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Michelet, Robespierre, politique.

Il est bon d'aller voir par soi-même, toujours. Même quand, précisément, aller voir demande du temps. Il faut lire, comme hypertexte de la prose historique et politique autour de la séquence 1789-1794, l'Histoire de la Révolution française de Michelet.

Gracq dit quelque part que le nombre de livres qu'on rouvre n'est pas si grand. Pour ma part, je sais qu'aux Misérables de Hugo ou à Illusions perdues de Balzac, mais pas seulement, pourra s'ajouter le récit historique de Michelet, récit au cours duquel l'écrivain finit, comme avant lui Lamartine (avec son Histoire des Girondins), robespierriste (il y a d'ailleurs deux préfaces de l'auteur attestant cette évolution, l'une de 1847 et l'autre de 1868).

Michelet, malgré de tortueuses anacoluthes, a ce point commun avec Hugo (et avec tout ce qu'on pourrait appeler le romantisme de gauche) qu'il est à la fois génial, visionnaire (Rimbaud saura s'en souvenir) mais en même temps populaire, accessible et lisible par le plus grand nombre (au reste, une classe de 1ère de mon lycée "défavorisé" a adoré Les Misérables). Cela tient sans doute à l'aspect hystérisant (au sens vraiment freudien d'un souvenir si prégnant qu'on le revit sans cesse) de l'œuvre de Hugo, aspect que l'on retrouve chez Jules Michelet. Malraux saura reprendre ce flambeau-là ; il n'y a qu'à écouter l'oraison à Jean Moulin et l'hommage à Jeanne d'Arc (Malraux évoque d'ailleurs dans ces discours et Hugo et Michelet). Hystérisant, en ceci qu'en lisant la Révolution sous la plume de Michelet, on a l'impression de la vivre, d'y être - le point de vue adopté étant souvent celui du peuple (magnifié par Michelet) ou, comme dans la description des clubs des Jacobins puis des Cordeliers, l'équivalent d'une caméra-stylo. Après tout, Michelet voyait son travail d'écrivain et d'historien (il est les deux, quoi qu'en dise l'éternelle réaction) comme une capacité à tout faire revivre. Il faut bien dire, et saluer cela, qu'il y parvient. Oubliée un instant la réaction contemporaine à l'œuvre... Je viens d'apprendre la Prise de la Bastille, les journées des 5 et 6 octobre 1789 où les femmes ramènent le Roi à Paris... Et c'est exaltant !

Bien sûr, l'intérêt d'une connaissance de la Révolution (la nôtre m'impressionne plus que la bolchévique, je dois reconnaître...) est davantage politique qu'historique. De ce point de vue, nos républicains, Chevènement et/ou Mélenchon en tête, feraient bien de lire les pages sur l'Incorruptible (ils confondraient moins, ce qui est une tendance lourde et dingue de la gauche républicaine, jacobinisme et bonapartisme). Nul laïcardisme obtus chez Robespierre, bien au contraire ! Si cette tendance a évidemment existé dans ce que l'on appelait alors « le côté gauche », on ne la retrouve pas chez Robespierre. Celui-ci désapprouvait la déchristianisation ! De même, lorsque l'Assemblée demandera aux prêtres de prêter serment, de nombreux représentants de la gauche révolutionnaire trouveront l'idée stupide et renforçant la réaction (celle propre au Clergé, notamment). Si à cela s'ajoute le rappel de l'admiration de Robespierre pour Pasquale Paoli, patriote corse, et son idée d'une confédération entre l'île et l'hexagone, on s'aperçoit qu'il y a loin de nos républicains à l'Incorruptible, à commencer par le rapport à la vertu (beaucoup plus important que l'idée de République). De Robespierre, Jules Michelet dit : Libre des hommes d'expédients, il se fit l'homme des principes.

La peinture de l'évolution du processus révolutionnaire dans le récit historique de Michelet dit aussi beaucoup de choses pour aujourd'hui et de façon très... structuraliste !

L'organisation jacobine préfigure le bolchevisme par son aspect d'avant-garde tandis que les Cordeliers sont moins rigoureusement organisés. Cela fait sourire, si l'on pense à celles et ceux qui déclarent - certes, c'est à la mode - Lénine périmé et absolument inutile pour nous autres. Faire de la politique, s'organiser... nécessite peut-être bien de se pencher sur les grands précédents pour les adapter aux temps nouveaux et non les jeter sans un regard.

Enfin, la question du peuple et celle du processus révolutionnaire.

Finalement, dans la France de 1789 comme dans la Tunisie ou l'Egypte de 2011, il y a toujours deux caractéristiques - au moins - que l'on retrouve : un régime à bout de souffle, sclérosé, corrompu, mûr pour pourrir et une étincelle populaire qui ne s'éteint pas (Mao disait qu'une étincelle peut mettre le feu à toute la plaine). Cela est vrai aussi pour la Russie tsariste du début du siècle dernier et pour la Chine pré-maoïste. Il y a donc toujours une part d'événement, i.e. irréductible et échappant à la raison humaine, dans un grand moment politique émancipateur. La France, en 1789 et après, n'y échappe pas.

