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Lendemains d’élections à gauche

La réflexion critique et indépendante sur la politique en France est d’autant plus importante que le pouvoir actuel manque de contre-pouvoirs, donnée indispensable au maintien de la démocratie en France. La raison en est autant les pratiques de l’omniprésidence de Nicolas Sarkozy que les difficultés récurrentes de la gauche à inventer sa propre politique et son propre espace d’action afin de redonner aux Français le sens d’un avenir partagé.

Si j’ai délaissé ce blog depuis mon dernier billet du 26 février, c’était pour la bonne cause, afin de terminer et de publier mon essai sur La gauche devant l’histoire, sous-titré A la reconquête d’une conscience politique, aux éditions du Seuil (161 p., 15 €). Ce blog a été une sorte de laboratoire pour la rédaction de ce livre. Le texte publié par exemple le 17 décembre dernier (« Refondation du PS. Penser avec l’histoire ») donne, je pense, une bonne illustration de la fonction réflexive de l’écriture immédiate, avant de prendre le temps de la synthèse et du temps précisément *. En relisant tous les textes de ce blog, j’ai mesuré à la fois le travail de critique et de proposition mené sur le socialisme et la surdité du parti socialiste à ce type de réflexion sur son histoire et son avenir.

41QxIwRLjoL._SL500_AA240_.jpgLe livre a quand même suscité un certain débat dans ses rangs **, et je pense que celui-ci n’est pas terminé. Sa thèse principale tient en ce que la rupture des socialistes français avec la réflexion sur l’histoire, et d’abord leur propre histoire, les a entraînés à s’éloigner des valeurs fondatrices d’une politique de gauche. L’amnésie volontaire portée sur la défaite du 21 avril 2002 les empêche en particulier de refermer cette période ouverte en 1981 avec la victoire de François Mitterrand et d’imaginer maintenant un ambitieux projet politique fondé sur les idées et une exigence de vérité. Cette analyse du 21 avril est une condition importante de la rénovation, et elle est pourtant systématiquement écartée par les responsables ou les anciens responsables du parti dont la voix pourtant compte encore, je pense en particulier à Lionel Jospin ***.

Le résultat du scrutin européen d’hier confirme selon moi les analyses tracées dans ce livre. J’aurais préféré, d’une certaine manière, me tromper sur le parti socialiste. Mais sa défaite est lourde hier soir. Je pense que les dirigeants socialistes paient ici, non seulement le congrès de Reims et leurs divisions mais surtout l’absence de vision sur la situation nationale et européenne, fruit d’une incapacité à se doter d’une pensée politique remplacée par une série de réponses techniques à une série de dossiers détachés les uns des autres, comme le sont les leaders entre eux. Il est certain que nombre de parlementaires et de responsables socialistes sont animés de convictions profondes et sont prêts à assumer des risques intellectuels. Mais la rupture avec les logiques du parti dépasse actuellement les efforts auxquels ils sont susceptibles de consentir.

A l’inverse, Europe Ecologie mené par Daniel Cohn-Bendit et Eva Joly a eu cette liberté et cette volonté. Le mouvement exprime des convictions qui ont déserté les rangs du PS, la fidélité à des combats politiques comme en témoigne le parcours du premier, réalisant en Allemagne et en Europe ce que la France lui avait interdit le 23 mai 1968 par son expulsion manu-militari, ou bien la fidélité à des principes de démocratie comme la justice à travers la présence de la seconde, ancienne magistrate en lutte contre la délinquance financière et résolument engagée contre la politique d’expulsion massive des sans-papiers. Eva Joly est ainsi l’auteure d’un rappel sévère à l’identité démocratique de la France, « Omerta sur les clandestins » (Le Monde, 3 octobre 2008), une exigence personnelle qu’on rencontre rarement chez les leaders de gauche pourtant confrontés à un affaissement inexorable de la démocratie en France.

