La fosse tranquille, slogan recyclé (#8)
Claude Bastian, alias clbast37, est un abonné-blogueur de Mediapart. Il est né en 1937 et est retraité dans la Manche. Il est membre du PS depuis 2006.
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Vous avez vu ce spot récurrent (récurant?) sur France 3: la fosse tranquille. Si vous avez plus de 50 ans et si vous n’avez pas le tout-à-l’égout, il vous a touché parce que vous êtes son cœur de cible. Exactement comme son modèle – l’affiche de la force tranquille - ciblait la tranche de l’électorat qui a fait pencher la balance en faveur de François Mitterrand en 1981. C’est cette année là que commence l’histoire du PS comme parti de gouvernement sous la Vème République. Revenons sur cette histoire avant de gloser sur le marasme actuel.
Mitterrand I et II : deux victoires et quelques enterrements
L’affiche d’alors, comme le spot d’aujourd’hui, plaçait un personnage rassurant devant une idylle champêtre, métaphore de la continuité des valeurs de la France profonde. Le message était paternaliste et conservateur, comme ceux du Parti de l’Ordre en 1848 et du Maréchal en 1940, mais qu’importe, la gauche fêtait le 10 Mai avec 51,74% la première alternance de la Vème République, confirmée en Juin par la victoire absolue du Parti Socialiste aux législatives.
Suivit une année de réalisation de quelques propositions emblématiques du programme commun de la gauche. Puis, se trouvant fort dépourvu quand la bise fut venue, le Président prit le virage de la rigueur, renonçant au passage au projet de grand service public de l’éducation sous la pression des partisans de l’école libre.
Exit Mauroy, place à Fabius. Ce changement de cap et de gouvernement s’effectua à la mode de la IVème et de la Vème République, sans dissolution de l’Assemblée et sans nouvelles législatives. Le premier septennat de Mitterrand se termina par la première cohabitation avec le gouvernement Chirac sorti des urnes législatives. Le second, commencé avec le triomphe (54%) de la force tranquille sur Chirac l’agité, se termina par la cohabitation Mitterrand-Balladur après la débâcle socialiste aux législatives de 1993.
Et le socialisme dans tout ça? Ce n’était évidemment pas la préoccupation première du Président élu en 1981 et réélu en 1988. Vu le parcours sinueux de l’homme politique devenu Premier Secrétaire comme on devenait autrefois Roi de Pologne, ce n’était pas surprenant. Ce qui l’était plus, c’est la métamorphose du défenseur des valeurs démocratiques en un savant manipulateur des institutions qu’il critiquait dans le Coup d’état permanent.
Plus encore, qu’il ait pris soin de former dans son sérail une jeune garde labellisée socialiste dans le culte de la chaîne d’autorité gaullienne Président > gouvernement > Parlement.
Cette plus très jeune garde, ce sont les éléphants d’aujourd’hui, gazelle comprise.
«Les institutions étaient dangereuses avant moi et elles le seront après moi.» Ainsi dit Mitterrand et flatteurs d’applaudir. Pourquoi alors, conscient de ce danger, n’a-t-il pas tenté de les sécuriser, au plus tard avant la fin de son second mandat? Il avait le pouvoir de le faire. A titre d’exemple, l’Article 16 de la Constitution sur les pouvoirs exceptionnels du Président n’a pas été supprimé comme prévu au programme commun de 1972. Ce n’est qu’en 2008 que la révision dite du Comité Balladur-Lang en limitera l’exercice sans contrôle à trente jours.
Chirac 1997, Jospin 2002, même motif, même punition.
En 1995, à la surprise générale, Chirac élimine Balladur au premier tour et bat Jospin au second. Mais, pourtant assuré d’une confortable majorité à l’Assemblée, le gouvernement Juppé qu’il a nommé bat des records d’impopularité avec sa politique de rigueur. D’où l’idée géniale soufflée à Chirac par son secrétaire Villepin : dissolvons l’Assemblée et triomphons aux législatives en promettant de réduire la fracture sociale, remettant ainsi l’opposition socialiste à sa place tant qu’il en est encore temps.
Mauvais plan. En effet, Jospin arrive à réunir une majorité de gauche plurielle et gagne les législatives de 1997. Suivent trois années fastes pour cette majorité, guère gênée aux entournures par le Président. Les deux années suivantes le seront moins, ce qui donnera à Jospin une idée géniale: synchroniser le quinquennat législatif avec un quinquennat présidentiel en plaçant les législatives un mois après les présidentielles. L’idée (gaullienne au demeurant) était de débarrasser un Président «bien élu» du «fardeau» de la cohabitation.
