Chronique de la Présidentielle affreuse -1-
« En toutes choses, vous devez vous régler, vous laisser diriger par les faits. Nous espérons avoir avant longtemps un Comité des faits, composé de commissaires des faits, qui forceront les gens à ne considérer que les faits et rien que les faits. Vous devez exclure de votre vocabulaire le mot Imagination. Vous n'avez rien à en faire. Vous ne devez en avoir dans aucun objet usuel, dans aucun ornement, ce qui serait, en fait, une contradiction » (Mr. Bounderby dans Temps difficiles de Dickens).
Il y a peut-être, ainsi que le dit Laurent Mauduit dans son article sur le débat d’hier entre « socialistes », des enjeux de première importance mais la vérité est qu’il y a consensus sur quelques points fondamentaux non seulement entre les six d’hier mais également avec l’UMP. L’une des forces du Front mal nommé « national », c’est d’avoir trouvé le nom UMPS puisque cela, hélas, recouvre une réalité. L’UMP et le PS sont des frères jumeaux maastrichtiens élevés au lait du FMI et de l’OCDE.
Sur l’Ecole - à l’instar de la quasi-totalité de la petite et moyenne bourgeoisie cultivée et citadine – le Parti socialiste est pour la liquidation de l’Ecole publique pour tous et de qualité. A la suite de Claude Allègre, il voit dans l’Ecole une antichambre de la vie professionnelle, une division du travail avant le travail, une succursale de Pôle Emploi. Guère plus. On pourrait même dire que s’il revient au pouvoir en 2012, ce sera pour finir le sale boulot commencé après la victoire de Jospin en 1997 et poursuivi ensuite par la droite, comme il est venu en 1981 pour définitivement désespérer la sidérurgie lorraine. Le PS, il est vrai, est un outil précieux en faveur des ajustements structurels du capitalisme.
On comprend dès lors pourquoi la littérature, la philosophie ou l’histoire, par exemple, cessent d’être essentielles et l’on oublie trop souvent qu’Allègre et Jospin, inaugurant la folie destructrice qui semble aujourd’hui triompher, voulaient maintenir la littérature exclusivement dans les séries littéraires et remplacer ailleurs le « français » par de la communication. De cela demeurent des traces : les emplois du temps des Premières L comportent des heures de littérature. Vous pouvez ainsi aller voir par vous-même.
De ce moment, la figure du professeur – devenue exclusivement celle du prof comme dans le navet des années Mitterrand avec Bruel et Bourseiller – n’a plus d’utilité, ringardisée qu’elle est par la bourse, l’argent-roi, le monde du travail et de l’entreprise et Bernard Tapie. Ce qui est insupportable au consensus capitalo-parlementaire et aux fondés de pouvoirs de la loi d’airain du néolibéralisme, c’est l’idée de gratuité. Gratuité du savoir, gratuité de la réflexion, gratuité du plaisir – dans le VIème arrondissement de Paris comme à Bobigny ou à Douai – face à un poème ou une équation inutile à la bourse. Bref, gratuité de la pensée. Pour en finir avec ce monde et cette école de doux rêveurs, les Bounderby du Parti socialiste, aidés du sociologue démago et crépusculaire François Dubet, proposent un programme simple qui est le symétrique du socle commun de l’UMP : Lire, écrire, compter, cliquer. Boursicoter ne fait pas partie des exigences explicites, mais, pas grave !, l’ENS Ulm s’en charge (lire à ce sujet l’article de Mathias Roux dans Le Monde diplomatique d’août 2011- ici).
L’enseignant traditionnel ne se justifie plus dans ce nouveau monde où, définitivement, l’éducation a remplacé l’instruction. L’instruction elle-même ne présente plus guère d’intérêt sauf pour quelques élites sociales privilégiées et le temps particulier nécessaire au travail du professeur tombe alors en désuétude. Le service de 15 ou 18 heures hebdomadaires, pour un métier qui demandait au fond d’être étudiant sa vie entière, de lire, de s’instruire et d’avoir la capacité d’éveiller le désir intellectuel, ne se justifie plus. La singularité du temps enseignant, du temps de ce travail-là, n’a plus lieu d’être. Il est alors possible de parler de prolétarisation du métier comme l’écrivent aujourd’hui dans Libération Guy Dreux et Francis Vergne.
