Mar.
29
Jui

MEDIAPART

Connexion utilisateur

14/18 : la fureur et le fracas

La folie meurtrière des hommes peut-elle faire l'objet d'un spectacle, même brillant ? C'est la question qu'on pourrait légitimement se poser après la diffusion des deux premiers volets du téléfilm documentaire de Daniel Costelle sur la "Grande guerre".

5 880 000 téléspectateurs ont suivi ce programme, soit 22,5% de l'audience nationale.

La presse bienpensante (du Figaro au Nouvel-Observateur) applaudit à tout rompre alors que Télérama juge que cette entreprise est un "tonitruant gâchis".

Je pencherai plutôt du côté de Télérama (Isabelle Poitte) dans la mesure où j'estime que l'histoire à la télévision ne doit pas seulement "se donner en spectacle" mais a l'impérieux devoir de transmettre à un large public toutes les clés pour faire mieux comprendre les événements du passé et en appréhender la profonde signification. L'esprit critique est indispensable à l'analyse historique.

Ainsi les émissions que nous avons vues hier soir se contentent d'un descriptif de l'engrenage qui mène à l'affrontement des nations mais ne consacrent pas une seconde aux causes profondes et réelles de la guerre ! Autrement dit, c'est le regard superficiel et mondain de "Points de vues, images du monde".

Rien non plus, ou presque rien, sur les mouvements sociaux et politiques qui agitent les classes ouvrières allemandes et françaises, rien sur les efforts désespérés de l'Internationale, rien sur les mouvements de capitaux et la spéculation, rien sur la force des oligarchies et la constitution du bloc militaro-industriel de la Rhur, etc...

Dans ces conditions, comment le téléspectateur non averti peut-il comprendre quoi que ce soit à l'effroyable tragédie ?

Je sais bien que Costelle ne se remettra jamais de n'être pas né Spielberg ou Coppola*. Il met en scène les images des autres, avec un grand savoir-faire et un certain talent, pour réaliser des blockbusters à base d'archives colorisées.

On peut regretter que ce travail gigantesque et cette belle technicité n'aient pas été mis au sevice de l'Histoire.

* il lui a tout de même emprunté le titre de l'un de ses films "Apocalypse now"

NB/ à recommander : la rétrospective "mémoire de la Grande guerre au cinéma" à la Cinémathèque française.

Tous les commentaires

19/03/2014, 17:46 | Par Vingtras

Il aurait pu terminer l'épisode n°1 avec ces vers d'Apollinaire :

"La nuit descend,

on y pressent un long un long destin de sang !"

19/03/2014, 15:54 | Par max angel

Entièrement d'accord avec votre analyse.

Beau livre d'images, bien montées, même si je n'aime pas trop la colorisation. Texte sobre. Mais, cela relève plus de la presse bien pensante que de l'Histoire.

Il y a quand même autre chose comme causes de la guerre que des broutilles entre cousins.

Certes ! Une phrase suggère qu'il faut aussi mettre au pas les classes ouvrières des différents pays, mais juste en passant vite fait à autre chose. Quid des luttes ouvrières ? Agitation des idées.

Mais, on oublie l'entraînement des garçons au maniement des armes en bois dans les cours de récré, avec marche au pas et obéissance en vue de la reconquête de l'Alsace et de la Lorraine.

Décidément, la BD de Tardi est bien meilleure. Et ce sont aussi des images....

 

A partir de là, on peut s'attendre au pire pour le 70e aniversaire du débarquement en Normandie : "The Invasion" comme le titraient les journaux britanniques de l'époque.

