Il y a des colères très saines! (#13)
Denis Quinqueton est militant associatif (ancien président du collectif national Pacs et cætera) et membre du PS.
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Les lignes qui suivent témoignent d’une once de colère, mais c’est bien connu, il est des colères très saines. Colère d’une génération, la mienne, qui cueillit la justice et la liberté de l’arrivée de la gauche au pouvoir au cœur de son adolescence - un “Mitterrand président” lancé dans une classe de collège me valut une claque contrarié d’un enseignant giscardien - et qui connut ses premiers pas de militant adulte avec le premier effondrement de la même gauche, du même parti socialiste, dans les méandres des espoirs déçus, du passé si peu simple de son président et d’une pratique du pouvoir pour le moins contestable.
Colère d’une génération qui à déjà connu trois effondrements et des répits trompeurs laissant un électroencéphalogramme collectif des plus plats: 1991-1993, 2002, 2008-2009.
Colère née d’un parcours de militant associatif dicté par la nécessité et le souci d’efficacité : se faire une place, avec tant d’autres, dans une société qui n’était tout simplement pas disposée à accepter la réalité humaine de l’homosexualité et qui demeure réservée. Colère née d’un parcours tendu par ce qu’on appelle poliment les questions de société et plus médiocrement "les sujets de fille", jamais prises vraiment au sérieux précisément par ceux qui nous ont consciencieusement mené là où nous sommes, c’est à dire dans le mur. Il nous revient de continuer à nous taper la tête dessus, comme nous le faisons depuis quelques temps déjà au risque de l’y incruster à l’instar d’un personnage de Tex Avery, ou de commencer à l’escalader.
Le temps de la cerise
Escalader ce mur, c’est mettre l’Homme et le cadre de sa vie au coeur de notre démarche. Et il y a urgence, pas seulement pour sauver notre boutique passablement décatie et, pour tout dire, sans grand intérêt intrinsèque. Car ce n’est pas d’abord la Gauche qui est malade, c’est la France, ce groupe de femmes et d’hommes aux origines variées et à l’histoire tortueuse qui ne veulent plus aujourd’hui vivre ensemble. Chacune et chacun se faufile comme elle ou il peut dans une tapageuse indifférence mutuelle secouée d’accès violents. Il n’aura pas fallu plus de six ou sept décennies pour que, de petits renoncements en petits renoncements, notre société tourne le dos à l’essence viscéralement humaniste du Conseil national de la Résistance. Un sournois et pervers bon sens parcellaire nous a eu !
Une femme meurt tous les 3 jours sous les coups de son compagnon et d’épisodiques campagnes de publicité incitent tout un chacun à retenir ses coups. On se suicide en prison, sans affolement particulier parce que, finalement, c’est en prison. On se suicide au travail aussi sans inquiétude démesurée parce que, ça devait être quelqu’un de fragile. Des salariés licenciés sans ménagement menacent de faire exploser ce qui fut leur outil de travail, d’autres prennent en otage la direction de leur entreprise en ne provoquant rien d’autre que des réactions fatalistes.
Des jeunes sans papier se prostituent pour avoir un toit et se faire croire qu’ils tirent partie d’un système sans voir qu’il est en train de les broyer à vendre leur corps de 15 ans et on cherche dans quel programme d’aide sociale on pourrait bien les caser, sans d’ailleurs le trouver.
Des femmes et des hommes meurent dans les rues de nos villes et on cherche le moyen légal de les contraindre à s’abriter, l’hiver. Deux femmes sont harcelées dans leur quartier parce qu’elles sont lesbiennes et on estime l’affaire réglée par leur déménagement.
Un enfant poignarde son professeur et on installe des détecteurs de métaux à l’entrée des collèges. Des adolescents “jouent” à se saouler le plus vite possible en absorbant le plus d’alcool possible et il se trouve une ville pour interdire l’alcool sur la voie publique le mercredi... Et ainsi de suite.
