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Nos grands-pères étaient des rouges...

Nos grands-pères étaient des rouges...

 

Voilà ce qui me lie avec un de mes chers étudiants haut-marnais. Il y a aussi, entre-nous, l'attachement à une certaine idée de l'Allemagne, et un intérêt tout et très particulier pour ces hautes terres.
Cette communauté de pensées et d'actions entre nos aïeux, et ce même engagement les associent, bien qu'ils ne soient pas de la même génération. Comme le mien, son grand-père était aussi à la CGT, alors relais du Parti. Le mien a connu la Guerre, l'Occupation, la Résistance. Le Chef était alors Thorez et le parti était dur, comme les combats politiques de ce temps. Le sien est entré au Parti plus tard. Les combats politiques et sociaux étaient aussi durs. Ils le sont toujours pour ceux qui combattent les injustices. C'est Marchais qui était la grande figure de son temps, charismatique, et avec cette répartie sans égale, dont on se souvient tous.
Mais la parole, aujourd'hui, n'est pas à mon grand-père, mais au sien, car il est plaisant dans les traditions universitaires de laisser parfois la parole à ces "jeunes pousses", qui éclairent notre magistère de ce parfum, parfois déstabilisant, mais toujours nécessaire, de l'enthousiasme et des idées juvéniles.
Son grand-père est entré au Parti comme on entre en religion, en 1965. Pour lui, alors, l'URSS est un modèle, un pays de tous les possibles. Ce n'est qu'avec l'arrivée de Gorbatchev au pouvoir, qu'il a découvert, comme tant d'autres, la véritable situation dans le "paradis socialiste".
Militant, le grand-père d'Arnaud est rapidement devenu un homme politique local. Le Parti se définissait comme une pépinière de talents. De 1971 à 1977, il est ainsi conseiller municipal de la ville de Saint Dizier.
Car Saint Dizier, aujourd'hui mairie UMP, était, en ce temps-là, une ville rouge. La Champagne fut souvent rouge, naguère. Aujourd'hui, elle penche à droite. Chaumont est ainsi gérée par l'UMP. Châlons en Champagne a aussi basculé à droite depuis plus longtemps. Les Ardennes, vieille terre de gauche, ou ancienne terre à gauche, ont des députés UMP. Cette terre qui fut conservatrice (sous la Révolution la Haute-Marne était ainsi... royaliste) a eu ses moments à gauche. L'alternance, dans les villes de Champagne, est souvent une réalité. Reims fut ainsi, aussi, bien que ville des Sacres, fief de la famille Taittinger, un moment une ville gérée par le PCF.

Saint Dizier était alors une ville rouge. Saint Dizier était alors une ville ouvrière, avec cette fierté salariée, que la mondialisation nous arrache peu à peu. Il y en avait des industries. Miko, Lacoste, Mac Cormick notamment. Aujourd'hui, c'est une ville frappée par la désindustrialisation. Mais elle fut rouge. La toponymie urbaine a sans doute encore quelques souvenirs de cette époque.

Un jour, le Parti a perdu la ville, comme dans tant d'autres endroits en France. Selon le grand-père d'Arnaud, c'est à la fois le contexte international et le contexte national qui expliquent ce revers. La découverte de la réalité soviétique, l'effet Sakharov, ont été un choc, comme un démenti. La montée du PS, rénové par Mitterrand, doté d'un programme ancré à gauche, a joué aussi. Il ne faut pas oublier également ce mal de tant de partis et de syndicats, la gérontocratie. Et c'est un ancien qui le dit, pas un jeune avide de faire sa place.

Le grand-père d'Arnaud quitte le Parti en 1981, conscient que les quatre ministres communistes seront des otages dans le gouvernement socialiste. Il pressentait ainsi la stratégie du redoutable animal politique qu'était François Mitterrand : avoir une caution sociale à son gouvernement, lui permettant d'acheter une paix sociale par des ministères à forts effectifs syndicaux.

Il jette un regard peu amène sur le Parti d'aujourd'hui, estimant qu'il est devenu un "parti croupion", qui n'a pas su, pas pu, pas voulu changer de ligne politique. Mon grand-père était aussi un homme de jugements péremptoires sans concessions. C'était un rouge, un vrai, comme le grand-père d'Arnaud. Et il le demeure, conscient que le communisme n'a plus d'avenir, en tout cas sous cette forme. Il pense que l'espoir (voilà un mot cher aux rouges d'hier comme d'aujourd'hui) réside dans la création d'un pôle de radicalité, peut-être annoncé par le front de gauche de Mélenchon.

C'est une belle leçon d'histoire cet exercice auquel s'est livré mon étudiant, Arnaud Jouanne.