19/03/2014, 17:18 | Par desertique

Vingtras à tellement raison que nos commentaires pourraient paraître inutiles.Costelle sera toujours l'ombre de l'ombre d'un Coppola, France 2 ,vaisseau amiral du service public ,continuera envers et contre tout, de courir derrière l'audience à tout prix.Et le battage continuera autour de cette "apocalypse " du proramme télévisé, suite d'images sans lien, colorisé pour l'esbrouffe, faisant ses chous gras sur les millions de soldats restés sur le carreau.Avec en prime le sourire satifait de Monsieur Pfimlin ,nommé par Sarkozy (c'était le fait du "prince" de la voyoucratie qui se voyait en directeur des programmes).Le Président de France taélévisions, confirmé par <madame Filipetti, et la récente nomination d'un proche de Frédéric Mitterrand à la tête de Radio France, ça fait beaucoup pour les milliers de militants qui ont battu la campagne pour l'arrivée de la Gauche au Pouvoir.Morne plaine, apocalypse annoncée de ce qui reste d'ambition nationale, médiocrité ambiante, putréfaction de la Droite,ce qui ne relève en rien la Gauche.Et les chaines de télé,et les radios, et les journaux qui se gobergent en orchestrant le grand battage autour d'archives colorisées , pour un programme digne de grand guignol.Même le commentaire où se fourvoie le malheureux Kassovitz est encore plus plat que la plaine de Waterloo.Ces chaines publiques et privées qui nous assènent en permanence un Guaino pestant,ralant, insultant devraient faire un tour vers le Pérou ou le Chili. La-bas le Guano, cette fiente que répandent les volatiles marins, est plus profitable à la culture ,en tant qu'engrais,que ne sont les chiures verbales du Connétable de la sarkozie.Au moins pour ce Guaino là ,on sait qu'il est déjà sorti de l'Histoire (mais y est il jamais entré?).Guaino ,le clown parti, il ne reste plus que la fiente.C'est chiant

20/03/2014, 13:51 | Par Rodolphe P.

Cher Vingtras,

Je lis actuellement "les somnambules, comment l'Europe a marché à la guerre". En introduction l'auteur explique que les raisons et le mécanisme du déclenchement de la première guerre mondiale sont sans doute l'événment historique le plus complexe qui soit.

J'ai également visionné les deux épisodes d'Apocalypse.

Alors évidemment l'explication psychologique à la petite semaine : pôv Guillaume II est très colérique et pôv vieux F Joseph est très malheureix ne tient pas la route un instant. 

Mais pour autant, considérer que 14 18 fut un complot des puissances capitalistes pour mettre au pas la classe ouvrière ou inversement penser que le conflit résulte de l'incapacité de l'Internationale d'enclencher une grève générale européenne (du fait de la trahison du SPD qui vote les crédits de guerre) est selon moi tout aussi partiel.

L'attitude d'un Poincaré est déterminante à plus d'un titre, la compétition coloniale, le nationalisme serbe, les ambitions stratégiques de la Russie suite à la défaite de 1905, poids des Etats majors dans les pouvoirs civils, le réarmement naval de l'Allemagne, l'irrédentisme italien, la conquête de la Lybie, la formation de l'Albanie, le réformisme de François Ferdinand, l'isolement diplomatique de l'Allemagne en même temps que sa puissance économique croissante, l'affaiblissement britannique et la nécessité de protéger l'empire... voila quelques uns des fils qu'il s'agit de tisser si l'on ambitionne de traiter des causes immédiates et profondesdu premier conflit mondial... 

Selon moi, le documentaire historique n'est pas le média adapté pour retranscrire cette histoire là et l'on ne peut en vouloir à Costelle et son accolyte d'avoir présenté cela sous une forme simpliste en 45 minutes.

En revanche, je vous suis sur l'absudité de certains propos (les chevaux !le bras atrophié de Guillaume, l'inculture crasse des Russes...) et ces apparitions de la grande faucheuse à 5 reprises !

 

20/03/2014, 15:06 | Par Vingtras en réponse au commentaire de Rodolphe P. le 20/03/2014 à 13:51

Sans doute ferai-je un billet pour donner mon explication des causes de la "Grande guerre" comme je viens de le faire en répondant en privé à l'une de mes lectrices. Cette explication est évidemment complexe. Encore faut-il la présenter, surtout pour un dossier audiovisuel de cinq heures qui a l'ambition d'évoquer cette tragédie. 

Mais l"Histoire n'est pas un jeu-vidéo !

20/03/2014, 17:49 | Par Jean HUCK en réponse au commentaire de Vingtras le 20/03/2014 à 15:06

Là je vous rejoins, cher Vingtras; encore fait-il distinguer les origines et les causes immédiates dont la première me semble l'imbécillité des "élites" politiques et militaires. Imbécillité largement confirmée par les années de boucheries qui ont suivi.

