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May

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Réunion de crise 2024 (fiction future)

Edition : Fictions futures

La chaleur était écrasante. Sur le parking paysagé les magnifiques voitures de fonction se garaient en douceur et laissaient sortir les gouvernants des pays les plus avancés. Si les chauffeurs transpiraient à grosses gouttes en ouvrant les portières, ce n'était pas le cas des dirigeants, tenus au frais dans leurs vêtements thermostables. Les visages de ces hommes et de ces femmes puissants étaient cependant crispés et les sourires qu'ils échangeaient semblaient de pure convenance.
Sur le perron, se tenait la présidente du monde, blonde et mince elle présentait un visage affable qui dissimulait cependant mal une exaspération certaine. Serrant les mains, prenant par les épaules ou faisant des accolades, elle manifestait comme à son habitude une familiarité à laquelle les chefs d'état répondaient avec une affabilité feinte. A sa suite, les grands de ce monde entrèrent dans le hall du palais présidentiel, puis dans la majestueuse salle ovale qui servait aux réunions internationales. Ils prirent place dans les sièges confortables qui les attendaient, se préparant au déferlement qui ne saurait manquer.
Régina Kall resta debout. Elle couvrit ses invités d'un regard tendre, et commença son discours d'une voix douce et attentive.
« Vous êtes bien installés ? Si vous avez le moindre problème, inscrivez sur l'écran votre demande, et il y sera répondu. Vous ferez de même pour intervenir : posez votre question par écrit, et vous pourrez prendre la parole quand la lumière verte sera allumée. Mon oreillette me tient au courant de tout ce qui est important. Je vais aujourd'hui faire une entorse au protocole, malgré l'urgence de la situation (elle appuya sur le clavier qui ne la quittait pas, et une porte s'ouvrit au fond de la salle) : voici mon fils, Alexandre Kall ! »
Un adolescent aux cheveux longs et à l'allure dégingandée caractéristique du jeune garçon grandit trop vite, pénétra nonchalamment dans la pièce, et s'assit sur un siège droit à côté de sa mère.
« Il n'est jamais trop tôt pour former la jeunesse, et mon fils doit faire un stage pour sa formation en économie politique : je pense que notre réunion constituera une bonne introduction à ce stage ! Quelqu'un a des objections ? ».
Tous avaient des objections, tant sur la dérive monarchique qu'amorçait cette présidence, et que trahissait cette proposition, que sur l'absence de garantie concernant le secret des débats que recelait le fait qu'un adolescent inconnu d'eux y participe. Mais nulle voix ne s'éleva : s'opposer à une décision de Régina Kall ne pouvait se faire que collectivement. Le refus individuel conduisait à l'isolement politique avec les conséquences économiques qui en découlaient.
« Merci à tous ! » . Elle sourit comme si chacun avait manifesté des trésors de gentillesse vis à vis de sa progéniture. Junior leva la tête en l'air en tournicotant ses cheveux autour d'un doigt, manifestement bien décidé à s'ennuyer ferme.
Le regard de Régina se fit plus précis, son ton plus net :
« Vous savez que je vous ai réunis aujourd'hui pour faire le point sur la situation mondiale, tant sur le plan économique que politique. Cela fait six mois que nous avons réactualisé le Plan, et je veux que nous fassions le point sur l'avancée des travaux dans chacun de vos pays. A tour de rôle, vous allez me dire où vous en êtes sur cinq axes : la relance du crédit et l'achat immobilier auprès des ménages pauvres, la relance de la consommation dans les classes moyennes, le développement des monocultures et des cultures génétiquement modifiées, la construction de nouvelles centrales nucléaires et le développement industriel,et enfin vous me détaillerez vos stratégies d'infiltration des mouvements contestataires et les moyens dont vous usez pour agir sur l'opinion publique... »
« Mr Punjani, vous commencez, ensuite c'est votre voisin qui prend la parole et ainsi de suite... »
Tous savaient cette mascarade inutile, la crise était mondiale, et aucun des axes du Plan n'était rempli par un seul pays. Des efforts étaient faits par les états, mais la population, épuisée par le chômage et la cherté croissante de la vie, inquiète par un réchauffement climatique que rien ne ralentissait et qui entraînait des catastrophes météorologiques sans précédents, n'avait guère envie de s'endetter ou de consommer. Même les industriels ne songeaient qu'à vendre leurs usines, peu convaincus d'une relance énergétique dont on ne saurait où trouver la source. De plus, des révoltes naissaient un peu partout, des débuts d'insurrection nécessitant l'intervention de l'armée... Tout allait mal et laissait présager le pire. Quant aux "infiltrés" ils ne parvenaient généralement plus à influencer l'opinion des citoyens dont un grand nombre n'était plus dupe.
Chacun utilisa cependant la langue de bois internationale pour souligner les efforts de son pays, les investissements, les soutiens aux banques... A les entendre, le monde allait de l'avant avec tout l'enthousiasme du début de l'ère industrielle...
Régina Kall aimait le pouvoir démesurément, mais elle était aussi extrêmement intelligente. Elle laissa à chacun le loisir de mentir diplomatiquement. Puis elle leva les bras et les abaissa brutalement :
« Et maintenant : stop ! »
Elle prenait maintenant le ton que tous redoutaient depuis le début : d'une voix forte et claire, pleine de rage contenue, elle exprima ce qu'elle pensait vraiment :