Merci à lui pour ce travail et pour avoir ravivé la mémoire de mon grand-père à moi, et celle, sans doute de beaucoup d'autres...

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Tous les commentaires

25/04/2010, 12:41 | Par Hestia

Pour être Bragard, l'âme de cette ville était portée par le mouvement ouvrier. Ce n'est pas tout à fait fini aujourd'hui, il reste encore beaucoup d'industrie à Saint-Dizier. J'ai connu la période communiste, socialiste et aujourd'hui UMP. Saint-Dizier à mon avis est une ville d'avenir et prenable par la gauche si elle surmonte deux problèmes l'abstention massive au Vert-Bois et ses querelles notamment avec le PCF qui pèse encore localement;)

25/04/2010, 12:48 | Par Yohann Chanoir en réponse au commentaire de Hestia le 25/04/2010 à 12:41

Merci Hestia pour cet éclairage contemporain.

Je suis d'accord avec vous, l'âme de Saint-Dizier est une âme ouvrière, et la fierté des Miko et des Lacoste et de tant d'autres étaient légitimes, être ouvrier c'est aussi une forme de noblesse, quand on exerce son art avec passion et sérieux.

Il y aussi le souci posé par le vote protestataire, signe qu'une partie de la population ne se retrouve pas ou plus dans les formations politiques traditionnelles, signe d'une exclusion ressentie et/ou avérée. Et cela est un vrai souci.

Bien à vous, puisque nous sommes issus des terres champenoises.

25/04/2010, 13:05 | Par Marie Lavin

Merci pour ce texte fort intéressant, autant sur le passé que sur l'avenir (l'espoir de votre grand-père).

Importante en effet la question du vote protestataire et celle de l'abstention.

Merci aussi pour votre plaisir à nous faire découvrir le travail de votre étudiant, c'est quelque chose qui me touche et qui montrera à tous ceux qui se plaisent à dénigrer les professeurs ce qui fait l'esence de leur métier: le bonheur de transmettre.

25/04/2010, 13:27 | Par Yohann Chanoir en réponse au commentaire de Marie Lavin le 25/04/2010 à 13:05

C'est cela même l'essence de notre métier, transmettre aux jeunes pousses, et les faire réfléchir sur les débats actuels qui agitent la cité. Et si cela déplaît à certains esprits chagrins ou à des âmes bornées, et bien tant pis ou tant mieux. Je me souviens de ce que mon maître nous racontait sur son maître à elle, Henri-Irénée Marrou et le silence respectueux lorsque le maître racontait la torture sous le Bas-Empire en évoquant, de fait, la torture en Algérie... Le passé est toujours devant nous !

Merci Marie de contribuer aussi à le rappeler.

25/04/2010, 14:02 | Par Velveth

Bien qu'anti-stalinien dès ma jeunesse - ce qui m'a valu d'être exclu du "glorieux PCF" de Thorez - Marchais dont je n'ai pas le même souvenir que celui rapporté dans votre billet - j'ai fort aimé votre texte.

Je livre à votre reflexion cette belle phrase de Robertson Davies:

"Pour beaucoup, l'avenir rêvé n'est souvent que le retour à un passé idéalisé".

Ce n'est aucunement mon cas...

Clin d'oeil

25/04/2010, 14:34 | Par Yohann Chanoir en réponse au commentaire de Velveth le 25/04/2010 à 14:02

Merci pour cette bien belle citation. Et elle éclaire beaucoup notre vie politique contemporaine, celle du PCF comme pour d'autres formations politiques. Merci aussi de votre avis, que j'apprécie d'autant, je sais combien vous êtes un lecteur exigeant...

Et, non, en effet, je ne vous imagine pas comme une personne regardant le passé en le reconstruisant, mais plutôt comme quelqu'un qui s'en méfie, avec raison, car si l'histoire ne se répète pas, elle bégaie, assurément... et c'est son côté pénible.

25/04/2010, 14:37 | Par Velveth en réponse au commentaire de Yohann Chanoir le 25/04/2010 à 14:34

Nous nous comprenons à la perfection (qui n'est pas de ce monde ni passé ni à venir...).

25/04/2010, 15:06 | Par Yohann Chanoir en réponse au commentaire de Velveth le 25/04/2010 à 14:37

En effet... et quel cauchemar cette perfection si elle existait...

25/04/2010, 16:27 | Par Hestia

Un petit lien sur un travail mené par une association culturelle de Saint-Dizier sur ce monde d'il y a seulement encore 30 ans... (Mc Cormick : 3000 salariés en 1970, 400 aujourd'hui). Salutations champenoises (quoique le champagne et nous ça fait deux !).