22/03/2014, 18:00 | Par Quoique en réponse au commentaire de Jean HUCK le 20/03/2014 à 17:49

Sur l'imbécillité des "élites" politiques et militaires, on peut lire Pour l'honnuer de Théo et des caporaux de Souain

(Jacqueline Lainé, chez Isoète)

20/03/2014, 17:57 | Par jeremiechayet

Henri Guillemin toujours, pour ceux qui veulent un son de cloche Historique...

Les partageux (dans l'autre avant-guerre)

21/03/2014, 09:56 | Par Vingtras en réponse au commentaire de jeremiechayet le 20/03/2014 à 17:57

J'avais il y a qq années confronté mon analyse des causes de la boucherie de 14/18 avec celle que faisait Henri Guillemin. Elles étaient quasiment identiques. Notre seule divergence était pour l'approche religieuse de l'événement...

21/03/2014, 10:53 | Par claude de villepin

Deux des freres de mon grand pere vivaient au fin fond du Canada , ils rejoignirent le front avec six mois de retard , furent versés dans un bataillon disciplinaire et perirent huit jours plus tard , cette histoire de famille circule au fil du temps , et je ne regardais pas France 2 , pour suivre un cours d'histoire , mais pour voir ces hommes qui par millions perirent pendant la grande guerre , et ce travail enorme de Costelle grace à la colorisation , a donné vie à tous ceux qui sont morts alors !!!

22/03/2014, 11:53 | Par Quoique

Le Onze Novembre. Avec les écoliers rassemblés sous le monument aux morts, écharpe à ras ton nez rougi, touillant du bout de la galoche le gravier gris du cimetière, dans le silence des regards baissés, tu entendais sans bien comprendre le clairon corner lentement la lugubre sonnerie « Aux Morts ». Ce monument couvert de noms en colonnes, sagement gravés au sang (et pourquoi parlait-il d’enfants morts, il y avait là comme une antinomie ; tu l’aurais peut-être comprise si tu avais su qu’avant de mourir, ils criaient parfois maman). Ce monument ceint de quatre obscènes obus liés par d’énormes chaînes marronnasses, montrant une mère muette les yeux dans les mains, tête penchée sur le cadavre de son petit soldat de bois mort couché raide en sa capote de pioupiou. Ce monument entouré d’hommes au regard fixe pour ne pas être perdu, jeunes alors, qui vieilliraient à la même place, un peu ridicules d’encore cacher leurs larmes derrière une moustache tremblante face à des gens dont l’indifférence polie croîtrait avec le temps, allant jusqu’à les supposer responsables d’une guerre qu’ils avaient faite malgré eux. Ils portaient des médailles forgées du métal qui avait tué leurs frères de la boue. Ils portaient des drapeaux dont le rouge rappelait leurs pantalons garance, qui fournirent si belles cibles aux balles ennemies et si bon argent aux filatures de l’arrière. Ils portaient l’auréole d’une gloire tressée par des pouvoirs soulagés de ne pas devoir rendre aux morts des comptes de l’ignominie qui avait brisé leur jeunesse, brisé celle de leurs amours statufiées en éternelles veuves de guerre, brisé la vieillesse de leurs parents soudain orphelins, brisé l’enfance de leurs petits condamnés à grandir sans la force d’un père.

Tu les voyais agrippant des drapeaux, coiffés de calots que l’âge ferait glisser de traviole, le bras confisqué par un obus, le visage haché par un éclat de mitraille, la jambe égarée quelque part dans un champ pourri des Ardennes, dans ces forêts dont les arbres de maintenant ont pour sève le sang des morts de jadis, dans ces pays de cauchemar ouverts à tous vents d’invasion et crevés d’âge en âge par des hordes accourues de l’Est. Mais si le corps se tenait là devant toi, droit comme un if, ou appuyé sur un pilon, ou pire voituré par un proche, l’âme courait toujours cette terre de déraison, Côte de l’Homme Mort ou Chemin des Dames – beau nom pour le plaisir – et l’horreur qu’ils y trouvèrent.

