France Télécom: «La direction est prévenue des risques suicidaires»
22 suicides en 18 mois et pas de coupable. France Télécom considére en effet que le suicide - y compris sur le lieu de travail - reléve de problèmes personnels et de situations particulières. Un moyen d'évacuer l'essentiel, c'est à dire d'étudier les conséquences des évolutions que l'entreprise a connues et qui en font un lieu pathogène.
Nombre de salariés y viennent en effet, désormais, "travailler à reculons". C'est le constat que l'on peut faire en écoutant les uns et les autres, lors du rassemblement de ce Jeudi, suite à la tentative de suicide par arme blanche d'un salarié France Télécom de Troyes, dans l'Aube.
A Toulouse, ils sont une petite centaine rassemblée derrière les fanions de trois syndicats, la CGT, SUD, et FO. Quel que soit leur appartenance, tous disent qu'ils ne reconnaissent pas leur entreprise. Ils ont pourtant 20 à 30 ans de "boite". Mais les évolutions technologiques, économiques, et de gestion humaine, l'ont changé radicalement. "on n'est plus un collectif" explique Patrick, désormais "je suis le concurrent de mon voisin, et ça, ça fragilise" explique t-il. Patrick est pourtant aguerri au changement, il en est à son 10 ième métier à l'intérieur de France Télécom.
Cette critique n'est pas un sentiment, une impression, qui ne reposerait que sur une perception subjective, c'est au contraire une réalité voulue et concue par l'entreprise. En effet, "le plus important, c'est le commercial, il faut vendre, on est jugé sur ça, on dirait que plus rien d'autres ne compte" explique Michel. Et pour illustrer son propos, il raconte une pratique de gestion humaine particulièrement étonnante. Ca s'appelle la journée challenge. "C'est présenté comme un jeu. Pendant cette journée, on doit, par exemple, vendre un tiers de plus qu'une journée normale. A la fin de la journée, on établit un classement du meilleur vendeur, et on le récompense. Le problème, c'est que cette journée exceptionnelle finit par devenir la norme. On nous pousse en nous disant, puisque tu as reussi à vendre x le jour de la journée du challenge, il faut désormais que tu vendes x tous les jours. Dans ces conditions, c'est sûr, on craque. Moi, pour me protéger, ce que j'ai fait, c'est que j'ai demandé et obtenu d'aller au service réclamation".
A coté de lui, Martine. "On ne devrait pas rester plus de 5 ans dans un centre d'appel" dit-elle. Après, "on est essorés. C'est dur tous les jours d'avoir les yeux fixés sur l'ordinateur, avec un casque téléphone sur les oreilles, des chefs qui viennent vérifier où vous en êtes dans la liste des appels. Ce que j'ai fait, c'est que là, je suis en train de voir comment je peux utiliser les mesures qu'on nous propose pour partir doucement".
Partir, c'est en effet une des solutions proposées par France télécom. "Le constat, c'est qu'environ 20% des gens essaient de partir" indique Olivier. "la mode, en ce moment, c'est l'essaimage. L'entrepise vous aide pour monter un projet personnel. Quand les gens n'arrivent pas à se recaser en interne, là où la pression est plus faible, eh bien, ils sont incités à partir". L'entreprise en profite ainsi pour supprimer des emplois. Et quand, les choses ne vont pas assez vite, elle met les salariés dans une situation internable.
"A Cahors, elle veut muter autoritairement 50 personnes sur Montauban. Selon où ils habitent, ca fait entre 50 minutes et 1 h 20 de route pour aller travailler. La direction fait comme si les gens - dont la moyenne d'age est de 45 ans - n'avaient pas d'enfants, de maison, de relations amicales. En plus, c'est totalement improductif parce qu'on demande aux gens d'aller sur Montauban pour faire la même chose qu'à Cahors. Leur travail, c'est d'assurer le suivi et la maintenance Internet des particuliers, à distance, par téléphone. Pour faire ça, il n'y a aucune raison d'aller à Montauban" explique Patrick.
"On a expliqué tout ça à la direction régionale, mais ils sont sourds. Un inspecteur du travail est venu enquêter sur place, il a écrit dans un document qu'on peut vous fournir qu'il y a des risques suicidaires à ce changement injustifié. La lettre est partie à la direction le 6 Septembre dernier, la direction est donc prévenue, et tout ce qu'elle propose, c'est de discuter des moyens de transports entre Cahors et Montauban". Actuellement, à Cahors, "deux salariés, particulièrement stressés, sont en congés maladie sur décision du médecin du travail. Les autres se referment sur eux, on ne peut même plus leur parler" précise Olivier qui travaille dans un service voisin.
Personne n'est à l'abri du stress. "Rien que sur Toulouse, j'ai 4 salariés protégés, 4 personnes handicapèes, qui ont peur pour leur emploi, et deux qui sont en congés maladie. Comme la direction met en sous traitance leur poste ( des postes d'accueil par exemple), elle leur propose de changer de lieu de travail. J'en ai une à qui on propose d'aller à Soupetard qui n'est pas désservi par le métro, juste par le bus, il est totalement fragilisé puisqu'il ne conduit pas" affirme Gérard.
Ces évolutions ne touchent d'ailleurs pas que la France. Ailleurs, là où France télécom a des filiales, elle pratique de la même manière: suppression d'emplois, reclassement lointain - "des postes en Espagne à des salariés anglais" indique Patrick - et rentabilité accrue, avec pour explication incontournable, la mondialisation de la concurrence.
