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Le point Héritier

Françoise HéritierFrançoise Héritier© Wikipedia
Dans une interview au Monde d’une noble intelligence, Mme Françoise Héritier revient sur la phrase de M. Guéant, selon laquelle il y aurait des civilisations supérieures à d’autres. Un des magnifiques traits d’intelligence de Mme Héritier concerne la situation des femmes dans les sociétés humaines. M. Guéant prend comme exemple le statut des femmes pour illustrer la prétendue supériorité de la « civilisation » occidentale sur d’autres. Or en réalité, explique Mme Héritier, la situation d’infériorité des femmes est le trait le plus universel de toutes les civilisations, vues dans la perspective de la civilisation, justement, et sans exception (avec l’inceste précise-t-elle, qui est également un interdit commun à toutes les civilisations). Bien entendu, il est possible qu’il existe des systèmes politiques ou juridiques actuels, dans lesquels les droits des femmes soient inférieurs aux droits des femmes dans la France actuelle. Mais dans la perspective, justement, de la civilisation, la marche  vers l’égalité entre femmes et hommes ne commence réellement que dans les cinquante dernières années, et elle est encore loin d'être achevée. Et encore, nous ne parlons que d’égalité des droits, il y aurait beaucoup à dire de la représentation des femmes dans la société occidentale (ça c’est moi qui le rajoute). La phrase de M. Guéant atteint donc un point d’ultime paradoxe, où la situation d’oppression, en réalité la plus banale et universelle, est utilisée pour placer une civilisation au-dessus d’une autre, en l’occurrence la sienne au-dessus d'on ne sait pas trop lesquelles.

C’est l’occasion sans doute de relever plusieurs paradoxes dans la sémantique actuelle : en réalité il est bien clair que toute personne qui énonce l’existence de civilisations supérieures à d’autres, se place immédiatement dans un état intellectuellement inférieur, dans le meilleur des cas (stupidité), politiquement inférieur dans le pire des cas (tropisme fasciste). Il s’agit d’un cas particulier d’énoncé performatif, l’énoncé contra-performatif. Un énoncé performatif est un énoncé qui instancie quelque chose par le fait même de le dire. Par exemple pour dire merci, il faut énoncer « merci ». Dans le cas des énoncés contra-performatifs, l’énoncé implique immédiatement sur son locuteur l’implication inverse de celle énoncée. Par exemple : si M. Guéant énonce « il existe des civilisations supérieures à d’autres », il se place ipso-facto de façon contra-perfomative dans le camp des civilisations inférieures. Evidemment, M. Guéant fait un mésusage du terme « civilisation », et le mot  régime politique ou idéologie serait plus approprié. De ce point de vue, l’idéologie de M. Guéant, qui consiste à énoncer qu’il existe des civilisations inférieures à d’autres, le ramène comme l’a observé fort justement un député, vers les idéologies que l’on sait, par le fait même de l’énoncé (r) : « Ma civilisation est supérieure ».

 Un autre exemple de paradoxe contra-performatif concerne le traitement fait aux étrangers : si un homme politique énonce une phrase du genre : « nous ferons toutes les lois nécessaires pour expulser les étrangers en situation irrégulière de notre beau pays de France », il annihile par le fait même l’adjectif « beau » dans la phrase. Il est parfaitement souhaitable que les étrangers perçoivent notre pays comme « bien », et aient envie d’y venir. Le jour prochain où, soit en modifiant les lois, soit en harcelant les étrangers la France sera devenue un pays si repoussant que les étrangers n’auront plus envie d’y venir, la France sera devenue de fait un pays horrible, où il ne fera pas bon vivre.

Dans le même ordre d’idées, M. Sarkozy revient dans son entretien du journal de TF1 ce jour, dans lequel il annonce sa candidature, sur les supposés dangers de l’immigration, en insistant sur le danger de l’immigration, pour les immigrés eux-mêmes. Ayant en quelque sorte épuisé la ficelle de l’étranger,  pour justifier le marasme économique actuel, on cherchera à étayer le danger de l’immigration, de l’étais du danger supposé que l’immigration constituerait pour les immigrés eux-mêmes, en opposant l’immigré régulier à l’immigré sans papiers : l’immigré sans papiers représente, dixit M. Sarkozy, un danger pour l’immigré régulier. Or il est clair que les immigrés avec ou sans papiers ne représentent aucun danger les uns pour les autres, et s’ils représentent un danger les uns pour les autres, ce n’est qu’à travers le prisme de la xénophobie à géométrie variable, qui bâtit le concept aberrant de « bon étranger », et va l’utiliser pour diviser le « corps étranger » en bons et mauvais, en justifiant chez le xénophobe sa xénophobie, par le secours apporté au "bon" étranger contre le "mauvais". Ainsi dédouané, le xénophobe peut dormir tranquille : il xénophobise (le mauvais étranger) par xénophilie (du bon étranger). Ainsi donc M. Sarkozy construit une aporie intéressante : » je suis xénophobe, car je suis xénophile ». Derrida, au secours ! (ça c’est de moi, pas de Sarkozy).

