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May

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A ma grand-mère - I -.

Il faisait chaud déjà et mon portable était saturé de messages.

 

Le soleil ardent de juin, ça m'a toujours évoqué la mort. Je me rappelle la camionnette champêtre qui transportait la dépouille de mon arrière-grand-père à travers les champs verts et jaunes des paysages de l'Aisne clairsemés ici et là de petits bois... J'avais été frustré de ne pouvoir combler ma curiosité : ma mère m'avait jugé trop petit pour être autorisé à voir le corps du défunt et avait refusé que je l'accompagne au funérarium. Mon désir infantile de voir la mort attendrait encore un peu.

 

Château-Thierry, Tardenois la Rivière, Cormont sur Ourcq et sa chapelle pour les obsèques de l'ancien volontaire de 14...

 

Tout ça, ma foi, était naturel. Il avait passé 90 ans, Isidore, et je n'avais d'ailleurs pas connu sa femme, Amélie, morte peu d'années avant ma naissance. Je ne sais même pas, je ne sais même plus si je lui ai un jour parlé à mon arrière-grand-père. Je me souviens de lui, grand, dégingandé, avec un long pull, quelques points de barbe malgré le rasage de ses joues flétries et tombantes comme celles de Droopy. Il avait eu la classe et la joie de vivre d'un aviateur anglais ou d'un agent secret de Sa Majesté, de sorte que mon oncle l'appelait Charles Bronson. Dans sa chambre d'hospice avec le soleil dehors glissant ses filets à travers les vitres, il avait conservé un regard doux sous son air désormais hagard. C'est qu'il pétait les plombs, alors, et nous parlait de son voisin de chambre comme d'un instituteur dont il n'avait pas peur. J'ignore si la pipe et l'odeur de tabac qui envahissaient l'appartement de ma grand-mère à l'époque où il vivait chez elle l'accompagnait encore.

Peu après, Isidore mourut. C'était en juin 1984, au lendemain de ses 91 ans. Ma mère l'annonça à mon frère et moi et nous nous forçâmes - enfin, je parle pour moi... - un peu à pleurer. A 10 ans, la question du temps est un impensé et les vieux semblent clairement faits pour disparaître. Je n'avais évidemment connu mes arrières-grands-parents que dans leur grand âge et l'idée que ces gens-là pussent avoir eu une enfance et une jeunesse ne m'effleurait même pas. Avoir 85, 90 ans ou l'âge de Moïse ou d'Abraham était à mes yeux équivalent d'autant que l'impression qui me reste de la plupart de ces vieillards est celle de gens en retrait, voutés le plus souvent et approuvant d'un léger mouvement de la tête ce qui pouvait se dire ou se décider en un monde qui, désormais, ne leur appartiendrait plus. Le temps, alors, ne me traversait pas : rien ne passait vraiment hormis les années scolaires ; rien ne semblait, en dépit même des faits, devoir disparaître. La sensation du passé viendrait plus tard. Aller de l'avant était sans fin et vieillir une vue de l'esprit. Ne mourraient que ceux qui étaient déjà vieux.

Puis ce portable, donc, plein de messages quand je le rallumai en sortant du lycée de B*** où j'interrogeais des candidats au baccalauréat. On avait essayé de me joindre de nombreuses fois en peu de temps, revenant probablement à la charge alors que, mon téléphone éteint, il était évident que je ne répondrais pas. Il y avait donc urgence à me parler.

Évidemment, j'ai compris. J'ai compris si vite, je crois, que je n'ai sur le coup pas même eu le temps d'être inquiet. J'avais, dans les semaines qui avaient précédé ce jour de juin, plusieurs fois craint en constatant que ma mère m'appelait ou m'avait laissé des messages qu'elle ne m'annonce ce que nous redoutions alors depuis plusieurs mois et j'avais malgré moi répété mentalement la catastrophe.

Je savais - nous savions - qu'elle était malade et qu'en pleine chaleur torride, elle avait froid et fondait à vue d'œil.

Ce fut donc, comme attendue, la voix de ma mère. Le message était lapidaire et le ton singulièrement dégagé. De toute façon, inutile d'en faire des tonnes. Les circonlocutions, dans un tel moment, auraient été malvenues.

 

"Je t'appelle pour te dire que ta grand-mère, elle est morte".