 

22/03/2014, 11:56 | Par Quoique en réponse au commentaire de Quoique le 22/03/2014 à 11:53

(Suite)

Un jour tu vis une carte postale : le petit Pierre à genoux dans son blanc lit-cage, chemise aux plis sages, yeux clairs pointés au ciel, priant Dieu que Papa soldat revienne. (Celui-ci, en surimpression de la bercelonnette, la moustache bien lissée, lisait attendri une lettre de la mère sur fond de verdure mirlitonnante – alors qu’il pataugeait dans l’indescriptible). Bon sang, ce n’était pas à Lui de l’exaucer, mais à Guillaume, à Joffre, à Nivelle, à tous les autres, à toutes les badernes, à toutes les bedaines galonnées qui auraient été trop lourdes pour jaillir des tranchées, trop raides pour courir sous les rafales, trop délicates pour dormir sur la merde des feuillées ! Oh, rendre les pères, ils le firent. Dans un cercueil. Quand on le put.

Tu t’étonnais de ce voisin dont le seul aliment était du lait : l’ypérite ne t’aurait rien dit. Son régime dura dix ans. Tu ne vis pas cette voisine, apprenant la disparition de l’aimé, glisser avec son sourire l’avis de décès sous une pile de draps, que l’un et l’autre n’en ressortent jamais (d’ailleurs, l’avait-elle vraiment reçu). Ni celui-là, arrêtant le travail un certain jour de l’année, non pour le repos mais par incapacité d’affronter autrement qu’à l’écart l’anniversaire de son innommable à lui, ainsi le chat s’isole quand il va mal. Le seul à te faire rire fut la forte tête qui, attendant vainement un ruban mérité, jurait de le refiler à son chien. Le jour enfin venu, il n’eut pas cette audace, s’en voulut, et cessa de plaisanter. Tu ne compris que bien plus tard le silence des hommes du village ou de la famille dès qu’on évoquait La Guerre, dont tu n’avais eu d’échos qu’assourdis : murés dans la douleur, déchirés entre le désir de chasser encore les ombres revenant chaque nuit et la peur de perdre à nouveau leurs voisins de souffrance, taraudés par l’idée que nul ne pouvait comprendre, et qu’au fond, tout le monde s’en foutait. Tu ne les entendras jamais parler des mutins de 1917, ni eux ni personne, d’ailleurs, qui le sut. Ceux-là, morts pour tous, morts pour rien. Pour rien ? Non, pour l’honneur des ganaches.

Toute cette armée en gris sale dont tu ne découvris que bien plus tard l’immensité, tous ces hommes si nombreux et si seuls, la Grande Muette en avait fait des infirmes. Et surtout, des muets.

22/03/2014, 14:04 | Par Vingtras en réponse au commentaire de Quoique le 22/03/2014 à 11:56

Il n'y a aucune trace de compassion dans le téléfilm de Costelle, de même qu'il n'y a aucune réflexion historique. Il a réduit l'Histoire à une sorte de jeu-vidéo. Afin de faire de l'audience. Donc du fric.

24/03/2014, 08:52 | Par Quoique

http://www.arretsurimages.net/chroniques/2014-03-22/14-18-sur-France-2-entre-spectacle-et-shrapnels-id6640

Cher Vingtras, un point de vue intéressant pas éloigné du vôtre...

30/03/2014, 03:27 | Par JA.M

Merci à Vingtras -Vallès ! Et tout va bien, j'ai lu dans les commentaires qu'on évoquait Henri Guillemin qui me parait demeurer le plus pertinent sur l'analyse des causes de cette boucherie consentie, comme il le fut au sujet de la fin de l'empire troisième et de la Commune. Il s'agit à chaque fois, depuis la dite révolution de 89, d'ajourner sans cesse l'avènement des principes républicains constamment bafoués par ceux qui s'en réclament pour mieux organiser et pérenniser leurs privilèges, leurs visions des hiérarchisations humaines et sociales. Un gouffre, une béance organisée par des usurpateurs où peine à advenir les principes mêmes d'une République égalitaire et fraternelle, pourtant convoquée.

Newsletter