Dans le même ordre d’idées, l’époque actuelle voit surgir une nouvelle forme d’atrocité intellectuelle, à travers le désormais inévitable « point Goodwin ». On distribue maintenant à tout va des pseudo « points Goodwin », au premier polémiste venu qui sortira une référence au nazisme dans un débat. Il va de soi que le nazisme a réellement existé, et que, s’il aboutit à la solution finale, ce n’est qu’après une période d’une vingtaine d’années d’évolution. Tout d’abord bastonnés, au début des années 20, les juifs ont finis gazés et brulés dans des fours. Il est tout à fait souhaitable que l’histoire serve à quelque chose, et que l’on n’attende pas que des humains soient gazés, pour alerter sur les glissements sémantiques ou autres qui ont lieu. Il est certain qu’il faut invoquer le souvenir du nazisme, pour éviter qu’il ne se reproduise, et dans les débats, si l’on perçoit de bonne foi un glissement vers le nazisme,  il convient de le dire. La distribution d’un pseudo point Goodwin à l’orateur qui convoque la mémoire d’un aspect ou l’autre des atrocités nazies fonctionne comme une injonction paradoxale, puisqu’elle vise à faire taire un orateur et néantifier un argument par la violence intellectuelle, s’il convoque le souvenir du nazisme. L’invocation du point Goodwin est donc fasciste par nature, et poussée à l’absurde, condamne la société à l’oubli du nazisme ou à l’interdiction de le mentionner, et donc fatalement à son retour.

M. Pierre Lellouche a par deux fois trouvé des arguments outragés pour faire diversion, et néantifier l’invocation du  nazisme. La première fois à propos de l’expulsion des Roms (par l’alors ministre de l’Intérieur, de l’Identité Nationale et de l’Immigration M. Hortefeux qui avait signé cette fameuse circulaire recommandant une "démarche systématique de démantèlement des camps illicites, en priorité ceux de Roms".), lorsqu’une commissaire européenne avait fait le rapprochement avec le nazisme ; une seconde fois au journal de Soir 3 cette semaine, à propos de M. Letchimy. Il est certes fâcheux que des personnes de qualité perçoivent de plus en plus le glissement sémantique ou politique actuel, et il ne fait pas de doute que cela fait mal à M. Lellouche, mais à qui la faute ? Dans le cas particulier de M. Lellouche, la surprise au journal de France 3, fut d’entendre M. Lellouche dire qu’il avait sur son bureau une photo de l’assemblée nationale occupée par les allemands, avec le drapeau nazi dans l’hémicycle, et que la France actuelle était très éloignée du nazisme.

La surprise est de taille. D’abord que M. Lellouche garde et regarde cette photo comme souvenir. Puis que M. Lellouche confonde l’occupation par les Allemands, qui est un acte de guerre ordinaire en cas de défaite (nous avons aussi occupé l’Allemagne), avec la véritable référence de M. Letchimy qui concerne l’invocation de  prétendues civilisations supérieures par M. Guéant, laquelle fait penser à des choses sombres. Enfin, en quoi le spectacle des croix gammées réelles, dans l’hémicycle, serait-il de nature à néantifier la perception d’un glissement vers le fascisme dans un discours contemporain ? Faut-il donc attendre que des insignes nazis flottent dans l’hémicycle, et que des Roms soient réellement gazés, pour enfin avoir le droit d’invoquer le souvenir des périodes sombres de notre histoire ?

M. Lellouche, il ne faudrait pas qu’une photographie censée vous rappeler ce qu’est le nazisme, vous empêche de voir ce qui s’en rapproche, certes à petits pas, mais toujours dans le même sens. Dit autrement : on ne peut pas attendre que le fascisme soit installé, pour convoquer les souvenirs censés nous en protéger. Il faut sortir de l'aporie.

Références

F. Héritier : http://www.lemonde.fr/politique/article/2012/02/11/francoise-heritier-m-gueant-est-relativiste_1642156_823448.html

P. Lellouche :

« M. Hollande a tort de soutenir M. Letchimy, parce que moi j’ai sur ma table une photo qui a été publiée il y a  deux ans au moment de l’anniversaire de l’occupation de 1940, le 16 juin 1940 l’assemblée nationale où j’étais cette après-midi était occupée par les nazis, à la place du président de l’assemblée il y avait un buste d’Adolphe Hitler et un drapeau nazi, et quand on est député de la république et quand on compare le gouvernement de la république au régime nazi on a, pardonnez-moi, pété les plombs »

 

http://jt.france3.fr/soir3/

 

Tous les commentaires

Dictateurs ou imposteurs décriés par Madame Héritier, sûrement beaucoup. Quant à savoir si c'est celui qui dit qui est en période de chaos comme actuellement, autre paire de manches !

Entre nous, on les a assez vus ces marioles dont les citations nous sont jetées en pâture au quotidien !

"Le mien est mieux que le tien"

En l'occurence, en fait de civilisation, Monsieur Guéant, Ministre de l'Intérieur, etc, ne parlait que de son pénis.

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