 

Stupeur ? Pas exactement. Mais quelque chose quand même. L'impression qu'un désastre intime a lieu sans pouvoir en mesurer immédiatement la portée. La prise de conscience que ma grand-mère avait elle aussi fini par vieillir. Ma première réaction fut cependant froide et distanciée et j'eus même le sentiment que finalement, bah !, je m'y attendais tellement, à la mort de Grand-mère, que j'encaisserais bien le coup.

C'était la pause de midi. Avant de reprendre les oraux, il fallait que je trouve un troquet où manger mais déjà, je n'avais plus très faim.

J'appelai un copain, une amie ainsi que mon grand-père paternel. Parler, c'était aussi prendre conscience. Il y avait une femme à qui je ne parlerais plus jamais, à tout le moins comme avant. Sans doute ne le savais-je alors pas tout à fait encore ou, en tout cas, pas dans ma chair, pas de façon évidente et au-delà de toute pensée.

J'allai manger puis revins au lycée pour leur dire que ma grand-mère était morte et qu'il fallait que je parte en province pour l'enterrement.

J'interrogeai néanmoins deux élèves dans l'après-midi. Ils furent certainement surnotés tant j'avais la tête ailleurs, me répétant à satiété "Grand-mère est morte". Morte, mort. La mort. Il fallait, comme quand j'avais trois ans et lors du décès d'un arrière-grand-père, que peu à peu ce mot bref, sec et aux natures grammaticales multiples, il fallait que ce mot s'imprimât en moi au point d'en ressentir dans tout mon être l'impossible vérité.

"Morte" "Grand-mère est morte" "Noémie S." suivie des deux dates entre lesquelles, bien sûr, il demeure vain de l'enfermer... Tout cela revenait en moi sans que réellement je pusse éprouver ce qui se passait.

S'il faut du temps pour détisser le lien de soi-même et du monde, il en faut tout autant pour continuer sa vie en ayant dénoué par la force des choses les liens qui nous sont chers.

Grand-mère est morte.

Mon enfance, avec elle, est passée comme un château de sable sous une vague qui la ruine.

J'ai compris, ce jour-là, le tragique de nos vies alors que jusqu'à cet instant, j'étais confusément persuadé que j'y échapperais.

Mon enfance a duré. Elle est morte une nuit de juin, très tôt, à l'hôpital de Reims. Les mains vieillies et noueuses de Grand-mère ont emporté avec elles le rire des mouettes de Saint-Cast ou de Sainte-Marguerite et l'arbre à poux de Tardenois la Rivière, en un éclair, s'est teinté de sépia.

 

Seuls les morts scandent l'écoulement du temps. Leur silence seul nous dit ce qui n'est plus.

 

Soudain, des souvenirs. Une page se tourne avec une brutalité d'airain. Tout - de la balançoire d'étés passés à Saint-Frégant au milieu des années 1980 et à laquelle s'essayait également Grand-mère à une conversation presque théologique très récente sur l'homme et la solitude -, tout cela se fond en un unique ensemble de faits indistincts en apparence et dont désormais l'esprit seul, malgré sa contingence, est le dépositaire. Ce qui en un instant s'est évanoui échappe à toute chronologie : chaque élément s'éloigne de moi d'un même pas. Le lait de poule que me fit en pleine nuit ma grand-mère, quelques mois avant sa mort, pour soulager un mal de gorge ma paraît aussi loin que les promenades anciennes sur les sentiers des douaniers en Bretagne où, menant la marche à l'aide d'un bâton, elle écartait les ronces du chemin et nous mettait en garde contre les vipères. Au reflux de cette vie comme d'une vague dont les vivants, par la mémoire et la parole, préserveraient l'ombre censée périr avec elle, je ressens pour la première fois combien j'ai brusquement vieilli. Cela n'a pas de rapport avec le temps qui passe. Il s'agit d'autre chose. Le temps meurt et sa seule mesure, c'est la mort. Sa seule preuve tangible.

Je fais encore résonner la voix de Grand-mère dans ma tête mais ce sont les mêmes formules qui reviennent ("Alors, mon gamin !", "oh, sa mère !" et quelques autres). Je la vois aussi sortant de sa cuisine où elle a passé une grande partie de la matinée. Je l'entends dire "Moka".