Je me souviens ainsi d’un jour où le CPE de mon lycée, élu municipal socialiste, me voyant avec, sous le bras, Les Frères Karamazov de Dostoïevski, me dit, railleur : « Eh ben, on voit que t’as du temps, toi ! ». Une telle attitude est caractéristique du consensus capitalo-parlementaire sur l’Ecole. Celle-ci n’est plus un lieu de savoir et les enseignants, dont on trouve aberrant qu’ils aient du temps pour lire des pavés, sont destinés à faire peu à peu de la garderie – ou autre chose, tant qu’ils sont présents. Dans un tel lieu, hélas, devenu lieu de vie (est-ce à dire qu’en faisant des mathématiques, des lettres ou de la philo, on ne vit pas ?), la ségrégation sociale battra son plein et le pauvre Bourdieu pourra se retourner dans sa tombe. L’instruction sera, plus que jamais, une affaire d’héritiers.
Cette politique a déjà des effets. La mort de l’Ecole héritée de la Révolution française est en marche. Il faut lire, même si les projets des candidats PS sont insultants et insupportables, ce que veulent faire les socialistes de l’Ecole. Il faut, tout particulièrement, lire le projet d’Arnaud Montebourg (ici) qui aggrave le credo de Meirieu et Jospin (l’élève au centre) en ouvrant l’Ecole aux parents et, à vrai dire, à toux ceux qui veulent y mettre leur nez. Cet aspect ruine d’entrée toutes les déclarations d’intentions de M. Montebourg puisque vouloir réduire l’inégalité à l’Ecole en achevant la désanctuarisation de celle-ci est une absurdité flagrante.
De tout cela, les candidats potentiels du Parti socialiste ont très peu parlé sinon de façon très générale. Comme ils n’ont pas parlé des lois Hortefeux, Besson et/ou Guéant… Valls se faisant implicitement leur continuateur dans sa candidature au poste de Ministre de l’Intérieur. Ils n’en ont pas parlé car sur ces points ils seront féroces comme l’a annoncé le lapsus révélateur de Valls « Il faut fermer la France », lapsus bien peu relevé par des médias aux ordres.
La question se pose une fois de plus et comme chaque fois depuis 30 ans : que faut-il attendre du Parti socialiste ?
Sur la question de l’instruction publique, il est aisé de voir vers quoi l’on se dirige et qui pourrait se dire ou s’écrire comme suit :
Agite tes mains, évite les mots difficiles, ne quitte jamais ton sourire, dis "c'est bien" à tes élèves comme si tu étais leur nounou, approuve l'idée que non seulement tu es un branleur privilégié mais qu'en plus, tu travailles dans une succursale de Pôle Emploi... Et tu seras un bon professeur de demain.



Tous les commentaires
Le MEDEF méne la lutte des classe sur tous les terrains.
Le futur de l'enseignement vu par le MEDEF mais, défense de rire, ce n'est pas de l'idéologie.
http://www.educpros.fr/detail-article/h/c94769a2f2/a/exclusif-les-propositions-du-medef-pour-promouvoir-la-creation-dentreprise-aupres-des-jeunes.html
Extrait:
"Livre blanc du Medef : 7 propositions en lien avec l’éducation
1. Enseigner, tout au long de la scolarité, les vertus de l’échec surmonté, notamment à travers l’idée que créer, c’est prendre un risque.
2. Témoigner de la réalité de l’entreprise en classe, ce qui nécessite une remise à jour urgente des manuels scolaires et un travail régulier entre les enseignants et les entreprises, à travers une participation active du Medef dans la Commission des programmes.
3. Valoriser l’approche par compétences en complément de l’approche par connaissances et faire savoir, par exemple, aux élèves que manifester du leadership dans une activité extrascolaire est un atout pour les futurs créateurs d’entreprises.
4. Sensibiliser les enseignants eux-mêmes à l’entreprise et à la création d’entreprise par des modules de formation spécifiques.
