Une gauche des libertés. Pour en finir avec le mythe du mythe du Parti laxiste (#10)
Liora Israël est Maître de conférence à École des Hautes Études en Sciences Sociales (Paris), membre du Centre Maurice Halbwachs et du Réseau Thématique «Sociologie du droit et de la justice» de l'Association Française de Sociologie.
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Un des problèmes de la gauche française est de trop souvent chercher à se défendre d’accusations simplistes qu’il conviendrait d’ignorer, de traiter par le mépris, voire même de renverser avec une certaine ironie. Parmi elles, l’une des plus récurrentes est relative à la sécurité: trop souvent, le Parti socialiste a adopté dans son histoire récente une position consistant à réfuter une prétendue accusation de laxisme ou de complaisance à l’égard des «problèmes de sécurité», pour reprendre une formule caractéristique.
En la matière, l’intervention de Jean-Jacques Urvoas, député du Finistère et secrétaire national du PS à la sécurité, dans les Débats du mensuel L’OURS, est tout à fait exemplaire: elle commence par souligner une proximité de pensée entre Lionel Jospin et Nicolas Sarkozy sur la question de la responsabilité individuelle des délinquants. À au moins deux niveaux, cette proposition me suggère un commentaire.
De mon point de vue de simple citoyenne de gauche, tout d’abord, je ne peux m’empêcher de déplorer la communauté de pensée trop fréquente, ici mise en exergue, entre le Parti socialiste (particulièrement lors des périodes d’exercice du pouvoir) et la droite la plus sécuritaire, telle que peut l’incarner le président et ex-ministre de l’Intérieur Sarkozy. Loin de me rasséréner, l’énoncé par le député du Finistère des tentations sécuritaires du parti socialiste m’inquiète, tout autant qu’elle m’apparaît, j’y reviendrai, une mauvaise stratégie politique.
Par ailleurs, en tant que sociologue cette fois, il m’est douloureux de voir à travers la citation attribuée à Lionel Jospin le fossé, malheureusement croissant, entre la réflexion politique et l’apport des sciences sociales en général et de la sociologie en particulier. Cette citation est la suivante: «Chacun reste responsable de ses actes. Tant qu’on admettra des excuses sociologiques et qu’on ne mettra pas en cause la responsabilité individuelle, on ne résoudra pas ces questions.» Qu’est-ce qu’une «excuse sociologique»? L’enseignante-chercheuse que je suis dans cette discipline ne saurait y retrouver autre chose que la retraduction d’une vieille accusation de la part de la droite libérale, qui voit dans la sociologie une pensée relativiste et déresponsabilisante, souvent amalgamée avec la «pensée 68» critiquée par Luc Ferry et Alain Renaut dans un essai qui inaugura la critique de 68 portée à son comble par Sarkozy lors de la campagne électorale.
Ce qui sans doute dans la sociologie, ou du moins dans sa vulgarisation maladroite, donne lieu à cette mauvaise formule d’une «excuse sociologique» qui contredirait la volonté individuelle renvoie sans doute à la conception de cette science sociale, intimement liée rappelons lieu historiquement à l’édification d’une «morale républicaine», comme une science des faits sociaux. Par cette formule, le père fondateur de la sociologie, Emile Durkheim souhaitait mettre en lumière combien l’explication individuelle, psychologique des comportements était insuffisante pour comprendre les grandes régularités sociales que mettait en évidence en particulier le développement d’un appareil statistique moderne.
Dans Le suicide, Durkheim mettait au jour des explications sociales, c’est-à-dire à la fois collectives et généralement invisibles pour les individus, permettant paradoxalement de faire apparaître ce qu’il appelait simplement les causes du suicide – l’acte apparemment le plus individuel, au premier lieu desquelles l’anomie, soit la perte des normes sociales (dans des situations d’isolement familial ou social notamment).
Comme on le voit à travers cet exemple résumé sommairement, l’analyse sociologique n’«excuse» pas: elle vise à comprendre en saisissant l’individu comme un être social, ce qui ne revient nullement à abolir l’existence de son discernement individuel, mais permet d’établir le sens au niveau sociétal que peuvent prendre, en particulier, des déviances telles que le suicide ou le crime. De fait, loin d’abolir la responsabilité du criminelle ou la détresse du suicidaire, dire que leur geste peut s’expliquer par des facteurs sociaux ne vise pas à les excuser, mais pointe plutôt une responsabilité collective, celle d’une société dont les normes sont fragilisées et éventuellement contradictoires.
Et là où le politique trouverait un espace (que Durkheim, sans illusion peut-être, assignait plutôt au corporatisme professionnel), c’est dans la création de nouvelles formes de solidarité à mêmes de combattre l’anomie, et de formes de sanction qui, plutôt que de pénaliser l’individu, permettent de rétablir le lien social. Il opposait ainsi une justice répressive, associée selon lui aux sociétés peu évoluées, dotées d’une solidarité primaire, à des formes de justice rétributives compatibles avec des formes de solidarité organiques plus développées.
Le modèle durkheimien a été bien sûr été critique, prolongé, amendé, redécouvert aussi, et de multiples théories sociologiques ont permis de remettre en avant l’acteur, souligner le poids des interactions, intégrer le niveau des organisations ou encore la variabilité des contextes culturels. Là n’est pas l’objet de cette intervention : il s’agit seulement en quelques lignes de rappeler l’ambition première durkheimienne, partagée par ceux qui se réclament de cette discipline, qui consiste bien dans l’édification d’une science des faits sociaux.