Approche plus dogmatique que celle de Balladur pour qui la cohabitation était la preuve de l’esprit démocratique de la Constitution. N’empêche, Chirac accepte le quinquennat et l’inversion du calendrier et Jospin, confiant dans son bilan, s’engage dans la campagne présidentielle. Las, des divisions avaient commencé à se faire jour dés 2000 dans la majorité plurielle et les réformes urgentes comme celle des retraites avaient été reportées au quinquennat de Jospin.
A partir d’Avril 2002, ce fut un quinquennat Chirac, conforté par la déroute socialiste aux législatives. Ces défaites témoignent de la méfiance de l’électorat pour une direction socialiste qui prétend faire mieux que la droite dans le cadre institutionnel de la Vème République. Ceux qu’on n’appelait pas encore les éléphants ont préféré n’y voir que l’échec personnel du candidat, sans encore parler d’élections imperdables comme en 2007.
2007, une défaite bien préparée.
En 2004, trois ans avant les élections nationales, le PS n’avait pas encore de projet, ni de leader capable de s’imposer comme candidat de la gauche unie. C’est alors qu’on a vu les éléphants sortir du bois et les courants du PS se muer en écuries présidentielles.
Fabius, impressionné par le demi-succès de «son» Traité de Maastricht et par le battage médiatique de l’extrême gauche contre le TCE, vire de bord et se prononce publiquement pour le non au référendum, en contradiction avec la majorité du Bureau National. Pour être candidat en 2007, il veut se montrer capable de rallier des appuis hors du PS. Les communistes, alliés pressentis parce qu’eurosceptiques par tradition, sont perplexes.Le Premier Secrétaire du PS aussi. En 2005, le non français au référendum conforte les eurosceptiques de tous bords, avec les partisans de Fabius (voir plan B). Au risque de provoquer une scission, leur leader avait montré qu’il fallait compter avec lui.
Dominique Strauss Kahn, tablant sur sa réputation de sauveteur de l’économie et sur ses bonnes relations avec le centre-gauche, fait une campagne bon chic, bon genre.
La surprise vient de Ségolène Royal. Peut-être inspirée par le succès de la campagne d’Attac et consorts contre le TCE sur Internet, elle ouvre le Forum Désirs d’Avenir. Personne avant elle n’avait permis aux militants et sympathisants de s’exprimer librement ou presque sur les choix politiques du PS. Gros succès chez les plus ou moins jeunes branchés, clientèle en pleine expansion. Quand le PS s’avise d’offrir l’adhésion pour 20 Euros sans examen de passage (qui a eu cette idée folle ?), ce sont en majorité des partisans de Ségolène qui adhèrent à temps pour donner l’investiture à leur championne. Elle l’obtient.
Commence alors une campagne surréaliste, style je t’aime, moi non plus, entre d’une part le parti avec son programme de gouvernement amendé et voté par les militants en 2006, et d’autre part la candidate avec son Pacte Présidentiel, établi plus ou moins sur la base d’une enquête participative auprès des mêmes militants.
La fin de campagne donne lieu à deux scènes amusantes :
Scène I : Juste avant le premier tour. L’impayable Rocard, entré côté cour, propose à Ségolène de la remplacer au pied levé. Plus crûment : «Ote-toi d’là que j’my mette». Ségolène en reste coite.
Scène II : Une nuit entre les deux tours. Ségolène, entrée côté jardin sous le balcon de Bayrou, lui propose, en échange de ses voix à lui, de devenir son premier ministre à elle. Réponse du berger à la bergère : Pas moi et pas ça.
Suit la victoire de Sarkozy en finale, puis celle de l’UMP aux législatives (merci Jospin).
Entre temps, un nombre important de candidats centristes avaient pris leurs distances avec le Modem-ex-UDF et rallié la majorité sous l’étiquette Nouveau Centre. Bayrou se retrouve sur le sable avec 4 députés Modem.
Ségolène présente cette défaite comme un presque succès personnel. Ses rivaux aux PS imputent la défaite du parti à une erreur de casting. Mais la stratégie électorale du PS reste gravée dans le marbre:
Dans la Ve République et encore plus depuis l'instauration du quinquennat, l'élection présidentielle est l'événement directeur de la vie politique en France. Compte tenu du rapport de forces à gauche, c'est le candidat ou la candidate du PS qui apparaît comme le ou la seul(e) capable d'être élu(e) et qui fixe donc l'axe central des propositions de la gauche.(Quilès et Lienemann Oct 2007)
2009 : Malaise ou marasme?
