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La nouvelle société est en marche

«Une nouvelle société émerge, écrit Stéphane Gatignon, maire (PCF) de Sevran*, dans l’affrontement entre l’Etat de droit et l’Etat de violence qui domine la banlieue». Le monde de demain est là, mais où est la gauche, demande-t-il? Elle doit être, selon ses vœux, à l'avant-garde de la triple révolution — culturelle, écologique et démocratique — qui nous submerge.

 «Les philosophes ont interprété diversement le monde, ce qui importe, c’est de le transformer»

(K. Marx, 11e Thèse sur Feuerbach)

 

Comme en écho à l’effondrement du mur de Berlin il y a vingt ans et à celui des Twin Towers de New York, le 11 septembre 2001, la possibilité de la disparition du monde est aujourd’hui posée. La finitude de l’espèce et de son environnement est prise en compte non pas seulement au plan philosophique ou scientifique mais également et même surtout au plan politique et dans l’opinion publique. Les courants de pensée politiques d’une part, les classes sociales et les collectivités d’autre part, de façons plus ou moins convergentes et matinées d’un certain millénarisme, ont changé de cap. Partant du « toujours plus », elles ont engagé leur mouvement en direction du mieux relatif et de la pérennité des ressources. Elles se sont formées à l’idée d’un devoir de transmission, de protection et de précaution qui ouvre un champ nouveau d’élaboration du contrat social. D’un combat d’avant-garde éclairée et d’ayatollahs écologistes, nous sommes passés à une prise de conscience collective des dangers que nous faisons courir à notre espèce ainsi qu’à toutes les espèces. Ce qui est nouveau c’est que nous sortions du trop réducteur affrontement de l’exploiteur et de l’exploité. Ce qui est nouveau c’est que nous nous attachions à endiguer nos propres forces destructives et non plus à chercher un illusoire grand Satan responsable de tous nos maux. Ce qui est nouveau c’est que nous quittions l’ère de l’hétéronomie pour celle plus créatrice de l’autonomie.

 Ce qui est nouveau c’est que surgisse dans le débat politique la question non pas d’un constat accablant qui annonce une sorte d’apocalypse mais celui d’une solution, d’une autre possibilité de développement. C’est ce que dit et cherche à mettre en œuvre Obama aux Etats-Unis mais c’est aussi ce que nous pensons plus ou moins ouvertement: une autre société est possible. mais ce qui est nouveau avec ce nouveau monde c’est qu’il s’inscrit dans le présent, à l’échelle d’une vie humaine et non plus à l’échelle d’un processus historique et sociale ressemblant de très près à un parcourt du combattant. Une autre société est possible maintenant fondée sur une réorientation générale de l’économie à partir du développement durable. Le modèle productiviste n’était jamais mis en cause. Il est aujourd’hui profondément critiqué. Une alternative progressiste à ce modèle doit se préparer

 
En miroir de ce productivisme en col blanc et bleu de chauffe, la société capitaliste en pleine transformation génère une violence diffuse d’une intensité chaque jour plus grande. Lionel Jospin en son temps avait reconnu comme une erreur d’avoir pensé que le recul du chômage aurait entraîné mécaniquement un recul de la délinquance. Aujourd’hui, c’est dans le même esprit d’humilité et de critique constructive que la gauche doit prendre la mesure de ses responsabilités. Elle doit comprendre que la nouvelle société émerge dans l’affrontement entre l’Etat de droit et l’Etat de violence qui domine la banlieue et que dans cet affrontement se joue son propre avenir. Il faut tourner le dos aux divisions, aux bonapartismes quand ce n’est pas le caporalisme tout autant qu’au boyscoutisme des anti-tout et des nostalgiques professionnels de l’ancien mouvement ouvrier. La gauche c’est la démocratie. C’est la justice et la défense du faible face au fort. C’est la défense de l’intérêt général face à l’intérêt des maquignons de tous poils. La gauche moderne, c’est la défense de la planète, de la veuve, du veuf et de l’orphelin sur de nouveaux axes idéologiques et stratégiques. Le monde nouveau est là, global, violent, trafiquant. Où est la gauche ?

 Le temps est venu de rompre avec nous-mêmes comme témoins culpabilisés du passé, et d’accepter le présent ! Il faut révolutionner nos comportements, nos ambitions, nos projets et notre organisation. Il faut changer notre monde, déciller nos yeux pour être dans le monde cosmopolite d’aujourd’hui. La gauche, celle du messianisme comme celle du réalisme, doit en finir avec sa recherche d’un futur socialisme perdu.

