A ma grand-mère - II -.
Le temps s'est brusquement arrêté tout en continuant. J'ignore ce qui réellement se délie mais ma vie ressemble désormais à une pièce de théâtre en cours d'écriture. La mort de Grand-mère lui donne sens. Elle fait d'elle un trajet dont j'aborde le second acte tout en ignorant s'il y en aura trois ou cinq à la fin.
Chaque élément de ce temps soudainement disparu devient exemplaire. L'odeur des torchons de cuisine que j'ai pris avec moi (en plus du chapelet que ma grand-mère avait hérité de sa mère et qu'elle tenait, sans doute par une affectueuse provocation, à me donner), cette odeur me frappe pour la première fois. Je mets en outre un point d'honneur à ne pas oublier les vétilles de cette vie-là. C'est en partie la mienne.
Plusieurs détails restent vifs à mon esprit même si, peut-être, ils ne reflètent pas la réalité des jours anciens dans l'appartement de la Cité du Moulin. Ils sont en tout cas ceux qui me marquent pour longtemps, à la fois joie et douleur du souvenir.
La lumière d'abord, différente dans chaque pièce : la chambre dans laquelle je dormais le plus souvent quand j'allais seul rendre visite à Joseph et Noémie filtrait à travers des rideaux orange les rayons d'un soleil que j'imagine désormais permanent tandis que la chambre du fond, mauve, avec les médailles du travail de Grand-père dans l'armoire était plus sombre. Cette dernière pièce était la chambre de Grand-mère.
La chambre orange est un des lieux de mon enfance. Je ne sais précisément, l'oubli accomplissant sa tâche, si les rideaux y furent toujours de la même couleur mais j'associe plusieurs moments précieux à cet endroit. C'est là que je fis marcher mon premier tourne-disque, orange lui aussi et cadeau de mes parents à la Noël 1980. Avec l'ainé de mes cousins, nous écoutions Renaud tandis que mon père et mon oncle divergeaient sur la meilleure chanson de l'album. La pochette était noir et blanc, à l'exception du bandana de Renaud, rouge
Ce lieu existe encore mais n'est plus. Le papier peint jaune à fleurs a peut-être été décollé. Partis aussi, les rideaux et la chaise rembourrée d'où mon grand-père, l'œil perdu dans le paysage, broyait du noir pendant des heures. Les voix qui maintenant s'y confondent me sont bien sûr inconnues et, involontairement, la mémoire de ces pièces de HLM est foulée aux pieds par les nouveaux locataires qui se fichent pas mal de savoir qu'il y avait un couple de vieux qui vivait là, dont la femme, malade, ne mettait plus le nez dehors.
Pour la première fois, mes yeux voient autre chose que le monde.
Il y a certes des rêves, des pensées ainsi que des lectures qui m'absorbent et me font voir. Mais comme jamais jusqu'à présent, des lieux réels glissent vers l'imaginaire au point qu'il est possible de douter de leur existence tout en sachant qu'ils ont été. Ce brouillage entre réel et imaginaire, c'est la mort, ici victorieuse, qui le crée.
Ces lieux me sont désormais étrangers : le réel a fondu sous l'imaginaire. Tardenois, bien que debout, s'est effondrée et je ne fais qu'y rechercher des moments introuvables.
Il y a bien la place de la République avec sa statue coiffée d'un bonnet phrygien et verdie par un temps qui aurait pris la teinte d'une algue. Il y a aussi la pharmacie, la marchand de fruits et la boucherie mais Grand-mère n'est plus là et je n'ai plus rien à faire ici. Les gens sont les mêmes et pourtant à jamais transformés. Disparue, ma grand-mère a fait d'eux des fantômes. La petite ville de Tardenois n'est plus qu'une dépouille de décor. Aucun moment singulier ne viendra désormais battre et irriguer ses places et ses rues car tout, semble-t-il, ne fera que s'y répéter, figé et s'amenuisant. Tardenois ne m'est plus qu'un lieu clos, sans vie, où, probablement, je ne ferai plus que tourner en rond, sans autre but que d'honorer un temps révolu. Cette ville est rayée de la carte.
Tout y est mort. Tout pourrait à mes yeux être emporté dans le cercueil de Grand-mère et le caveau de famille.
En dépit de son aspect de nécropole intime, je suis naturellement retourné à Tardenois la rivière. Le hasard, à chaque fois, m'y imposa un ciel maussade. J'avais d'abord pensé m'y rendre en train (bien que ça ne soit pas simple à cause des nombreux changements qui, eux-mêmes, réduisent les possibilités d'y aller) et j'avais donc appelé la gare pour connaître les horaires. C'était peu de mois après l'enterrement de Grand-mère et à l'annonce des heures des départs pour Tardenois par mon interlocutrice, j'eus comme un mouvement de recul : l'heure du train du matin n'avait pas changé. La mort de Grand-mère n'avait donc pas modifié le monde et les trains continuaient comme si de rien n'était.
Cette annonce eut un effet a priori inattendu : si, après tout, la Gare de l'Est était restée la même, s'il fallait toujours demander une contremarque au guichet pour passer sur le quai des trains de banlieue sans verser de supplément et s'il était nécessaire de changer une ou deux fois selon les jours à Meaux et La Ferté-Milon, alors sans doute - mais confusément - était-il possible d'aller une fois de plus à Tardenois, chez Grand-père et Grand-mère. Sans doute était-il possible de lui téléphoner encore, de lui dire l'heure de mon arrivée dans la petite gare presque désaffectée afin qu'à son tour elle appelle un taxi qui, après avoir déposé mon peu d'affaires à l'arrière et qu'on m'ait demandé si j'avais fait bon voyage, me déposerait chez elle.
Mais Grand-mère, pourtant, ne m'attendrait plus derrière sa fenêtre ou au balcon, impatiente tout en faisant mine, incidemment, de relever son linge ou d'arroser ses fleurs et je n'apercevrais plus, arrivé en haut de la côte, sa grande silhouette imperceptiblement tassée avec le temps et la fragilité de ses os.



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Lu et recommandé.
"en plus du chapelet... ...et qu'elle tenait, sans doute par une affectueuse provocation, à me donner".
Une provocation au sens noble du mot, alors. Peut-être même une pro-vocation. (En plus, bien sûr, de l'aspect "talisman" de la chose: une protection affectueuse, sous la forme d'un "souviens-toi". Mais le chapelet n'était pas chose anodine pour cette génération-là.)
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