Mexique : En terre maya zapatiste, l'amour aussi se regarde à deux...
L'ensemble des 6000 langues parlées sur notre terre sont des constructions géniales. Elles représentent probablement ce qu'ont fait de mieux les hommes et les femmes qui nous ont précédés. Lentement élaborées, polies de génération en génération par des milliers d'individus engagés dans l'acte quotidien de communication, elles sont parvenues à dire un peu de la beauté et de l'extrême complexité du monde. Au passage, elles ont donné à la pensée humaine sa profondeur et sa puissance1.
Et leur variété, justement, constitue l'un des aspects fondamentaux de cette immense richesse que nous autres, êtres humains, avons héritée et améliorée.
Mais les acteurs du système industriel, obsédés par l'objectif de production à l'identique et en série de la même pièce, et tendus vers leur idéal de clonage du vivant, veulent la disparition de tous les particularismes, jugés folkloriques et désuets. D'où ce mépris pour les petites langues. L' ignorance nous fait les qualifier de dialectes ou de patois, de non-écrites, ou encore de sans grammaire, poussant irrémédiablement à l'usage universel d'un idiome unique... Une langue que bien peu, d'ailleurs, maîtriseront réellement. Et qui reflétera alors, tragiquement, l'appauvrissement et l'affadissement général d'une culture, rendue de toutes façons obsolète devant l'implacable ascension de la machine.
L'intérêt pour la conservation des langues locales et la mémoire historique est assimilé à une curiosité vieillotte et morbide, à un dada
Au Chiapas, les zapatistes construisent leur école autonome autour des langues (et des savoir des anciens, les grand-mères et grand-pères des communautés), sans pour autant rejeter l'espagnol et les autres matières qui permettent d'enrichir l'appréhension de ce qui les entoure.
Ailleurs, dans l'Oaxaca, le Guerrero ou le Michoacán, par exemple, où les langues indigènes ont parfois subi au cours des dernières décennies une rapide érosion, liée à la destruction des communautés, à la scolarisation en castillan, à l'émigration et à l'invasion du capitalisme industriel, la prise de conscience est identique. Les mouvements de résistance comme ceux qui se coordonnent au sein du Congrès National Indigène, placent la question linguistique au coeur de l'effort de reconstruction. Ecoles et radios communautaires ressurgissent un peu partout, malgré le contexte de répression économique, culturelle et militaire7. Cela, même dans des régions où la cause pouvait sembler perdue.
A l'instar de celle des 56 langues encore parlées au Mexique, l'occitan, le basque, le corse, le breton, le picard et l'alsacien, mais aussi le poular, le manjak, le soninké ou le wolof, l'arabe ou le berbère8 pourront peut-être un jour (re)trouver leur vraie place dans notre pays. Ne serait-ce que pour que nos enfants restent capables de se regarder les yeux dans les yeux, et dire quelque chose comme lek xkilot, dans une langue qui ne soit pas celle du sms. Ou bien, à défaut, de se souvenir du sens des mots terre, bien commun, travail collectif, autonomie, dignité et envie de vivre...
Août 2009 - Jean-Pierre Petit-Gras
1Et pas seulement en Grèce, ou dans la civilisation occidentale. Bien au contraire. Le dernier livre de Marshall Sahlins (La nature humaine, une illusion...) nous le rappelle gentiment.
2En premier lieu la force des liens entre individus, et leur relation à la terre.
3L'imposition de l'espagnol sur le continent américain a joué le même rôle que celui auquel « prétend » aujourd'hui l'anglais à l'échelle mondial. Mais l'étude de l'anglais ou de l'espagnol, du portugais, de l'arabe, du chinois ou même, pourquoi pas, du français, peuvent être envisagés comme une occasion d' ouverture et d'enrichissement culturel.
4La participation financière demandée par le Centro de Español y Lenguas Mayas est presque dérisoire. En outre, les enseignants, expérimentés malgré leur jeunesse, ne sont pas payés. L'argent est remis à la Junta de Buen Gobierno, l'auto-gouvernement local. Dans la région toulousaine, les associations Mut Vitz 31 et Américasol peuvent renseigner sur la marche à suivre pour participer à ces cours.
5Ceci laisse entendre qu'une culture collective, solidaire, sans hiérarchie, a pu imprégner, malgré toutes ses limites, la société de nos aïeux.
6Voir, par exemple, Carlos Lenkersdorf (1998), Les Hommes Véritables, Ludd, Paris. P. 94 et suivantes.
7Sans aucune subvention de l'Etat ni des institutions, à quelque niveau que ce soit. « Si nous voulons reconstruire pour nous, il nous faut le faire par nos propres moyens, par l'auto-organisation. Sinon, nous nous condamnons à la récupération, à la soumission et à l'échec », expliquait récemment un activiste culturel p'urépecha proche du CNI.
8Comme de nombreux Africains, les Mayas du Chiapas, et singulièrement ceux des villages zapatistes, apprennent souvent à parler 3 ou 4 langues. Ils n'ont pas pour cela besoin d'étudier aussi longtemps que ce préfet qui voit des Noirs partout. Ni même de l'aide des méthodes « interactives » des méthodes pédagogiques du commerce.
