Le désir de peindre (Baudelaire)
Malheureux peut-être l'homme, mais heureux l'artiste que le désir déchire!
Je brûle de peindre celle qui m'est apparue si rarement et qui a fui si vite, comme une belle chose regrettable derrière le voyageur emporté dans la nuit. Comme il y a longtemps déjà qu'elle a disparu!
Elle est belle, et plus que belle; elle est surprenante. En elle le noir abonde: et tout ce qu'elle inspire est nocturne et profond. Ses yeux sont deux antres où scintille vaguement le mystère, et son regard illumine comme l'éclair: c'est une explosion dans les ténèbres.
Je la comparerais à un soleil noir, si l'on pouvait concevoir un astre noir versant la lumière et le bonheur. Mais elle fait plus volontiers penser à la lune, qui sans doute l'a marquée de sa redoutable influence; non pas la lune blanche des idylles, qui ressemble à une froide mariée, mais la lune sinistre et enivrante, suspendue au fond d'une nuit orageuse et bousculée par les nuées qui courent; non pas la lune paisible et discrète visitant le sommeil des hommes purs, mais la lune arrachée du ciel, vaincue et révoltée, que les Sorcières thessaliennes contraignent durement à danser sur l'herbe terrifiée!
Dans son petit front habitent la volonté tenace et l'amour de la proie. Cependant, au bas de ce visage inquiétant, où des narines mobiles aspirent l'inconnu et l'impossible, éclate, avec une grâce inexprimable, le rire d'une grande bouche, rouge et blanche, et délicieuse, qui fait rêver au miracle d'une superbe fleur éclose dans un terrain volcanique.
Il y a des femmes qui inspirent l'envie de les vaincre et de jouir d'elles; mais celle-ci donne le désir de mourir lentement sous son regard.
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Je n'y résiste pas. Extrait du Spleen de Paris, c'est l'un des plus beaux poèmes de Charles Baudelaire



Tous les commentaires
Très beau poème...
On sent davantage le poète ( le plasir des mots) que la jouissance qu'apporte la peinture, quand on peint.
A chacun son mode d'expression , sans doute...
C'est peut-être mieux ainsi !
J'adore Beaudelaire et surtout l'Albatros «Le poète est semblable au prince des nuées. Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.»
Dans ce merveilleux écrit que vous citez, deux phrases m'ont éloigné du sujet :
Je la comparerais à un soleil noir, si l'on pouvait concevoir un astre noir versant la lumière et le bonheur.
celle-ci donne le désir de mourir lentement sous son regard.
Heureusement que Baudelaire n'avait pas entendu parler des "trous noirs", car certains de ses écrits sur la gent féminine auraient été dévastateurs :
"Dans son petit front...." = qq citations de Baudelaire :
«J’ai toujours été étonné qu’on laissât les femmes entrer dans les églises. Quelle conversation peuvent-elles tenir avec Dieu ?»
«Sois charmante et tais-toi !»
«L'étude du beau est un duel où l'artiste crie de frayeur avant d'être vaincu.»
- Le Spleen de Paris
Comme tout artiste, il lui arrivait d'être vaincu. Cela n'enlève rien à son génie.
La femme est naturelle, c'est à dire abominable. (Fusées).
Oui, il doit y en avoir d'autres.
Ce texte est superbe, merveilleusement pictural.
Je suis pourtant retenue un peu en marge par ce qui m'apparaît trop porteur de l'idée, (je dirais volontiers - idéologie -) de la femme-sorcière, attirante car dangereuse ; certes Baudelaire est de son temps (et de cela je ne puis lui en vouloir, ce serait tellement idiot), mais ce thème-là ne m'envoûte plus, il est trop relié à tout un bazar religieux.
Il reste néanmoins le thème magnifique du mystère....