Sun.
27
May

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Banlieue - I -

Junie entra, escortée de la forêt, et prise dans les cymbales du temps, elle s'assit à la fenêtre et pensa.

La nuit, perlée dans les étirements des nuages du soir, n'avait pas encore repris son empire de la veille. Junie regardait la banlieue. Elle songeait que bientôt ses immeubles s'allumeraient et qu'y rentreraient des locataires fatigués et infidèles à leurs élans d'antan. Les tours hautes comme des guirlandes d'hiver lui rappelèrent ce fait étrange: c'était la neige - à tout le moins son idée -, c'était la neige qui la replongeait dans une mélancolie tenace.

Chaque saison tenait pour elle dans une mélodie tamisée comme la lumière qui, dans les fêtes de jadis, l'accompagnait.

Le temps bien sûr avait passé. La neige d'hier pouvait bien avoir fondu mille fois, ce qui déchirait Junie devant sa fenêtre, c'était de penser à la mélodie maintenant seule qui essayait comme un grand vent de s'engouffrer dans les appartements hostiles. Du mièvre et du sucré des chansons aussi futiles qu'aimées s'étaient éteints les saxophones lascifs et les battements de percussions devant lesquels avec sa bande, elle se pâmait. Ne s'entendait, à chaque saison désormais, que les pas résignés de ce que tous, connus ou non, étaient devenus.

Son reflet dans la vitre oublié, Junie plongeait ses yeux dans les lumières des gens d'en face. De façon générale, entre ces tours, les mélodies d'antan avaient disparu avec les chevauchées rêvées de la vraie vie à venir. La fadeur des ritournelles rythmait les illusions perdues et l'absence d'aurore. Junie, l'œil rivé sur l'appartement d'en face, songeait toutefois que les notes oubliées d'hier y auraient peut-être quelque écho. Les étreintes, alors, n'y étaient pas mortes ni englouties.

Pour elle, l'amour à réinventer était resté lettre morte et le vent salubre emmitouflé au bas des tours n'emportait vainement que quelques feuilles jaunies. La musique intense était perdue.

Ce qui sortait des intérieurs était une radio versant sa soupe à tous les passants. Tristesse et molle mélancolie étaient le lot commun de la cité. Il fallait s'y faire et laisser au rêve le rêve sans imaginer un instant que l'au-delà puisse être ici-bas.

Amour perdues, amour trahies, lent renoncement à une vie intense et digne, jeunesse éloignée avec laquelle raisonnablement tout nous avait appelé à rompre, servitude désolée à la répétition salariale... C'était la substance de la soupe radio-diffusée, la pommade du temps passé à jamais disparu.

Confusément, Junie sentait bien l'injonction qui lui était faite : surtout ne pas se révolter. La révolte est un caprice d'enfant avait dit le maire de la ville lors de ses vœux de nouvel an et à la suite d'émeutes mémorables. Toute révolte se meut en son contraire, avait-il ajouté, et c'est l'antichambre de la dictature. Nous en avons fini avec les illusions lyriques et le réalisme est la grandeur de notre époque - où tout fonctionne, tout est à sa place.

Tous les commentaires

Ça me laisse songeur…

Ce beau billet n'a guère suscité d'intétêt.

L'auteur y tient de façon prenante la promesse du titre de son blog : Je cherche l'or du temps. Comment ne pas se sentir en sympathie avec ce que là Yvan Najiels donne à voir de son intime ?

L'or du temps. Si tu pouvais accepter de sentir, Yvan Najiels, que d'autres aussi le cherchent. Comme ils peuvent. En hésitant. En se trompant. En essayant autrement. En se décourageant parfois. En continuant…

Working class hero

Bon, Virgil, tu aurais détesté ce billet que ça n'eut rien changé. Sur le fond de ce que tu dis - que ce genre de billet soit de moi ou d'un(e) autre -, je suis d'accord avec toi. Le billet sur Finky est, au fond, de l'ordre de l'écume des choses.

Vieillir....

Oui...

La révolte est un caprice d'enfant

Ben oui!!! Justement! C'est pour ça qu'il faut y aller!

Un peu de mélancolie, je dis pas, ça fait du bien aussi de temps en temps!

Ceci dit, texte magnifique!!!!

Yvan, je crois soudain me souvenir du premier commentaire que j'avais mis sur le premier billet de vous que j'avais lu..... C'était "Ne vieillissez pas trop vite" ! Je serais incapable de le retrouver. Mais c'est marrant quand même: ça m'est revenu à cause de mon fichu esprit d'escalier....

Boris Vian - Georges Bataille - Raymond Queneau - Jean ¨Paulhan et tant d'autres merci pour ce morceau de belles lettres

Merci à Virgil pour cette exhumation, je dois dire.

Il faut que je compose la suite. Après -I-, -II-,...

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