Cette dernière, sans tomber dans le scientisme, vise à expliquer les comportements des acteurs sans les rabattre sur des logiques purement individuelles, mais en tenant compte de leur nature d’êtres sociaux. C’est donc un double message que la sociologie adresse au politique : celle d’une responsabilité qui est la sienne, et principalement de l’État, dans sa capacité à travailler sur le lien social ; celle aussi d’une possibilité de travail en commun entre exercice du pouvoir et apports des sciences sociales dans la mise en évidence des raisons d’agir des acteurs.
Revenons à la question de la sécurité, et à son versant des libertés. Ce qui est visé dans l’explication par les causes sociales, c’est la manière dont tous les travaux sérieux mettent en évidence une corrélation entre le taux de criminalité dans une société et le niveau de la détresse sociale, mesurée ou perçue. Oui, les délinquants sont le plus souvent des pauvres. Mais que dit-on lorsqu’on met ainsi en relation des comportements ou des statuts et des variables sociales? Nullement que les personnes n’ont pas la responsabilité de leurs actes, mais bien qu’en intervenant sur ces variables sociales, et en premier lieu sur les inégalités, il est possible de faire diminuer la criminalité.
On pointe aussi le fait que toutes les délinquances ne sont pas poursuivies de la même manière. Si les délinquants sont souvent des pauvres (et des «personnes de couleur», et des jeunes), c’est aussi que la répression et la pénalisation des actes délictueux ne se fait pas à l’aveugle. Là aussi, les enquêtes sociologiques ont mis en évidence comment les pratiques policières et la politique pénale visent les petits plutôt que les gros, vont dans le sens de la logique du chiffre et du traitement dans l’urgence plutôt que de l’enquête approfondie, se traduisent par des pratiques qui s’avèrent discriminantes à l’égard de certaines minorités, qu’il s’agisse des jeunes ou des «minorités visibles» , conduisent à un usage de la prison qui reproduit et aggrave les inégalités sociales . Et l’on retrouve d’ailleurs là des constats que met en avant… le Parti socialiste dans son petit livre sur les libertés.
Car tous ces biais, cette focalisation sur la répression des plus démunis au détriment de la prévention ou de l’enquête approfondie, ont bien été accentués par la politique menée par Nicolas Sarkozy depuis 2007. Mais la gauche, n’est pas vierge de toute responsabilité dans l’affaire, et devrait résolument rompre avec ses ambiguïtés pour être capable d’assumer à nouveau sans rougir son identité de gardienne des libertés. Elle devrait également tenir compte des analyses qui ont montré combien la défaite de Lionel Jospin en 2001 doit en définitive non à l’augmentation de la violence, mais bien à l’acceptation d’un débat sur cette question posé dans les termes les plus familiers à une droite décomplexée quant à l’instrumentalisation de ces questions, dans un contexte de médiatisation débridée d’affaires isolées.
On retiendra l’abolition de la peine de mort par Monsieur Badinter, et non la circulaire Cresson de 1991 supprimant le droit au travail des demandeurs d’asile. Le parti socialiste a gagné en grandeur, faisant parfois oublier les vicissitudes de sa politique économique, en s’attachant à défendre les libertés, et en faisant progresser les droits. Il a déçu souvent par contre, en ne sachant opposer aux tâches sombres que constituent les lois Pasqua sur les conditions de séjour des étrangers, ou à la politique de Jean-Louis Debré à l’égard des sans papiers, qu’un retour partiel aux conditions préexistantes d’acquisition de la nationalité (Loi Guigou), ou qu’une régularisation incomplète fondée encore une fois sur la peur d’une accusation de laxisme ou de laissez faire (régularisations Chevènement).
Alors oui, le petit livre proposé par le Parti Socialiste pointe bien les dérives sécuritaires et les tentations autoritaires du régime actuel. Mais en se complaisant dans la dénonciation, sans aller vers la proposition, il laisse planer un doute sur les objectifs qui seraient les siens dans la perspective d’un retour aux affaires au niveau national. Sera-t-il capable d’être cohérent avec cette critique virulente, en abrogeant résolument les dispositions aujourd’hui critiquées depuis les bancs de l’opposition?
Il ne l’est déjà pas totalement aujourd’hui, comme le manifeste son silence gêné dans l’affaire Coupat. Sera-t-il capable de rester en phase avec les propositions d’associations ou d’ONG de défense des droits qui, bien souvent, n’ont pu que constater les renoncements de la gauche au pouvoir, au nom de sa «responsabilité» ou par peur d’un électorat fantasmé et caricaturé par les sondages? Ou le Parti socialiste en restera-t-il à un toilettage modeste, voire à une reprise à son compte de reculs présentés aujourd’hui comme autant de réformes par le gouvernement? Là se joue l’avenir des libertés, et peut-être aussi celui de la gauche.
Liora Israël
Nous remercions ici la rédaction de L’OURS d’avoir bien voulu autoriser la reproduction de cet article. Les débats de L’OURS sont accessibles en ligne ici.
Références bibliographiques:
Benoît Bastard et Christian Mouhanna, Une justice dans l’urgence. Le traitement en temps réel des affaires pénales, Paris, PUF, 2007
Fabien Jobard et Sophie Nevanen, La couleur du jugement: discriminations dans les décisions judiciaires en matière d’infraction à agents de la force publique (1965-2005), Revue Française de sociologie vol. 48, n°2, 2007, pp. 243-272
Loïc Wacquant, Les prisons de la misère, Paris, Liber-Raisons d’Agir, 1999
La France en libertés surveillées, La République en danger, Parti socialiste 2009, 169 p. Téléchageable en PDF ici