Eva Joly a conservé son pouvoir d’indignation, et c’est bien. Tentée à l’origine par un engagement au PS, l’ancienne magistrate du pôle financier déclarait cependant, dans un entretien à Libération du 5 décembre, qu’elle aurait été « un peu perdue chez les socialistes pris par leurs batailles internes ». Elle a trouvé chez les Verts une liberté et une sincérité indispensables au militantisme politique. D’aucuns pourraient considérer cette posture comme de la naïveté. Elle ne peut pourtant que redonner ses lettres de noblesse à la politique.

Sans pouvoir le démontrer absolument, je pense néanmoins que les électeurs socialistes qui se sont déplacés vers Europe Ecologie l’ont fait plus pour l’expression de ces convictions finalement très classiques qu'en direction d’une adhésion à l’écologie politique, à moins que cette dernière ne soit d’abord lue comme une manière responsable et sincère de faire de la politique – au-delà des objectifs concrets qu’elle vise en terme de lutte contre le réchauffement climatique ou d’engagement pour le développement durable. C’est précisément cette dimension de la politique qui avait pu séduire ces électeurs socialistes se déplaçant vers le Modem, avant que l’autoritarisme révélé de François Bayrou ne vienne probablement à bout de leur intérêt pour le centre. En tout cas, il n’est jamais vain d’élever le niveau de l’action et de la pensée politiques.

Les élections européennes sont ici une dure leçon pour les socialistes, mais elle sera plus grave encore s’ils ne prenaient pas conscience de l’impasse dans laquelle ils persistent. Car la possibilité de construire un projet démocratique à gauche existe tout autant. Nous avions ici même, dans ces pages du Blog de Mediapart ****, appelé à des Assises du socialisme, de manière à ce que le parti se refonde sur la base d’un débat général sur son histoire et sa doctrine. La nécessité pour le PS de sortir de lui-même et de s’ouvrir au monde est une condition absolue de sa rénovation, afin que les recommandations lucides des soirs d’élection ne retombent pas comme lettres mortes quelques jours plus tard *****.

Vincent Duclert

* L'émission La Suite dans les idées dirigée par Sylvain Bourmeau a joué aussi cette fonction de laboratoire des idées et d'incitation à l'écriture. Je le remercie de son invitation à venir débattre de la pensée politique actuelle (et j'associe Caroline Broué, de France Culture, à ces remerciements).

 

** Voir notamment le dossier du mensuel L’Ours daté du mois de mai 2009, « Droits d’inventaire », http://www.lours.org/default.asp?pid=663. Un prochain dossier, en juillet, sera consacré au Parti socialiste et aux libertés.

*** Voir sa lettre publiée dans le numéro de L’Ours et citée par Laurent Joffrin, directeur de Libération, dans son article consacré à mon ouvrage (« La grande intox de la gauche doctrinaire », 7-8 mai 2009).

**** « PS : un vote pour ou des votes contre » (10 novembre 2008).

***** Vincent Peillon sur France 2; déclarant que « La gauche doit se poser des questions ». Martine Aubry depuis le siège du PS, appelant le même soir à une « profonde rénovation… rénovation des idées, des pratiques ».

Tous les commentaires

08/06/2009, 11:17 | Par Lincunable

Merci pour votre analyse. Il est vrai que depuis "La gauche en France" de Jean Touchard, éditions du Seuil, 1977, on manque de vision panoramique. Je trouve néanmoins que vous faîtes de cette consultation un enjeu purement national. Vous n'abordez pas, ce qui est dommage, dans vos observations la scission rampante intervenue au PS en 2005 entre nonistes et oui-ouistes alors que les sujets européens faisaient globalement consensus jusque-là, ce qui est à mon sens une fracture plus grande que l'échec de 2002, d'où l'illisibilité du programme socialiste en 2009 pour l'Europe à force d'avoir voulu ménager la chèvre et le chou, concilier des courants irréconciliables, d'où aussi une lourde responsabilité sur l'échec des gauches en Europe (le non franco-néerlandais au projet européen le plus politique qui soit a porté un sérieux coup de frein à la construction européenne alors que le traité simplifié de Nicolas Sarkozy lui a redonné une raison d'être en tant qu'Europe a minima). Il est curieux en effet que des thématiques hors sujet lancées par la droite comme l'entrée de la Turquie ou la question des frontières aient laissées la gauche à nouveau sans voix. L'électorat pro-européen de la gauche traditionnelle s'est donc reporté logiquement sur des listes transversales comme les verts à titre d'alternative crédible à la paralysie européenne de gauche et à l'Europe minimale prônée par la droite classique même si des nonistes aussi comme Jose Bové les ont rejointes presqu'en catimini . D'un autre côté, la droite classique qui crie victoire n' a pas vraiment convaincue non plus au vu des bons résultats de l'extrême-droite et de la droite euro-sceptique, voire euro-antiseptique...