5. Déployer des « mini-entreprises » dans tous les collèges et lycées de France.
6. Développer les témoignages d’entrepreneurs dans les collèges et les lycées, à l’aide notamment d’un guide d’entretien coproduit avec les enseignants pour préparer ces rencontres.
7. Sensibiliser tous les étudiants à la création d’entreprise, en élargissant à toutes les universités et toutes les écoles le plan « Etudiants entrepreneurs » lancé en 2009 avec le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et qui est actuellement mis en place dans une vingtaine d’universités. Un référentiel de formation auto-entrepreneuriale va être mis à la disposition des établissements, pour que les enseignants puissent l’utiliser en cours."
Chassez vos illusions, l'ennemi n'en à pas.
Michel Le Meur, camarade lucide.
ah ouiiiiiii!!
le leadership ou comment devenir /être /rester UN chef :càd dominer les autres!
compétence ??????????????
mais oui ,le médef excelle et se traduit dans son choix de cette compétence!
Oui, trois fois hélas.
L'école s'en va, l'école se meurt.
Comme l'hôpital, qui sous les grands coups de boutoir des comptables de droite et de lagauche*, est en train de périr.
La stratégie du choc est en marche.
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* Mention spéciale au sieur Claude Evin pour ses basses oeuvres
Très bonne analyse sauf que moi je dirais que la destruction de l'école a commencé sous Mitterand avec la réforme des écoles normales mais ça ne concernait que les instits et les profs ne les ont pas beaucoup défendus à ce moment-là ; Je dirais que cette destruction s'est faite avec l'accord et la bénédiction des syndicats .
Oui, Belange, c'est avec l'accord des syndicats, de certains "pédagogues et didacticiens degauche" qui ne connaissaient pas réellement le développement de l'enfant, et ont plaqué des schémas inadaptés et aberrants, que beaucoup de choses ont été écornées, endommagées.
Je vous suis, Belange.
Beau texte, Yvan, je suis tellement d'accord !
Tu incrimines le PS, il y est pour quelque chose, il est dans "l'air du temps", ni plus ni moins, comme toute bonne grosse institution. Et avec notre monstre Educ. nat., ça fait vraiment lourd.
Il en est de la pédagogie comme de la psychiatrie : il y a eu une période de grande créativité (années soixante, soixante dix), où se sont posées d'excellentes questions, se sont mensées de riches expériences, mais ça a fait plouf.
Je vais dire une banalité : la consommation guidant le monde, comment veux-tu qu'il en soit autrement. Bref, nous (au sens de pays) y sommes aussi pour quelque chose.
EXACTEMENT
ne noyons pas le bébé avec l'eau du bain !
la plupart du temps ,les professeurs n'ont pu compter que sur eux mêmes!
alors si pourchanger des créations de poste et des organismes comme les MAFPEN (analogues sur le principe) retrouvaient le chemin de l'Ecole , il serait possible d'espérer !
Les jeunes professeurs feront du bon travail si l'aide nécessaire (formation ) leur est concédée!!
A propos des collèges et lycées , tu écris:
Dans un tel lieu, hélas, devenu lieu de vie (est-ce à dire qu’en faisant des mathématiques, des lettres ou de la philo, on ne vit pas ?),
La soif de savoir est à ce jour subversive, dès lors qu' elle est partagée par des couches sociales vouées à être dominées.
Pascal, vous avez raison, sauf que parfois la soif de s'éteint : juste un pas, et on a Le meilleur des mondes.
Ma formule est lapidaire, juste pour dire que le chantier n'a jamais été aussi énorme.
Je vous entends bien.
tant qu'on sera dans une logique ibérale ,l'éducation ira mal .Elle n'ira mieux que si notre société change et c'est tout .Les réformes ne changeront rien tant qu'on ne sortira pas du libéralisme .
Et puis il serait bon qu' on s'occupe des conditions de travail des enseignants et de leur salaire : car pour enseigner dignement, il faut beaucoup d'énergie, d'optimisme et de joie de vivre et si on perd son énergie à s'occuper des parents , des problèmes administratifs etc qu'estce qu'il reste pour donner aux élèves ?