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LES BERGES DE SEINE A ARGENTEUIL. Sur les traces de Claude Monet. Par Mustapha Saha.

L’histoire d’Argenteuil est indissociable du fleuve qui la baigne.

Dès le néolithique, les premiers hommes sanctuarisent ce bout de rive inclassable, tamisé de lumière azurine et d’ondulations flamboyantes, pour construire leurs sépultures collectives. Le monument funéraire de l’Allée Couverte, fortuitement découvert au XIXème siècle, demeure une référence archéologique incontournable.

Du moyen-âge subsiste une plaque sculptée, empreinte remarquable du rôle vital de la Seine dans le destin de ce bourg francilien baptisé du beau nom celtique de Miroir du fleuve (argant = argent ; ialo = clairière). Le bas-relief appelé « l’Enseigne de poissonnier » représente Saint Julien l’Hospitalier, patron des mareyeurs, et son épouse, transportant dans leur barque le Christ transfiguré en lépreux. Argenteuil grouille, à l’époque médiévale, d’une faune bigarrée de pêcheurs et de contrebandiers, de bateliers et de passeurs, d’artisans et de carambouilleurs, d’aubergistes et de marchandes d’amour, d’austères bénédictins et d’affreux prédicateurs.

Au XIIème siècle, ce sont les murmures du fleuve qui protègent les ébats d’Héloïse et d’Abélard, à l’ombre de l’Abbaye Notre-Dame où l’héroïne universelle des amours impossibles fut élevé et instruite avant d’en devenir prieure. Cette Abbaye Notre-Dame de Sainte-Marie, berceau du féminisme, fut fondée au IXè siècle, par Théodrade, fille de Charlemagne. La Tunique du Christ, déposée dans la Basilique Saint-Denys, œuvre de 1866 du célèbre architecte Théodore Ballu, fait toujours l’objet d’un pèlerinage agréé par le Vatican.

La Seine couve si bien la mémoire de la ville que le musée du Vieil-Argenteuil trouve abri à son voisinage dans la maison de campagne de René Coiffier, seigneur de Roquemont, qui la lègue, au XVIIème siècle, à la confrérie des Filles de la Charité. La vieille bâtisse est réaménagée en hospice pour « les pauvres malades » avant d’être promue hôpital par Louis XIV. Le musée détient comme suprême emblème de la Seine une pirogue moyenâgeuse miraculeusement conservée dans la vase du fleuve, et dans un bric-à-brac invraisemblable, des vestiges archéologiques, des épitaphes précieuses de pierres tombales, des reliques chrétiennes, des bustes et des portraits de célébrités locales, des hottes de vendangeurs, des ficheurs d’échalas, des botteleurs à asperges, les seize carnets du vigneron Jean-Etienne Delacroix (1849-1923), surchargés d’admirables dessins naïfs et d’importantes informations sur l’évolution de la vie rurale et quelques peintures de petits maîtres ignorées par l’histoire de l’art, et, comble de misère patrimoniale pour une cité redevable de sa renommée mondiale à Claude Monet et à ses géniaux compagnons, et aux trois cents chefs-d’œuvre qu’ils y réalisent, aucune œuvre impressionniste hormis deux tableaux de Gustave Caillebotte.

Au XIXème siècle, les grandes régates et leur festive ambiance attirent le tout Paris artistique et littéraire. Gustave Caillebotte, grand peintre et généreux mécène, membre actif du Cercle de la Voile de Paris, architecte naval et compétiteur hors pair, épris d’un bassin d’eau sans pareil, consacre sa fortune, son œuvre et sa vie à promouvoir la ville d’Argenteuil. Claude Monet, citoyen argenteuillais pendant une décennie de féconde création, s’y installe et s’y aménage son fameux bateau-atelier. La villa Claude Monet, acquise par la Commune, dresse toujours sa superbe façade en face de la gare, à deux pas de la maison où Karl Marx séjourna, à plusieurs reprises, les deux années de sa vie, chez sa fille Jenny.

A l’aube du XXème siècle, les premières voitures Lorraine-Dietrich taquinent la Seine et l’hydravion Donnet-Levêque s’envole sur son plan d’eau. Le site nautique relève les défis des temps modernes sans renoncer à sa vocation festivalière. Après la seconde guerre mondiale, dans l’aveugle euphorie des trente glorieuses, les bords de Seine sont cruellement mutilés. Des maisons de vignerons séculaires, des demeures bourgeoises centenaires, des ruelles pittoresques et vivantes sont froidement sacrifiées sur la table des architectes. Des lieux de mémoire irremplaçables comme le château du Marais et la maison natale de Georges Braque sont impudemment broyés par les machines à béton. Les tours étouffantes et les barres tentaculaires font table rase des traces du passé. La route départementale étrangle le cœur de la ville et la coupe de sa veine fluviale. La Seine devient un dépotoir.

Quand Edouard Pignon réalise en 1969 la fresque monumentale « l’Homme du XXè siècle », qui couronne la Maison de la Jeunesse et de la Culture, il oriente la représentation de la guerre et du chaos vers l’avenue Gabriel Péri, plongée dans l’enfer de la circulation automobile, et dirige son allégorie de la paix vers la Seine, au cours immuable et toujours renouvelé.

Il aura fallu attendre le XXIè siècle pour que les autorités territoriales décident de relier, à nouveau, le fleuve à la ville, fassent nettoyer les berges des immondices qui les dégradent, sauvegardent la faune et les plantes exceptionnelles qui s’y sont acclimatées, protègent le couple de rapaces qui y a élu domicile, débroussaillent les chemins, les plateformes et les talus, aménagent des sentiers de promenade, des aires de refuge, de pique-nique et de repos, implantent dans la verdure des équipements ludiques et culturels, réinsufflent enfin l’esprit des guinguettes, qui grise les têtes et dégourdit les jambes, en un mot, restituent aux habitants l’espace naturel et le poumon vert dont ils ont été, si longtemps, sevrés. Mais, ce projet vital, de montages en démontages, n’a toujours pas abouti.

Copyright © Mustapha Saha

 

CLAUDE MONET par Mustapha Saha

CLAUDE MONET par Mustapha Saha.

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Contact : mustapha.saha@gmail.com


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