08/06/2009, 11:34 | Par François Bouchard

Il y a des socialistes à l'UMP, à Europe écologie, au front de gauche, chez Bayrou et ceux qui sont restés au PS ne sont d'accord sur pas grand chose. Le maitre tacticien Sarkozy a cassé ses adversaires à la présidentielle en favorisant les candidats écologistes. La diffusion du film Home la semaine des élections en est un exemple parmis d'autre. D'un coté, un parti l'UMP uni dérrière son chef, de l'autre un PS disloqué . Le seule baume à cette cuisante défaite , c'est le retour d'Eva Joly. Nos banquiers vont aimé. Mais Sarkozy sait qu'il n'a rien à craindre d'une candidature écologiste à la présidentielle de 2012. Trouvons notre Obama et vite. Il me semble évident qu'il n'appartient pas au PS.

08/06/2009, 12:17 | Par guitard

il est possible que l'électeur regarde qui est sur les listes et à cet égard, la comparaison des têtes de liste PS et Ecologie à Paris - IDF donne la réponse : il est aussi difficile pour quelqu'un qui a voté et soutenu éventuellement une candidate qui a fait 25 % à la présidentielle, de s'entendre dire à longueur de journée qu'il est un imbécile et un ignare et que cette candidate est populiste, fasciste , nulle et incompétente et ceci par les apparatchiks du parti qui l'a démocratiquement désignée ! Les discussions ici même montrent et expliquent ce qui arrive . le PS est au niveau de Jospin de 2002 ou de Rocard : le niveau où se rétracte le parti "doctrinaire".

08/06/2009, 12:44 | Par Jacques Brillot

Bonjour, Sans se lancer dans un discours de philosophie politique, on peut se demander si ce désordre, cette désaffection, cette abstention ne seraient pas causés par un manque de DÉMOCRATIE, la vraie, pas celle souvent proclamée, si peu approchée. Sur son RENOUVELLEMENT, un certain Raymond Boudon a écrit des choses faciles à comprendre. Il ne paraît pas avoir été beaucoup lu. De même n'ont guère été entendus les gens de LIBR'ACTEURS qui, depuis des années, s'appliquent à dénoncer le CUMUL des MANDATS SIMULTANÉS et/ou SUCCESSIFS, véritable DESTRUCTEUR de la DÉMOCRATIE dans la mesure où il favorise la PROFESSIONNALISATION de la POLITIQUE. Pour faire court, voici leur adresse : < libracteur@gmail.com >. Autrement dit, par delà les analyses et les projets, le retour à une DÉMOCRATIE EXEMPLAIRE n'est-il pas la condition nécessaire et suffisante pour faire face aux DÉFIS des temps qui viennent? Pardon pour la naïveté et l'utopie. J. B. j.brillot@neuf.fr

08/06/2009, 14:02 | Par tillac

Merci pour votre interressante analyse qui pose la question des contre-pouvoirs et du respect des fondamentaux du socialisme : égalité, anti-autoritarisme, solidarité. Le PS est un parti de notables. La plupart des parlementaires socialistes sont des élus locaux. Depuis la décentralisation, ils sont devenus des patrons, entrepreneurs, confondant les collectivités locales avec une entreprise privée, ignorant trop souvent l'intérêt général ,même s'il faut se garder de généraliser. Beaucoup ont le comportement et le look PDG. Là aussi, le libéralisme économique à fait son oeuvre destructrice de la chose commune et du bien commun. Leurs électeurs se sentent trahis et ils le sont !

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