 Aujourd’hui trois révolutions nous submergent:

  • Une révolution culturelle
  • Une révolution écologique
  • Une révolution démocratique

Jamais depuis la fin de la seconde guerre mondiale l’universalisme n’a été aussi pertinent. La mégalopole moderne est une ville monde dans laquelle le brassage des cultures est constant. Dans ces ensembles cosmopolites jamais il n’a été aussi opportun et concret de faire « culture commune » et de développer les ambitions internationalistes qui, sans nier l’état nation ou les appartenances, donnent à chacun un espace commun d’expression et de combat. Demain 80% de la population mondiale vivra dans des agglomérations gigantesques. Il faut rompre avec les logiques nationalistes comme on a pu les voir à l’œuvre quant il s’est agi de réagir face au désastre financier. La politique doit être globale, c’est-à-dire continentale et multipolaire, écologique, civilisatrice et démocratique. Il s’agit de réguler sans écraser, d’accueillir et de développer sans humilier ni envahir. Il s’agit de remettre au cœur de notre action l’esprit collectif, public et civique pour l’expression et l’épanouissement de l’individu.

 Jamais la conscience politique n’a été aussi aigüe dans le monde depuis l’année 68. Car de quoi parlons-nous lorsque les écologistes nous interpellent sur les dangers que coure la planète - la « terre patrie » d’Edgar Morin - sinon de l’universalité du genre humain ? Que faisons-nous lorsque, simples citoyens, nous trions nos ordures ménagères alors même que ce tri alourdit nos impôts locaux ? Là le biodégradable, le recyclable, ici encore le papier, le carton, le verre et le composte : ces gestes sont devenus banals, quotidiens, civiques, même et surtout dans une ville stigmatisée comme Sevran, au cœur de la banlieue parisienne. La société civile l’a finalement compris bien avant le monde politique : il est tout aussi important d’en finir avec l’exploitation de l’homme par l’homme que d’en finir avec l’épuisement de la planète par le productivisme.

 L’enjeu est de faire du développement durable le nouveau modèle de développement. Pour cela, il est temps de rompre avec l’élitisme territorial qui réserve le beau et la haute qualité environnementale aux seules villes riches.

 Pour cela, il revient aux bailleurs sociaux comme aux promoteurs immobiliers de construire des bâtiments à basse consommation, à la fois pour respecter les engagements vis-à-vis de la planète, baisser les charges qui pèsent sur les ménages, et créer de nouveaux gisements d’emplois.

 Pour cela, il est du devoir des entreprises qu’elles garantissent leurs performances écologiques au même titre que les états et les particuliers.

 Cette révolution écologique ne pourra se faire sans révolution démocratique. Il est essentiel de dépasser le clivage mortifère entre droits politiques, droits sociaux et droits environnementaux. Au cœur de ce dépassement, une juste répartition des richesses doit se faire, non plus suivant une logique d’accumulation, mais à partir d’une conception sociale durable et coopérative du développement économique — tant pour les individus que pour les collectivités.

 Il faut rompre avec la tendance naturellement oligarchique du politique, et en finir au plus vite avec cette Ve République, variante abâtardie des bonapartismes d’antan.

 Dépasser les structures administratives héritées du 19e siècle telles que les départements. Dépasser la dictature molle des féodalités locales, pour passer d’une démocratie comme régime à une démocratie comme mode de société ouverte à la représentation de sa diversité, par le biais de ses élus, ses responsables et ses contre pouvoirs politiques, syndicaux, et associatifs.

 Cela se produit sous nos yeux et pourtant nous ne le voyons pas ou plutôt, nous ne voulons pas le voir : le monde se transforme. Le monde c’est-à-dire les hommes et les femmes qui aujourd’hui vivent, circulent, travaillent, jouissent et produisent, souffrent, exploitent et sont exploités. Le monde c’est-à-dire les chômeurs, les migrants, les salariés, les dirigeants. Le monde change. Il mute et nous-mêmes, militants de gauche, nous mutons, mais pas assez vite et pas assez profondément. Notre vision sans cesse catastrophiste de la société, nos habitudes de l’échec, le déclin puis l’effondrement du communisme nous ont laissé sans voix. Le deuil du socialisme réel a été long, celui du capitalisme flamboyant ne le sera pas tant. Il est aujourd’hui venu le moment de tourner la page et d’accepter d’être de ce monde qui se transforme et nous bouleverse.

 

Stéphane Gatignon

Maire de Sevran, conseiller général de Seine-Saint-Denis

Membre du conseil national du PCF

 

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