Cette réalité nous interroge tous sur ce que c’est qu’être un Homme aujourd’hui. Et nous voilà, soixante-dix ans après, non pas dans la même situation mais face à la même tenace et lancinante question. Car ce n’est pas brillant, un Homme, dans la France de Sarkozy. Même s’il ne faut pas trop charger la barque, ou plutôt le yacht, de ce dernier, ni, surtout, le surévaluer. Ce pouvoir élu – il le fut ! – en 2007 n'est rien d’autre que la cerise (de)confite sur un gâteau pas frais. Il se (re)pose sur un long processus de délitement: la recette du gâteau n'est pas si compliquée. C'est un système économique qui utilise l’Homme comme carburant alors qu’il devrait en être le coeur. Un système qui navigue à courte vue et à profit maximum, qui sait faire des budgets prévisionnels mais ne sait pas gérer durablement les ressources naturelles.
C'est une société qui est parvenue à annihiler notre volonté de nous nourrir de la différence, de la rencontre des autres, pour ériger notre spécificité individuelle en indépassable dogme, juxtaposant d’innombrables “seul au monde” et, ainsi, tuant la démocratie. Il reste, au milieu de ces décombres, quelques frêles solidarités de proximité, beaucoup de connivences de classes sociale et, au total, une société bloquée et atomisée, qui ne sait plus où aller et qui, de toutes façons ne veut pas, y aller. Sarkozy et ses compères de navigation jouent sur du velours. Et on peut légitimement penser qu’il a fait un lapsus lors de son dernier meeting de la campagne présidentielle. Ce n’est pas l’héritage de 68 qu’il entend solder, ou pas seulement. C’est celui de 1945.
Être braves dans les choses de l’esprit
De la longue bataille qui aboutit au pacte civil de solidarité, je retiens que si on borne son ambition à ce qu’on croit possible, on n’avance jamais d’un pouce. Le contrat d’union civile - devenu le pacs dans notre Code civil en 1999 - est né en 1991 de ce qu’on appelle un fait divers. Le compagnon d’un jeune homme mort du sida fut chassé dans l’heure par la famille du défunt. Il ne put assister aux obsèques de l’homme qui partagea sa vie pendant des années et ne pu retrouver ce qui fut leur logement commun, puisque celui-ci était au nom du défunt. C’est la lecture de l’article qui racontait cette lamentable histoire qui créa le déclic. C’est la profonde et presque viscérale révolte qui libéra l'incroyable énergie qu’il fallut déployer ensuite. Elle permit aux uns - Jan-Paul Pouliquen et Gérard Bach-Ignasse notamment - de se dire que face à l’ignoble il fallait répondre par l’inimaginable - inventer une forme légale pour les couples hétérosexuels et homosexuels en dehors du mariage - et aux autres de travailler avec les premiers des années durant pour rendre l’inimaginable imaginable et, finalement, évident.
De ces années, je retiens aussi une appréhension pragmatique de la notion de progrès. Hier et encore plus aujourd’hui, le progrès m’apparaît tout à la fois comme une urgence et une exigence. Le progrès est une urgence parce que, s’il procure aux uns un surcroît de confort de vie, une nouvelle perspective, il est vital à tous. Il est ce qui fera qu’on ne passera pas à l’acte, il est ce qui nous retiendra de tout faire sauter, il est ce qui fera qu’on se respectera soi-même, qu’on trouvera un autre chemin d’épanouissement que de se saouler le plus vite possible. Il est ce qui fera qu’on respectera la planète de nos enfants.
