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Andrew Keen: la visibilité est un piège
On ne rencontre pas tous les jours l'Antéchrist, fût-il modestement celui de la Silicon Valley. Aussi éprouve-t-on quelque déception à ne pas sentir l'haleine soufrée du startupeur défroqué lorsqu'on écoute Andrew Keen développer posément les arguments de son prochain livre, Digital Vertigo, dans l'appartement-témoin high-tech du siège de Microsoft France.
«Mon premier livre était une grenade dégoupillée, prévient-il. J'ai essayé de m'aliéner autant de personnes que possible. Dans ce nouveau livre, j'ai essayé d'être plus nuancé. Mais je reste un polémiste.» Le premier livre en question, c'était Le Culte de l'amateur, subtilement sous-titré «comment Internet tue notre culture».
Il y accusait le Web participatif d'ensevelir la vérité sous des tombereaux de médiocrité et d'insignifiance et de menacer l'économie culturelle en postulant la gratuité universelle des contenus. Y dénonçait l'illusion du paradoxe (apocryphe) de Huxley (biologiste surnommé «le bouledogue de Darwin» et grand-père de l'écrivain) selon lequel un nombre infini de singes qui taperaient assez longtemps sur le clavier d'une machine à écrire finirait statistiquement par écrire l'œuvre complète de Shakespeare ou au moins une bonne émission de télévision. Voyait dans la population internaute un ramassis d'«adolescents hypersexués, voleurs d'identités, joueurs compulsifs et accros de tout acabit». Et assimilait le «grand mouvement utopiste» du Web 2.0 à la «société communiste» dans le magazine néocons The Weekly Standard, où l'on devine que ce n'est pas un compliment.
Avec Digital Vertigo: Anxiety, Loneliness and Inequality in the Social Media Age (anxiété, solitude et inégalité au temps des médias sociaux), Keen creuse sa plaie en s'intéressant à Facebook, à Twitter, bien sûr, mais aussi de l'ensemble du Web qui, d'une façon ou d'une autre est devenu «social»: la recherche d'informations, la consommation (Groupon) et même, avec Facebook Messages, celui du courrier que vous devez lire.
«On connait la blague d'Al Gore qui aurait inventé Internet. Mais dans un sens, Foucault et Baudrillard ont inventé la culture Internet avant qu'Internet n'existe avec la démocratisation de la culture.» De fait, dans Surveiller et punir, Michel Foucault reprend le modèle du panoptique de Bentham pour conclure «la pleine lumière et le regard d'un surveillant captent mieux que l'ombre, qui finalement protégeait. La visibilité est un piège.» «Visibility is a trap», répète à l'envi Andrew Keen. C'est encore plus vrai à l'ère du narcissime facilité par les outils sociaux, explique-t-il: «l'orthodoxie du Web parle d'ouverture, de transparence. Je veux défendre le secret, l'oubli et l'intimité.»
Rien de plus antisocial, à l'entendre, que le Web social: «On utilise les médias sociaux en poursuivant des objectifs totalement individualistes», dit-il, en reprenant une phrase du fondateur du «Facebook professionnel» LinkedIn, «votre avenir est déterminé par votre réseau»: on serait passé de la production industrielle à la production personnelle, stade ultime du darwinisme capitaliste dans lequel chacun doit vendre sa «marque» pour survivre. Et comme dans Le Capital, il y aurait une accumulation primitive de la notoriété, quelques noms concentrant des millions de «followers» qui quémandent leur part de lumière. «Et les personnes qui s'enrichissent forment une nouvelle élite de l'économie de la connaissance, ceux qui créent les services qui permettent cette expression personnelle.» Dès lors, les nouveaux “patrons” sont «ceux qui contrôlent les moyens d'expression et non plus les moyens de production.»
Le problème, selon Keen, est qu'aux yeux de beaucoup (par exemple Clay Shirky), les médias sociaux sont devenu la solution à tous les problèmes: «Je suis plutôt de gauche politiquement mais je n'arrive pas à croire que les réseaux sociaux puissent lutter contre la pauvreté. Les réseaux sociaux n'apportent aucune solution aux problèmes fondamentaux, de la même façon que l'autopartage ne résoud pas les problèmes de pollution. Les seuls emplois qu'aient créé les médias sociaux sont des boulots de spécialiste des médias sociaux et de consultants.»


Tous les commentaires
Avec Internet, il semble que le réseau téléphonique classique mondial supporte des flux bien plus considérables que ce qu'il pouvait supporter en théorie. C'est déjà étonnant. Ce n'est pas une remarque à la hauteur du sujet proposé parce que trop techno, au ras du sol. Il apparaît que la possibilité de passer de l'image, de la vidéo, du texte, du son à un niveau de qualité déjà élevé, avec le réseau comme il est, pose déjà un problème aux dirigeants des Etats et des entreprises.
Pour le reste, il est essentiel d'en parler et d'y réfléchir mais il ne faut pas se détourner du sujet fondamental qui est que les dirigeants sont, avec l'usage que les Peuples font d'Internet, comme une poule qui a trouvé un couteau.