25/04/2010, 18:53 | Par Yohann Chanoir en réponse au commentaire de Hestia le 25/04/2010 à 16:27

Merci beaucoup Hestia, il sera incorporé dans le futur article papier d'Arnaud et dans les cours sur l'histoire des gauches.

Vous n'aimez pas le champagne ???

C'est parce que vous n'en avez pas bu (encore) de Chamery Sourire

(rajout suite à la lecture de quelques pages de ce lien... Merci au carré, si je peux me permettre, il y a des choses remarquables pour un enseignant d'histoire, le règlement sur l'usine du quartier de La Noue est exemplaire ! Il sera offert l'an prochain à la réflexion de mes élèves).

25/04/2010, 19:34 | Par Hestia

Pour le champagne vu d'ici ça paraît très loin..., on n'est pas vraiment une terre à champagne, plutôt une terre brûlée... Perso, j'aime pas ça (mon côté prolo intégriste sans douteRire).

J'oubliais une chose, le FN fait des scores importants et ne s'est pas effondré comme un peu partout depuis 2007. Cependant les différentes tentatives d'implantations du FN ont toujours tourné au fiasco. L'actuel maire UMP sait y faire... La gauche a un problème : le PCF est soit trop fort soit pas assez fort. Ce qui me laisse penser qu'une candidature FN + une tête de liste de toute la gauche PCF face à un UMP et un MoDem pourraient changer la donne. Vous allez me dire, ça fait beaucoup !

25/04/2010, 19:40 | Par Yohann Chanoir en réponse au commentaire de Hestia le 25/04/2010 à 19:34

Moi qui possède des attaches haut-marnaises, je peux vous affirmer que dans une petite ville bien connue pour son abbatiale et ses haras, à la table familiale, le champagne n'est jamais bien loin... bon, ceci est peut-être une exception Rire due à la convivialité de ces autochtones haut-marnais chers à mon coeur.

Cela fait beaucoup, en effet... notamment pour espérer une union des gauches face à une coalition des droites libérale et gaulliste... mais qui sait, une synergie d'union en ces temps tourmentés qui nous orientent vers une bipolarisation...

25/04/2010, 19:48 | Par Cendrine Cazenave en réponse au commentaire de Yohann Chanoir le 25/04/2010 à 19:40

Merci Yohann de pour ce billet sur les papys... russes...

C'est toujours pareil avec vous abordez les sujets dit "sérieux" et vous finissez toujours par parlez boisson...;)

25/04/2010, 20:12 | Par Yohann Chanoir en réponse au commentaire de Cendrine Cazenave le 25/04/2010 à 19:48

En Champagne, Cendrine, tout commence et tout finit par la boisson, celle avec ces bulles, que vous connaissez aussi de votre côté de la scène... euh ! de la Seine... Sourire

25/04/2010, 19:44 | Par Yvan Najiels

Merci pour ce texte qui rappelle ce que l'Idée émancipatrice internationaliste représenta pour des millions d'opprimés, d'ouvriers, de paysans et plus généralement de gens humbles. L'enjeu actuel, me semble-t-il, est de redonner du lustre à la vieille idée d'égalité et de justice. Pas sûr que le mélenchonisme soit un espoir mais c'est un autre débat.

25/04/2010, 19:49 | Par Yohann Chanoir en réponse au commentaire de Yvan Najiels le 25/04/2010 à 19:44

Merci Yvan pour ces mots, même si je ne partage pas le sentiment que l'idée d'égalité et de justice soit une vieille idée. Mais je suis un peu, beaucoup taquin, j'avoue :)

L'espoir se nourrit de tout, y compris de surgeons de rêves brisés. Le mélonchonisme, terme peu élégant il est vrai, est un surgeon. Laissons-le éclore ou non, certaines des idées qu'il entraîne dans son sillage sont intéressantes.

 

26/04/2010, 01:10 | Par pascal b

J'ai eu un grand-père qui, à la fin de sa vie, fut militant PCF et assidu à la messe. Sa vie à lui. Il est mort avant que je n'ai eu le temps de me disputer avec lui sur la meilleure façon d'être un rouge.

Mon grand-père aussi était un rouge.

Merci pour ce beau billet.

26/04/2010, 10:23 | Par Yohann Chanoir en réponse au commentaire de pascal b le 26/04/2010 à 01:10

Mon grand-père aussi est mort bien tôt, avant que je n'ai pu écouter tout ce qu'il avait à me raconter et à m'apprendre. C'est un des rares regrets de ma vie, et sans doute le seul d'ailleurs... ne pas avoir entendu plus sa voix de rouge, sa colère indignée, et ses espoirs d'un monde meilleur.

Mais pour lui, pas d'église, juste un enterrement civil, il était un "bouffeur de curés", jusqu'à son dernier souffle.

Merci à vous Pascal pour ces mots qui disent beaucoup.

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