Le progrès est une exigence parce que le progrès nous propose une manière d’être Homme parmi les Hommes. Le progrès c’est ce qui nous rend insupportable de savoir que l’autre bout du monde ne va pas bien, c’est ce qui nous rend impensable qu’on meurt de froid dans une ville gorgée d’argent, c’est ce qui nous rend inimaginable de malmener des femmes et des hommes parce que leur orientation sexuelle raisonne inconfortablement dans notre inconscient. C’est ce qui fait qu’on accorde de l’importance à l’Autre et qu’on a faim de sa différence, de sa rencontre, parce que sans lui, on n’est pas. Et finalement, l’urgence et l’exigence du progrès se rejoignent au service de l’Homme, de son intégrité, et du cadre de sa vie. Voilà le chantier ouvert devant les bras ballants du parti socialiste : formuler rien de moins que le sens et les valeurs du progrès dans notre société française et européenne. Et, pour emprunter les mots du philosophe Edgar Quinet, “le moyen de relever ce grand drapeau, c’est de relever les âmes, de fouler aux pieds la peur des spectres, d’être braves dans les choses de l’esprit”.
Le pied à coulisse de la “gauchitude”
Mais le parti socialiste doit d’abord devenir pragmatique, sortir d’une fiction et se remettre d’un traumatisme. Le traumatisme, c’est d’avoir foulé de ses propres pieds à l’automne dernier ses propres valeurs au cours de la foire en plein vent qu’est devenu le congrès de Reims. On a vu une partie de l’élite de ce parti se comporter telle des lapins affolés par la lueur des phares d’une voiture: courant n’importe où et n’importe comment pour éviter le danger supposé. Au delà de la polémique, il faut bien mesurer la portée dramatique de ce cette période conclue en comptant piteusement d’hypothétiques bulletins à la lumière froide d’une bougie de comédie. Mais c’est fait, il nous faut maintenant surmonter ce traumatisme. La fiction, c’est l’attente inconsciente et sereine de l’alternance mécanique. L’histoire - avec qui nous dialoguons pour le meilleur ou le pire en cette période interlope - ne répond pas à des forces mécaniques. La Gauche ne reviendra pas automatiquement au pouvoir après un ou deux mandat de Sarkozy. L’espérance dans le progrès ne renaîtra mécaniquement de l’addition des souffrances engendrées par des années de pouvoir capitaliste, autoritaire et cynique.
Nous devons devenir pragmatique. Là est le mot qui fâche et qui ne passe pas dans le pied à coulisse mesurant la "gauchitude". Il n’est que temps, pourtant, de pencher la politique vers le réel pour l’éclairer. On discutera une autre fois pour savoir si, en l’état actuel des choses, on sera amené à la pencher vers le bas ou vers le haut... Mais il est crucial d’éclairer le réel touffu du sarkozysme. Il faut expliquer la philosophie d’Hadopi plutôt que jouer les arbitres avec le baroque groupe parlementaire du Sénat. La question n’est pas de savoir comment on va préserver les droits d’auteur de telle star établie, elle est de refuser aux plus puissantes forces de l’argent cette possibilité de régenter la diffusion de la pensée et de la création. Il faut éclairer la politique honteuse du ministre Besson, qui finit de se faire connaître sur le dos de misères humaines. Ce n’est pas la charité qu’il faut opposer à la cruauté. C’est le sens, la philosophie d’une politique de haine de l’étranger qu’il faut aider à percevoir pour la combattre en tant que telle. Il faut mettre en plein jour ce procès mené depuis les allées du pouvoir aujourd’hui contre Médiapart, hier contre un SMS ou un post railleur.
Et demain? Il faut décrypter l’ignoble discours de Dakar de Sarkozy. Je ne loue pas tous les actes de contrition mais s’excuser semble un bon début pour des propos tenus en notre nom à tous sur l’homme africain qui ne serait pas entré dans l’histoire, lui qui est pourtant entré, exploité et spolié, dans notre histoire économique de puissance coloniale. Il faut faire comprendre la problématique économique et son corollaire social, dont la donne a changé depuis la crise. On réfléchira, par exemple, pour évaluer si la retraite à 60 ans n’est pas en train de devenir la ligne Maginot de nos droits sociaux. Il faut enluminer la mascarade autour du couple présidentiel sous peine de finir avec un “papa fouetard” et une “maman chanson”, en fait de président de la République et de son épouse. Il faut inlassablement expliquer, faire comprendre, donner à réfléchir, communiquer autrement que par réflexe.