Je me souviens de tout, me semble-t-il, mais je sais bien que peu à peu des détails s'effritent et que les lieux perdus finissent par me tromper. Je me souviens de la grande pièce de l'appartement HLM - mes grands-parents étaient des ouvriers - et du soleil à travers les rideaux d'un blanc impeccable ("La propreté, c'est le luxe des pauvres", me disait ma grand-mère quand je rechignais à me laver). Je me souviens du couloir et des trois pièces disposées autour avec, au fond, la chambre de Grand-mère et le crucifix au-dessus de son lit.

Je me souviens, enfin, du balcon par lequel on s'échappait parfois de l'appartement, mon frère, mes cousins et moi. Grand-mère vivait au premier étage.

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Proximité de vos lignes avec mes pensées.

Ma grand-mère est morte fin juin 2003. C'était la première disparition parmi mes grands-parents et elle fut comme une mère pour moi. C'était ma grand-mère la plus chère. Pas une semaine qui passe sans que je pense à elle.

Il y aura une suite sur mon blog.

Emouvant. Bel hommage.

Mon grand-père maternel est mort quand j'avais 16 ans, à l'hôpital de Dreux, hôpital alors fraichement rénové et fort désert dans mon souvenir. L'année du coup d'Etat au Chili. Quelques heures avant, il m'avait parlé d'une promenade à faire dans Paris avec lui. Il était fervent pour aller à la messe comme à sa réunion de cellule du PCF, à la fin de sa vie.

La mort, le fascisme (Dreux la ville qui fut le premier succès électoral du FN, 10 ans plus tard), et la nécessité d'une révolte à transmettre (et transmettre d'autres valeurs de vie) contre la mort et le fascisme, se sont associés pour moi, à cette époque. Je ne l'ai su que plus tard.

J'ai la gorge nouée, là. J'ai aussi appris la mort de ma grand-mère à peu près de cette façon. Accident de voiture. On était très proche, le choc.

Toujours superbes vos écrits, Yvan...

Yolaine

Magnifique texte, Yvan. Un beau tombeau, au sens où on l'entendait jadis. Dans les temps jadis.

Vos aïeux sont honorés. Cela vous honore.

 

C'est marrant, Pierre, c'est mon idée de titre, Tombeau.

Un titre qui conviendrait. Mais il faudrait l'expliquer. Peu de gens se souviennent de ce que cela signifie.

Et pourtant là, en mots, ou certain "Tombeau" de monsieur de Sainte-Colombe...

Cher Yvan Najiels,

Petite bourgeoisie heureuse, en somme (vous, vos grands parents je n'en sais rien). Un Africain d'Afrique me disait un jour : "vous les Blancs vous vous plaignez tout le temps mais vous avez des médecins et des hôpitaux". Je me souviens aussi de sa hutte, sans eau ni électricité mais avec un portrait du général de Gaulle, dans un bidonville éloigné de la capitale, de la mort de sa fille faute de soins...

cela dit moi aussi j'ai des anciens à pleurer, dont certains ne sont pas morts dans leur lit. Du coup votre billet m'a touché aussi. Saleté de sensibilité d'Occidental.

Bonjour à la censure, au passage.

Cordialement

Qu'est-ce que vous écrivez bien ! Merci pour ce beau texte.

Certains souvenirs, ambiances, mots, restent très précis, et ne s'effritent pas, je trouve... ou alors nous les cultivons ?

Pascal b, mes grands parents maternels sont morts et enterrés à Dreux, l'un parti assez brutalement chez lui, nous ramenant en catastrophe de vacances dans les Pyrénées, ma mère et moi. Il faisait chaud, aussi. Et elle, à l'hôpital de Dreux, quelques années plus tard. Je ne l'ai vue qu'à l'enterrement, ma grand-mère gâteau devenue un peu gâteuse .... Elle était trop loin. Le FN, pas leur truc ... Chez eux j'ai souvent entendu le nom de Maurice Viollette, pourtant mort avant ma naissance.

A vous lire, pour la suite ...

Pareil.

J'ai appris la même chose en revenant du lycée.

C'était le 22 octobre 1960.

C'était hier.

Beau texte, Monsieur Najiels.

Merci.

Tant que nous les portons ainsi en nous ils ne sont pas vraiment morts. C'est nous qui laissons à chacun de ces départs un peu plus de copeaux de vie.