""...Les nouveaux patrons sont ceux qui contrôlent les moyens d'expression et non plus les moyens de production...""
Les moyens de production et les moyens d'expression ont toujours été l'apanage des dirigeants. Ils disposaient également des réseaux, de leurs réseaux, bien avant Internet. Aujourd'hui, les Populations disposent d'un moyen d'expression mondial et de la possibilité de se doter de réseaux sociaux, comme les dirigeants d'hier dans leurs clubs. Les dirigeants vont-ils laisser les populations bénéficier de ce qui était hier leur privilège. Les réseaux sociaux d'Internet, permettent apparemment de multiplier de la valeur personnelle comme les réseaux préexistants des dirigeants le permettaient hier. Cela développera-t-il de la valeur collective ? Apparemment c'est oui. Cela se fait aussi avec un rééquilibrage des Pouvoirs, ce qui dérange les habitudes. La mise en œuvre de l'hypocrisie et la mise en œuvre de la responsabilité subissent des modifications importantes mais tout va être assimilé pour donner spontanément un nouvel équilibre qui semblera naturel aux générations qui vivront dedans.
Dominique Cardon expliquait (ici) que c'est une revendication ancienne du mouvement social (sinon de la société): disposer d'un accès à l'espace politique qui ne soit pas contrôlé par des «gatekeepers» (les médias) qui valident la pertinence de l’intervention et la légitimité de celui qui s’exprime.
A partir de là, il existe deux traditions de critique des médias à gauche.
C'est vrai, il y a des dérives narcissiques, individualistes, sur les réseaux sociaux. Certains réseaux comme Twitter portent en eux les promesses du rêve américain : "chacun aura sont quart d'heure de gloire". La course au plus grand nombre de followers, le besoin d'être influent, d'avoir du pouvoir...sont des désirs narcissiques et individualistes. Humains. Il existe par exemple des "stars" de Twitter qui concrètement ne produisent pas grand chose, voire rien, et qui bénéficient pourtant d'une crédibilité et d'une audience importante. Mais ils savent faire du "personnal branding", se promouvoir, réseauter, et véhiculer une image d'eux-même, séduisante. Tout cela en définitive est en phase avec une société où le paraître est plus important que l'être, le contenant plus important que le contenu. Comme le disait Guy Debord, " Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images"
Merci en tous cas pour ce papier qui me donne envie de lire le prochain bouquin d'Andrew Keen, et de me replonger pour la 25è fois dans La Société du Spectacle...C'est toujours bien d'avoir des points de vue critiques et à contre-courant. Merci !
Neil Postman défendait des positions assez proches de celles d'Andrew Keen dans Se distraire à en mourir.
http://www.mediapart.fr/club/blog/vincent-truffy/061010/neil-postman-ou-la-satiete-du-spectacle
On ne peut résumer le développement des réseaux sociaux de type "facebook" aux seules dérives narcissiques de ses utilisateurs. Il est permis de croire que le succès de ces réseaux est dû à une recherche inconsciente d'un rééquilibrage du pouvoir. En s'engouffrant dans la faille d'un renouveau du "relationnel", la demande va s'étendre bientôt à une exigence de rééquilibrage du pouvoir tout court. A commencer par celui des media, puis viendra celui de nos hiérarchies respectives, professionnelles mais aussi politiques. L'instantanéité et le nombre de commutés susceptibles d'etre actionnés en un temps record, voilà l'ennemi d'un pouvoir en place et les efforts de certaines arcannes du pouvoir pour s'en prémunir sont aisément explicables.
Comme Olivier, jecrois que je vais lire le bouquin d'Andrew Keen de façon critique.
Pour équilibrer ce discours non pas technophobe, mais technopessimiste, on peut aussi écouter la conférence très revigorante de Stefana Broadbent, «ethnographe numériqe», expliquant au contraire qu'Internet, loin d'exposer tout et tout le monde à la lumière, permet de retrouver une intimité et des relations approfondies malgré des modes de vie (distance, horaires...) jugés naguère atypiques mais qui se sont largement banalisés.
De la même, j'ajoute cette conférence donnée à Marseille en juillet qui explique comment les gens s'accomodent de la «complexité de l'information» et des limites de la capacité sur un ou plusieurs sujets sur un temps donné.
Elle parle d'une «démocratisation de l'intimité» grâce à la technologie. Elle cite par exemple des travailleurs qui «brisent l'isolement imposé par les institutions» en faisant entrer des moments d'intimité dans des circonstances sinon publiques, du moins sociales (appeler ses proches de son bureau, envoyer des messages pendant une réunion...).
Sur le même sujet, Antonio Casilli (que j'avais interrogé ici) revient sur le «mythe de la désocialisation».
RSLN, qui organisait la rencontre, vient de publier son propre compte-rendu ainsi que les vidéos (on y voit mon crâne en bas à droite)