L’honorable tentative de Barack Obama
Pour moquer une analyse à trop courte vue, on dit que quand "le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt". A entendre des commentaires sur l’expérience menée par Barack Obama, on pourrait ajouter aujourd’hui que non content de regarder le doigt, on lui coupe les ongles! Car ce qui domine ce qui s’est joué et se joue aux Etats-Unis, ce n’est pas l’usage d’internet. C’est comment cet outil est mis à profit et perfectionné pour permettre au plus grand nombre de faire la politique, d’intervenir dans le débat public, en reliant constamment virtuel et réel. Ce qui distingue une démocratie d'un régime autoritaire, c'est le mode de désignation des responsables et la qualité de la relation entre eux et les citoyens, engendrée par ce mode de désignation. C'est peu et c'est beaucoup. C'est peu si on oublie la seconde partie de la phrase. C'est beaucoup si on travaille à rendre cette relation intelligente et féconde. Ce que fait le nouveau président américain ressemble d'assez près à une honorable tentative.
Nous vivons dans un pays largement connecté et qui envoie environ 80% de ses classes d'âge au bac. Ca doit finir par peser sur la démocratie, non? Et notre énergie, il nous faut la mobiliser pour permettre aux citoyens - qu’ils soient ou non adhérents au Parti socialiste - de travailler ensemble, d'élaborer ensemble, de mettre en place des outils de résistance légale et de solidarité réelle. Bref, de vivre ensemble. Cette démarche d’ouverture à la société nous permettra d’aller à la rencontre de ce fameux projet que nous balbutions depuis dix bonnes années.
Avec ce projet, nous sommes un peu comme l’écureuil de “L’Age de glace” à la poursuite d’un gland qui lui échappe sans cesse. Pourtant, les citoyens meurtris et révoltés par la tournure des événements sont nombreux. D’autres ne demandent qu’à se lever pourvu qu’ils sentent une perspective, un avenir, autre chose qu’une révolte sans lendemain destinée à être matée. Les associations, les collectifs, les ligues ont écouté et analysé notre société humaine à la dérive, et ont imaginé des chantiers d’avenir, pendant que nous ânonnions les six premières lettres de l’alphabet devant une coupe de vin pétillant.
En des temps maintenant anciens, Pierre Mauroy disait fort justement que la politique, ce n’était pas une addition, mais une multiplication. On n’additionnera pas froidement un projet + une candidate + des militantes et des militants + des électrices et des électeurs. On multiplie. «Nos voix se multiplient à n’en plus faire qu’une», disait le poète. On crée les conditions d’une rencontre entre le projet, les militants, une femme - que nous aurons à coeur de voir succéder aux vingt trois hommes ayant présidé de la République - et des citoyens. Une rencontre n’est pas une convocation. Il faut sortir de nos murs de certitudes éculées, marier rapports de force symbolique et débat public, entrer en contact, échanger, composer, trouver des compromis. On aura probablement l’impression de ne pas aller assez vite et assez bien. In fine, «nous aurons eu la mauvaise partie» comme le chantaient Gilles Vigneaux, Robert Charlebois et Felix Leclerc. Mais nous aurons avancés, nous serons sortis de l’ornière. Aux suivants de poursuivre !
Je mesure la part d’utopie que renferme mon propos et n’en suis pas totalement dupe. Si l’effort demandé est hors d’atteinte, nous ferons une croix sur 2012 et même 2017. Nous laisserons chacun continuer à se faufiler dans une société qui continuera à glisser vers la barbarie. Avec une police menaçante et quelques plans marketing finement affûtés nous parviendrons bien, malgré tout, à gagner quelques élections locales et, qui sait, peut-être une élection nationale. Et le parti socialiste pourra agrémenter ses meetings d’une chanson furieusement “revival” des Poppies: «Non, non rien n'a changé, tout, tout a continué, hé hé»!