En 2009, trois ans avant les élections nationales, le PS n’a pas de projet et beaucoup de candidats à l’investiture. L’histoire du PS se répète à en désespérer, mais pas tout à fait. Les «grands» présidentiables, mal dissimulés sous les faux-nez des motions du congrès de Reims, ne sont pas encore sortis du bois. Par contre de nombreux quadras bientôt quinquas laissent entendre à une presse avide qu’ils n’excluent pas de se porter candidat à l’investiture. Tout en animant différents groupes de réflexion -de gauche évidemment- précurseurs de nouveaux courants et de nouvelles écuries. S’autoproclamer présidentiable en 2012, même si on n’y croit pas vraiment, est devenu la figure imposée pour accéder à la notoriété nationale au parti socialiste.
Pour les déçus de la gauche, ce parti, qui continue à se diviser en courants et sous courants, tel un grand fleuve qui s’assainit dans un delta marécageux, n’a plus la force tranquille d’un grand parti de gouvernement. Pour certains, dont je suis, la force tranquille n’est que le souvenir idéalisé de l’état de grâce qui a suivi la victoire de 1981. Et, plus que les divisions et la faiblesse actuelle de la gauche, c’est le déficit chronique de démocratie en Vème République qui est alarmant. La démocratie jeune et vivante n’est jamais un long fleuve tranquille.
Quelques pistes pour sortir du bourbier
L’appareil du PS est une structure pyramidale où l’information circule plus ou moins bien du haut vers le bas, c’est-à-dire du Bureau National aux fédérations et aux sections et plus ou moins mal en sens inverse. Bien sûr, le fonctionnement du PS est basé sur des statuts démocratiques. Tous les dirigeants, du Premier secrétaire aux secrétaires de section y sont désignés par les militants. Cependant le Congrès de Reims n’a pas abouti comme il aurait dû à une synthèse des motions (qui aurait fourni la base d’un projet). Au contraire, il s’est terminé dans la confusion par une lutte indécise jusqu’au bout pour le poste de premier secrétaire.
On entend dire que le PS est à la recherche d’un leader, avec les sous entendus qu’on attache à ce terme pour ce parti A savoir «capable de s’imposer comme candidat de la gauche unie aux présidentielles» voire «le ou la seul(e)[candidat(e)] capable d'être élu(e) et qui fixe donc l'axe central des propositions de la gauche»
Ne jouons pas sur les mots Le PS a un leader, Martine Aubry, désignée par les militants. Comme le PC a Marie-George Buffet, les Verts Cécile Duflot, le NPA Olivier Besancenot, le Modem François Bayrou, et j’en passe… Cependant, M.Aubry, soutenue à Reims par une coalition de présidentiables «d’accord pour faire passer la réflexion avant les ambitions» risque de voir, comme François Hollande en 2005, son autorité gravement remise en cause quand les ambitions reprendront le pas sur la réflexion. Cela ne saurait tarder.
A moins qu’elle ne réalise, si elle ne l’a déjà fait, que le ou la candidat(e) désigné(e) en primaires n’aura, quel qu’il ou elle soit, pas le soutien unanime du Bureau National où siégeront ses concurrents malheureux. En d’autres termes, que ce ou cette candidat(e) n’a que peu de chances face à la machine de campagne du Président en place.
Il serait donc sage de la part de Martine Aubry de faire savoir qu’elle ne sera en tous cas pas candidate à la présidentielle, mais que par contre elle a l’intention, si elle est reconduite comme Premier Secrétaire en 2011, de se présenter aux législatives de 2012 avec l’ambition de prendre la tête d’un gouvernement soutenu par une majorité de gauche à l’Assemblée.
Tactique d’esquive de l’attaque frontale de Sarkozy aux présidentielles, pour mieux attendre l’UMP au coin du bois des législatives. En effet, par un paradoxe de la Constitution de la Vème République, un gouvernement n’y est jamais aussi libre d’appliquer le programme sur lequel il a été élu que quand le Président n’est pas du parti de sa majorité. Ni Edouard Balladur ni Lionel Jospin n’ont été gênés pour appliquer leur programme sous une présidence adverse.
