non pas d'un être-de-chercheur, mais de leur existence sociale réelle (une équipe médico-sociale, un groupe réuni par ses affinités et ses objectifs, des travailleurs sociaux, des chômeurs, etc.). Il ne s'agit pas de créer de nouveaux chercheurs-futurs fonctionnaires, mais de multiplier les lieux, les occasions et les fondements de la recherche en sciences sociales. Il ne s'agit pas de simplement financer de l'animation sociale, mais d'encourager l'articulation d'une production sociale et d'une recherche théorique. Il ne s'agit pas non plus d'interdire une recherche purement théorique qui ne serait pas inscrite au CNRS, mais de soutenir des structures associatives, autogérées, réunies sur un ou plusieurs objectifs théoriques et/ou de production sociale.
Un modèle monolithique
On imagine tous ces secteurs de l'activité sociale qui pourraient à partir d'enquêtes, de monographies, de réflexions théoriques, historiques, de recherches-actions, faire ce qu'aucun chercheur d'État ne pourra jamais faire de part son statut, et qui pourtant apparaît décisif pour le développement des sciences humaines : une équipe syndicale sur une grève, un problème d'orientation de l'entreprise, une équipe médico-sociale sur sa pratique et ce qu'elle engage ; une équipe de journalistes sur l'information ; une équipe de comédiens sur le théâtre et sa fonction sociale ; des équipes d'enseignants, des romanciers, des copains, des taulards, des administratifs. Pour certains, cela se ferait au cours même de leur activité ; pour d'autres, cela se ferait en dégageant deux ou trois des leurs sur cet objet ; pour d'autres encore, cela permettrait de créer de nouvelles activités.
Dès à présent, et de façon très concrète, les administrations gestionnaires de la recherche pourraient dégager des financements, des structures de soutien à une semblable orientation. Le voudront-elles ? Pareille politique d'encouragement à une recherche polymorphe, « polycentrée », au travail collectif et à l'expérimentation sociale se situe, il est vrai, aux antipodes de l'actuelle stratégie de recentrement sur l'Université et le CNRS. Briser avec ce modèle monolithique impliquerait, pour la majorité en place comme pour l'union de la gauche, une réflexion renouvelée sur la fonction de l'État : doit-il encourager la multiplication, en dehors de lui, de pôles d'initiatives divers et nombreux, ou continuer à organiser sa seule prolifération ? C'est en ce sens que cette question apparemment mineure de la recherche en sciences humaines prend une valeur exemplaire.
1 Ne pourront être intégrés au CNRS que les seules personnes figurant sur l'enveloppe recherche au 31 décembre 1975.
* Lion Murard est spécialiste d'histoire sociale. Il est l'auteur, entre autres, de La naissance des villes nouvelles (avec François Fourquet). Michel Rostain a été directeur de la Scène Nationale de Quimper de 1995 à 2008.


Tous les commentaires
j'ai lu l'article avec intérêt mais quelque chose m'échappe: pour quelle raison est-il convoqué aujourd'hui?
Parce qu'il transporte une utopie d'hier, dans un monde académique qui en manque aujourd'hui (cruellement ?). L'idée serait de poser quelques jalons pour ouvrir le panorama le plus large sur l'idée très équivoque d'autonomie de la recherche, en sciences humaines et ailleurs (voir l'intervention très commentée de Bruno Latour au début du mouvement universitaire de ce printemps).