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Édition : A l'heure suisse

Le journalisme et les sciences sociales : un mariage de raison ?

Le journalisme est en passe de se constituer comme une discipline enseignée dans les universités suisses. Pourtant les clivages avec les sciences sociales demeurent importants. Quels sont-ils ? Comment va se dérouler la cohabitation? Regards croisés de deux sociologues.

 

mariage.jpgIci, on fait de la sociologie, pas du journalisme!». Cette exclamation injuriante, plus d’un étudiant en sciences sociales a pu l’entendre sur les bancs de l’alma mater. Pourtant, les figures du sociologue et du journaliste apprennent depuis peu à vivre ensemble au sein des mêmes institutions. Alors que le sociologue Ueli Windisch propose un master en journalisme à l’Université de Genève depuis deux ans, les premiers étudiants de l’Académie du journalisme et des médias de Neuchâtel (AJM) vont entamer leur seconde année de formation.

Ce récent mariage entre journalisme et sciences sociales est a priori surprenant, car la mésentente entre ces deux disciplines est historique: «Cela remonte à Emile Durkheim, l’un des fondateurs de la sociologie, qui la pensait comme une discipline scientifique et académique, en rupture avec tout ce qui relève du sens commun. Le journalisme en a fait les frais dans la mesure où il apparaissait comme relégué au sens commun», affirme Géraldine Muhlmann, sociologue française et professeur associée à l’AJM. En fait, les sciences sociales naissantes adressent au journalisme la même critique que les autres disciplines universitaires portent à leur encontre: «On considérait la sociologie comme un savoir trop ancré dans le présent pour parvenir à s’en détacher», poursuit la sociologue. Les sciences sociales ont refermé la porte du savoir académique derrière elles dès leurs débuts, à la fin du XIXe siècle.

L’arrivée du journalisme au sein de l’université fait-elle aujourd’hui sauter les verrous ? Pas sûr. Même en tant qu’objet d’étude ou source d’information, les médias sont prudemment maintenus à distance par les universitaires. Gianni Haver, professeur de sociologie à l’Université de Lausanne, l’a constaté dans le contexte romand: «L’Histoire s’est surtout intéressée aux documents d’archives en mettant de côté les document médiatiques. Les sources imagées issues de la presse illustrée ou les sources radiophoniques ont longtemps été inutilisées. Cela fait à peine quinze ans que les historiens s’intéressent aux médias».

Il faut dire que les deux disciplines reposent sur des méthodologies différentes. Si les professionnels des médias craignent que la formation académique soit trop théorique, c’est surtout le mélange des genres qui semble inquiéter les universitaires. «Bien sûr, il est très intéressant de croiser les savoirs et les disciplines. Le fait que des journalistes puissent acquérir une base académique est un gage de qualité», concède Gianni Haver, «toutefois, les deux postures du sociologue et du journaliste reposent sur des présupposés épistémologiques bien distincts. La sociologie de la communication n’est pas une filière visant à former de futurs journalistes. Les cours que proposent Genève avec un master en journalisme ne me semblent pas opérer clairement cette distinction». De son côté, l’Université de Neuchâtel a opté pour un modèle institutionnel qui semble mieux ménager la chèvre et le chou: l’AJM est rattachée à la Faculté des sciences économiques, mais garde une certaine autonomie et une identité qui lui est propre.

Ces nouvelles filières de formation renouent avec une tradition anglo-saxonne qui porte ses fruits depuis près d’un siècle. Aux Etats-Unis, le rapport entre sciences sociales et journalisme est bien plus décomplexé que dans la sphère culturelle francophone. Pour Géraldine Muhlmann, cela s’explique notamment par la présence de grosses agglomérations urbaines: «Des villes comme New York ou Chicago ont concentré à la fin du XIXe siècle des individualités qui menaient des enquêtes ou tout simplement voulaient raconter ce qu’ils voyaient. Le statut de ces personnages importait peu, ils se côtoyaient tous: reporters, écrivains, (futurs) sociologues… On est loin, aussi, du monde académique. C’est plus tard que certaines universités iront chercher certains d’entre eux : ainsi, Robert Park, ancien reporter embauché par l’Université de Chicago. Il représente une vision de la sociologie qui refuse la rupture stricte avec le journalisme». Alors, à quand un Robert Park romand?

 

 

Guillaume Henchoz

(article initialement paru dans le magazine EDITO, septembre 2009)

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