Je pense qu’une déclaration de Martine Aubry dans ce sens conforterait durablement son autorité et permettrait au Bureau National de se mettre –enfin - à la rédaction du projet dans un climat apaisé. Il y faudra tenir en lisières les gâte-sauces qui pensent d’abord en termes d’alliance de deuxième tour aux présidentielles. Et aussi ne pas trop charger la barque: Henri Emmanuelli, dans sa contribution à Marcoussis, rappelait que Jospin avait gagné les législatives de1997 avec un programme qui tenait en quatre pages.
Le plus tôt sera le mieux pour se mettre d’accord sur un programme court et clair, qui doit aussi servir de référence pour les prochaines campagnes régionales et cantonales. Quant au candidat investi par le PS à la Présidentielle il mettrait toutes les chances de son côté en s’engageant s’il est élu à laisser le gouvernement gouverner avec ce programme, sans abuser comme tous ses prédécesseurs l’ont fait. des pouvoirs exceptionnels que lui confère la Constitution.
Faut-il pour autant, si ce candidat ne passe pas le premier tour, accepter un nouveau quinquennat de Sarkozy, autrement plus coriace que Chirac. Je ne le pense pas, surtout après avoir lu une tribune de Bernard Poignant, Maire PS de Quimper, parue le 27 Juin 09 dans le Monde. J’en cite le dernier paragraphe.
«Si le Parti socialiste n'incarne pas ou incarne mal l'aspiration sociale-démocrate rénovée des Français, le MoDem peut servir de parti d'accueil pour une présidentielle, comme les écologistes pour les européennes.
Après tout, François Bayrou s'inspire de grands précédents: Jean Jaurès, Léon Blum et François Mitterrand n'ont pas rencontré le socialisme dans leur berceau. Ils l'ont rejoint, ils l'ont rencontré, ils l'ont conquis.
Le président du MoDem cherche à les imiter. Il faut donc accepter dès maintenant de l'interpeller sur sa propre stratégie et accepter de vérifier points d'accord et de désaccord. Car François Bayrou est un chef national sans troupes locales. Le PS a des troupes locales à travers son réseau d'élus, il n'a pas de chef national reconnu et crédible. La gauche rassemblée doit elle aussi comprendre cette nécessité si elle espère l'alternance en 2012.
Certes, il y a de la provocation sacrilège à mettre Bayrou et Mitterrand dans le même sac que Jaurès et Blum, (par bonheur cette fois, on a oublié PMF).Et même, mettre Bayrou sur le même pied que Mitterrand peut paraître désobligeant. Désobligeant pour qui, c’est selon. Par la barbe du bon roi Henri, je vois mal ce gascon abjurer sa foi démocrate chrétienne en déclarant que l’Elysée vaut bien une carte au PS.
Plus sérieusement, je me demande pourquoi le PS a besoin d’un chef autre que son Premier Secrétaire. On retombe dans le concept du leader, mouton à cinq pattes capable d’être à la fois rassembleur du PS, rassembleur de la gauche, candidat vainqueur aux présidentielles et accessoirement Premier Secrétaire. Par contre le candidat Bayrou, chef national sans troupes locales, offre toutes les garanties pour exercer la fonction de Président dans le respect de l’ordre républicain, sans gêner le gouvernement soutenu par la majorité de l’assemblée élue. Sans devenir un compagnon de route, il peut être un allié objectif de la gauche contre l’UMP.
Pour terminer, voici ma vue toute personnelle du candidat idéal à la Présidence. Ce serait une personnalité qui s’engagerait, si elle est élue, à:
- ne pas intervenir dans la campagne des législatives et reconnaître le gouvernement formé et soutenu par la majorité parlementaire qui en résulte.
- prononcer la dissolution de l’Assemblée Nationale dès que, et seulement si le gouvernement perd la confiance de celle-ci.
- n’exercer les pouvoirs exécutifs des Articles tels que 8 à 11, 13 à 18 de la Constitution, qu’en concertation avec le gouvernement.
- initier avec le soutien d’un comité ad hoc une révision de la Constitution dans le but de rendre tous ces pouvoirs au gouvernement de façon formelle et pérenne.
- faire voter cette proposition de révision par les deux assemblées en termes identiques, puis de la faire approuver par référendum avant le terme de son mandat.
Si un candidat se présente en 2012 en prenant ces engagements et paraît capable de les tenir, il pourra être sûr d’au moins une voix: la mienne.
