Mer.
01
Oct

MEDIAPART

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Et surtout en retrouvant la joie de vivre

Selon le dernier rapport publié par Reporters sans Frontières, la France est passée en 2011 de la 44ème à la 38ème place, juste devant l’Espagne (39) et l’Italie (61) qui continue sa chute vertigineuse. Par rapport à ses autres voisins les plus directs, ce n’est évidemment pas brillant: Luxembourg 7ème, Suisse 8ème, Allemagne 18ème, Belgique 20ème, Royaume-Uni 28ème. L’autre pays auto-proclamé chantre de la liberté et des droits de l’homme, les Etats-Unis, pointe à la 47ème place… Comme quoi le vieil adage “faites ce que je dis, pas ce que je fais” reste parfaitement d’actualité.

La liberté de la presse, c’est une chose que RSF mesure selon des critères relativements objectifs tels le niveau de concentration des médias, le nombre de journalistes arrêtés ou tués, la censure officielle, etc… Mais cette mesure est surtout corrélée avec la liberté d’expression en général au sein des pays concernés, et par delà du niveau réel de démocratie. Comme le dit fort bien RSF, “Le classement 2011-2012 voit toujours en tête le même socle de pays – Finlande, Norvège, Pays-Bas, etc. – respectueux des libertés fondamentales, nous rappelant à la fois que l’indépendance de la presse ne peut être préservée que dans les démocraties fortes et que la démocratie se nourrit de la liberté de la presse.”

J’ajouterais de manière plus générale: la démocratie se nourrit de la liberté d’expression. Or cette liberté-là, malgré le fait qu’elle soit protégée dans les premiers articles des Constitutions de nombreux pays, est partout remise en question dans les faits sinon dans le discours. Sous prétexte de protection d’intérêts particuliers en tous genres, dont certains sont certes légitimes, nous sommes confrontés à une avalanche de lois et projets de loi dont le but principal est de contrôler et réprimer tout ce qui déplaît au pouvoir en place – pas seulement le pouvoir élu, mais celui qui tire les ficelles, celui des lobbys, de la haute finance et des composantes réactionnaires de l’Etat Profond. Après Hadopi et Loppsi2, après la loi sur le génocide arménien – peu importante en soi mais hautement symbolique – , voici ACTA (Anti-Counterfeiting Trade Agreement, ou Accord Anti-Contrefaçon), le top du top en matière de racket mondial au profit de quelques élites et aux dépends de l’ensemble des populations. Certes de grands pays tels la Chine, l’Inde et le Brésil n’ont pas signé cet accord qui est une forme de déclaration de guerre à leur encontre. Que ce soit en matière industrielle, pharmaceutique ou Internet et médias, ACTA va permettre aux créateurs d’innovations légitimes de mieux défendre leurs intérêts sans doute, mais aussi et surtout aux voleurs (qui brevettent le vivant), aux profiteurs (qui s’arrogent l’essentiel des revenus des créations artistiques) et aux censeurs (via le filtrage d’Internet) d’imposer encore plus leur religion de la violence, de la pensée unique et du consumérisme (payant) à un monde faisant mine de se réveiller après vingt ans de torpeur.

Comme le fait l’économiste américain James Galbraith dans l’Etat Prédateur, il est intéressant de replacer ceci dans le contexte de la théorie des classes de loisirs développée en début du XXème par Thorstein Veblen:  toute société structurée est basée sur la relation entre les travailleurs et les guerriers, ou plus généralement entre ceux dont le revenu dépends de leur travail et ceux – constituant les classes de loisirs – dont les revenus sont une dîme prélevée sur les premiers au nom de leur puissance aussi bien matérielle (les guerriers, les capitaines d’industrie, les banquiers…) que symbolique (les élites gouvernantes, les clergés, les athlètes… voir ce billet pour un développement). Deux aspects fondamentaux nouveaux caractérisent notre époque par rapport aux époques précédentes: Premièrement les “classes de loisirs” ont réussi à développer un système où la “dîme” est plus importante encore que la production des classes travailleuses (via le système financier spéculatif) faisant en sorte que ces classes n’ont plus besoin de beaucoup de travailleurs du moment qu’elles contrôlent les deux pôle du système de création de valeur: les ressources naturelles et notamment énergétiques (empêchant ainsi les autres d’en profiter), et le système financier garantissant leur propre richesse. Entre les deux, une population paupérisée sous contrôle policier fera très bien l’affaire, merci.

Deuxièmement, les institutions qui ont été mises en place par les populations depuis, pour faire simple, la Révolution française afin justement de mettre sous contrôle la prédation des classes de loisirs de l’époque (aristocratie, guerriers et clergé), sont aujourd’hui corrompues à un point qu’il est difficile d’imaginer. Ces institutions ne font plus leur travail, pire encore se retournent contre les populations, notamment l’institution policière, devenue ici comme outre-atlantique ou ailleurs une véritable armée d’occupation. Comme le dit poliment Julien Coll de Transparency International France, en parlant des engagements anti-corruption de certains candidats à la présidentielle française “Parce que notre démocratie, dans laquelle la parole publique est devenue suspecte par principe, est aujourd’hui malade. La crise de confiance des citoyens envers leurs institutions atteint des niveaux record qui mettent en péril les fondements mêmes de notre contrat social.”

Alors ces engagements, justement, pour positiver un peu: du classique pétri de bon sens avec la garantie d’une justice effectivement indépendante, l’arrêt du cumul des mandats, dix ans d’inéligibilité pour cause de corruption etc… Très bien même si on voit mal comment François Hollande, seul réel poids lourd parmi les (seulement 9) signataires, s’y prendrait en cas d’élection pour retourner un système mafieux auquel le PS a plus que contribué depuis des décennies. En effet, tout comme la campagne d’Obama laissait espérer un réel retournement de situation qui n’a pas eu lieu du fait de la puissance de l’Etat Profond riche, réactionnaire et militariste, pour exactement les mêmes raisons il est sans doute naïf de penser qu’un retournement autre que purement cosmétique puisse avoir lieu en France.

Alors que faire? Travailler à l’émancipation, parcelle par parcelle, des territoires aujourd’hui soumis à la prédation:

Économiquement en créant des circuits locaux utilisant des monnaies non spéculatives. En réindustrialisant afin de préserver les savoirs-faire, de réduire les coûts économiques et écologiques des transports, et permettre à chacun de participer à la vie locale. En mettant l’intérêt général et la notion de Communs au centre de la gestion économique. En privilégiant le partage et l’échange plutôt que la propriété intellectuelle et les rentes de situation, ce qui se fait déjà à grande échelle dans le monde du logiciel libre par exemple. L’idée que l’innovation ne peut apparaître que dans un contexte de brevets et de royalties est un leurre absolu.

Politiquement, en utilisant les technologies de l’information pour passer outre le filtrage d’Internet et garantir l’accès à une information la plus large possible. En travaillant sur la représentativité et la probité des élus aux collectivités locales. En mobilisant toutes les ressources de l’éducation citoyenne ou populaire pour contrer le néo-darwinisme social et économique promulgué par l’éducation officielle et les médias dominants. Et surtout en retrouvant la joie de vivre.

A terme ce travail de sape isolera et feront s’écrouler les institutions perverties. Mais c’est long. L’autre solution est la révolution, à l’image du printemps arabe, mais force est de constater que le renversement d’un homme ne suffit pas pour changer un système, et que les composantes profondes de ces Etats sont toujours bien en place et reprennent le pouvoir sous d’autres noms.

 

Billet en accès libre sur http://rhubarbe.net/blog/2012/01/31/et-surtout-en-retrouvant-la-joie-de-vivre/

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