Oui.

Merci. Les mots vrais sont universels. Dans quelques jours mon vieux Joseph... Je l'ai quitté tout à l'heure en lui disant "Soyez sage"... et il a souri. Un vrai, furtif, mais vrai sourire. Il y a encore parfois des pensées derrière le bleu lavé du regard. Pas pour longtemps.

Joseph, c'est votre déboutonné à vous, Dianne, celui de ma Germaine ?

Non, boutonné jusqu'au cou. Et qui attend... digne jusqu'au bout. Si possible.

Digne jusqu'au bout, de toute façon, Dianne. Pensée pour Joseph, qui attend ...

C'est étrange comme parfois on met du temps à réagir, le message est là, froid et souvent étranglé dans la voix de celle ou celui qui vous l'annonce. Mais le manque, lui, vient bien après.

Toujours et il vous surprend au moment ou vous vous y attendez le moins. Cet après midi en passant devant un cirque, avec mes parents de passage pour les fêtes, je me suis rappelée ces virées avec mon grand-père, qui adorait le cirque et m'y traînait souvent, (traîner mais en fait je protestais pour la forme, si je n'aimais pas les animaux ou les jongleurs, j'aimais être avec lui, tout simplement.) Je le dis à mes parents qui ne se rappelaient pas trop, étrange mémoire discordante à plusieurs voix qui ne nous rappellent pas toujours la même personne.

En tout cas, merci pour ce beau texte plein d'émotion !!

Chère Christel,

Votre commentaire me rappelle les "cadavres dans le placard" qui doivent exister dans nombre de familles : mort par suicide, malades mentaux (qu'on appelait chez les nantis dont faisait partie ma famille "excentriques" jusque dans les années 60 s'ils étaient en liberté), collabos, faillis, etc...

et aussi, contrairement à l'opinion d'un commentateur : les morts ont toujours tort, sont récupérés par les vivants à telle ou telle fin...ça ne s'applique pas qu'à la mort de Lénine récupérée par Staline.

Cordialement

Merci Ivan.

Pause au milieu des agapes avec les amis, envie de souffler, de m'en griller une et me voila sous au ciel bien couvert à repenser à mon arrière grand mère.

Toujours en pause, pour me changer les idées, j'ouvre le PC et lit votre billet et merde ...

Chez moi il n'y a pas eu de grand-mère, mortes trop jeunes avant ma naissance. Mais il y avait l'arrière grand-mère, "La Grand Mère" qui avait élevée ma mère.

Dans sa petite maison, à la campagne, avec un bout de terrain qu'elle a continué à entretenir et utiliser jusqu'à la fin, un potager modèle, un poulailler, quelques clapiers, le puit où l'on tirait l'eau, deux vaches pour le lait (sauf à la fin).

Il était hors de question (inimaginable) de changer quelque chose (comme mettre l'eau courante). Elle ne voulait pas en entendre parler. Les petits enfants veillaient au grain.

Plein de souvenirs me remontent.

C'est quoi ce lit trop haut (vu d'un gamin de 10 ans!) dans l'unique pièce ?

"Michel, vient m'aider à choisir un lapin". Celui là il est mignon. Ah oui mais il est trop petit, on va prendre celui ci (il y avait 3 personnes à recevoir). Et crack ...

Comme vous, je n'étais pas là, loin en séjour colo/linguistique en Irlande lors du décès et difficilement joignable (pas de GSM évidemment ni de téléphone - Irlande année 70) mais c'était normal.

J'ai appris son décès à mon retour, un décès tranquille, du genre un matin où l'on ne se réveille pas, à 98 ans. Grande tristesse bien sur mais tous mes quelques séjours chez "La Grand Mère" avaient déjà du m'apprendre beaucoup de choses.

 

Merci Ivan pour ce billet et tous mes vœux.

 

J'y retourne. Il y avait de la sagesse et de la résilience dans ces aïeux.

 

 

 

Billet très émouvant qui fait remonter les souvenirs d'enfance.

Ce soir dans cette débauche des paillettes si futiles ce petit rappel d'émotion vraie et profonde fait du bien

Récit très touchant, du genre de ceux qui nous rapprochent tous, forcément, et si bien écrit.

Belle et heureuse année, Yvan

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