Dans le récit de Michelet, l'idée d'une révolution qui avance malgré les obstacles (et ils seront de plus en plus nombreux, d'où la Terreur et sa justification) donne aussi à penser pour aujourd'hui. Ces hommes et ces femmes, paysans et paysannes illettrés, désormais debout, intelligents, comprenant les situations politiques, sachant à qui se fier et de qui se défier sont propulsés, précisément, par l'événement-Révolution. Tout est redisposé et rappelle que la politique en partage est la seule vraie démocratie. Impressionnante aussi, chez ce peuple, la primauté des principes, de l'idée d'un tous. Cela est arrivé, cela a eu lieu - et pas seulement entre 1789 et 1794, mais aussi, pour la France seule, en 1848, en 1871, en 1968 et en 1995. Cela reviendra.

De ce point de vue, du reste, le texte de Michelet est un solide antidote au discours actuel sur les classes populaires qui seraient passées avec armes et bagages du côté droit (pour parler comme les révolutionnaires). Ce discours, à la mode et séduisant puisqu'il justifie l'acquiescement au monde tel qu'il va, est faux. A chaque grand moment politique, que ce soit en France, en Russie, en Chine ou en Egypte, le peuple est au rendez-vous. Il sort de son sommeil, de sa résignation.

Il n'y a pas de raison qu'il en aille autrement aujourd'hui. Allons, quoi ?! Les médias abrutissent les masses ? Plus que le curé corrompu de jadis ? Le peuple de 1789 aimait le roi et pourtant, 4 ans après, couic !

Non, la révolte populaire est intacte, à n'en pas douter - même si elle est parfois triste.

Ce que vient nous rappeler Michelet, c'est que ce qui fait cruellement défaut à l'époque immédiatement contemporaine, ce sont les intellectuels et les hommes d'action (i.e. l'un et l'autre dans les mêmes personnes), leviers nécessaires aux journées d'aurore.

 

 

 

 

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Tous les commentaires

Ce que dit Michelet, c'est qu'il faut à un instant t, le télescopage de plusieurs évènements: des injustices insoutenables, des souffrances terribles, la faim au ventre, des femmes courageuses et exaspérées, des esprits (intellectuels si l'on veut, mais pas que, c'est beaucoup trop réducteur, Robespierre n'était pas un intellectuel) libres et justes pour transcender intelligemment la colère populaire (intellectuel ≠ intelligent) et enfin une prise de conscience collective (noosphère) particulièrement exacerbée à tous les niveaux des classes sociales pour rendre alors tout à coup possible ce moment de faire tous, ce moment de l'étincelle révolutionnaire.

Qu'un seul de ces éléments vienne à manquer et l'asservissement des masses peut continuer.

"On a interné ici différentes personnes d'importance; on dit qu'une révolution était près d'éclater, mais je crois qu'aussi longtemps qu'un Autrichien a sa bière brune et ses petites saucisses, il n'est pas près de se révolter." L.V. Beethoven, correspondance, 1794

Ce que ne manquent pas de savoir les dirigeants qui lâchent du lest quand surgit par trop ce danger de l'étincelle...

Dans Les Misérables, Hugo, s'égarant quelque peu, dit que "Napoléon, c'est Robespierre à cheval".

Robespierre est bien sûr un intellectuel. Il veut faire un rousseauisme en acte(s). Il est un intellectuel de la politique.

Pour cela, nul besoin de diplôme. Un ouvrier peut tout aussi bien être un intellectuel de la politique. C'est une question de situation.

L'héritier (y compris au niveau des anacoluthes) c'est Jean Luc Mélanchon. A cette aulne, Badiou n'est qu'un misérable Jean-Baptiste Carrier (de plume évidemment) On se demande pourquoi tu péfère le second au premier : pour ma part, je reste favorable a l"immarescible Restif de La Bretonne sans parler évidemment de
Jacques-René Hébert malgré son comportement lors de sa mise à mort (par le bourgeois Robespierre) mais aurions nous été plus brave ?

Mélenchon le mitterrandiste... C'est un peu comme si ce bon Maximilien s'était acharné à réhabiliter Mirabeau.

Mais bon, cher Marc, ton gauchisme - sans hébertisme ; Hébert étant une canaille - est le bienvenu !Indécis

Le Michelet est sans conteste l'oeuvre qui compte pour qui veut "lire la Révolution française".

Tout le reste, même l'excellent Mathiez, n'est qu'esquisse.

Je l'ai lu et refeuilleté maintes fois et l'ai même racheté pour en faire cadeau d'anniversaire à mon fiston.

Il s'en est, à son tour, récemment délecté.

C'est génial, faut dire !

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