« Alors comme ça vous êtes contents ? C'est cela qu'on attendait ? Cela que l'on prépare depuis des années ? Ah il est beau le résultat ! Devant moi, des paroles, des promesses, des emprunts, des constructions d'usine. Du vent, du vent, du vent. En réalité, partout des grèves générales, des insurrections, des hordes de sauvages qui viennent aux portes de nos villes, villes que l'on a dû fermer!
Une consommation en chute libre, un retour des associations d'usagers et des syndicats qui reprennent de la force ! Bravo, Messieurs les Présidents ! Et la richesse, où allez-vous la trouver, si vous laissez se désagréger le tissu industriel, si les populations ne consomment pas au-delà du nécessaire ? C'est la fin de la société, la fin de la civilisation ! C'est la fin du monde ! »
Elle les toisaient tous comme s'ils étaient personnellement responsables de l'évolution d'un monde qu'ils avaient eux-mêmes récupéré alors que le système libéral commençait déjà dangereusement à battre de l'aile. Mais sous les attaques, certains perdaient pied : ils savaient le pouvoir de la présidence énorme, et ne voulaient surtout pas servir de bouc émissaire.
Un silence se fit, lourd de menaces.

 

C'est ce moment-là que Junior choisit pour faire entendre sa voix, une voix ayant récemment mué et qui présentait encore quelques variations attendrissantes. Les vieux chefs trouvèrent là une occasion facile de complaire à Regina, et firent mine d'écouter attentivement le godelureau.
« Si je puis me permettre, Mesdames et Messieurs les Présidents, de vous donner un avis personnel... Pourquoi est-ce que les peuples ne réagissent pas comme vous l'entendez ? Vous l'êtes-vous demandé ? C'est simplement parce que, depuis des décennies, vous leur mentez. Vous leur avez fait croire que leur bonheur dépendrait de leur consommation : or ce qui en a dépendu, c'est leur appauvrissement individuel. Vous leur avez fait croire que les richesses naturelles étaient inépuisables, or l'énergie est de plus en plus rare, de plus en plus chère, dans un monde désormais entièrement dépendant de l'énergie. Vous avez demandé davantage de travail, mais en favorisant le chômage pour empêcher les travailleurs de se trouver en position de force : mais comment consommer quand on risque le chômage ? Vous avez favorisé l'utilisation de semences stériles, et maintenant, plus un seul agriculteur ne peut s'auto-entretenir. Vous n'avez pris aucune mesure pour lutter contre un réchauffement climatique qui a déjà des conséquences incalculables, ayant déjà causé la mort de millions de personnes, et menaçant la survie de populations entières, sinon de toute la population.
Vous avez eu, en fait, une politique basée sur le maintien des acquis pour les plus riches, en utilisant les plus pauvres comme main d'oeuvre à bon marché, et la classe moyenne pour alimenter la machine capitaliste, sans imaginer le futur de cette machine folle gaspillant les ressources de la terre.
Maintenant, personne n'a plus confiance. Une seule chose pourrait inverser le mouvement global qui risque renverser la plupart de vos gouvernements : ce serait de penser enfin en chefs d'états, et plus en représentant du grand capital, en assumant la responsabilité de ce qui va advenir à notre monde dans les cinquante prochaines années. Cesser de défendre les possédants, et réfléchir de façon globale aux mesures à prendre pour sauver la planète. Seul un gouvernement, national ou mondial, qui posera les vraies questions, et qui osera faire les vrais choix, pourra entraîner l'adhésion de la population. Mais ces choix concerneront le ralentissement industriel, la diminution de la consommation, le ralentissement des échanges internationaux, et la relocalisation de la production, le retour à la polyculture, etc. La recherche devra être orientée vers les énergies renouvelables et la lutte contre le changement climatique et ses conséquences, qui sera décrétée cause primordiale. Mais, pour obtenir l'adhésion des peuples, il faudra jouer la transparence, rompre avec la politique de dissimulation et construire un projet avec eux.
Voilà l'avis d'un citoyen : je n'ai pas encore vingt ans, et je fais partie des privilégiés, mais je me tiens au courant et je pense qu'il faut que vous entendiez cette vérité qui ne doit pas souvent vous parvenir. »
Junior secoua sa crinière et attendit les réactions de l'auditoire. Il avait parlé avec la même clarté que sa mère, sans toutefois le ton autoritaire de celle-ci.

Le visage de Regina avait revêtu une expression indéfinissable : elle regarda chacun des personnages présents, concentrée mais comme absente à elle-même.
Le chef de l'Asie osa demandé la parole, ce qui lui fut accordé : Regina gardait les yeux mi-clos et nul ne pouvait deviner la suite qu'elle allait donner au discours gauchiste de son fils.
« Nous vous remercions, Monsieur Kall, de nous donner votre point de vue. Bien que celui-ci présente une certaine cohérence, je doute que la politique que vous préconisez, qui serait dramatique sur le plan économique, entraînant des faillites des banques, puisse avoir un quelconque écho dans cette assemblée... »
Régina sortit de son silence, affectant un détachement souriant :
« Effectivement : je ne savais pas, cher fils, que tu avais subi l'influence de ces gauchistes passéistes ! Heureusement que tu vas faire cette année d'études, cela te remettra les idées en place ! Excusez-moi, mes chers amis ! Vous savez, je pense, ce que c'est que l'adolescence ! Oublions ces bêtises et passons aux choses sérieuses, comment mater ces révoltes qui se font jour un peu partout...
Quant à toi, Alexandre, tu peux sortir, mais ne t'éloigne pas : on s'expliquera ce soir ! »
Ignorant délibérément l'élément de menace contenu dans l'ordre maternel, Alexandre se leva tranquillement en adressant un franc sourire juvénile à tout le monde. Il mis les écouteurs de son MP3 sur les oreilles et sortit en dansant presque. Les deux gardes qui se tenaient de part et d'autre de la porte le regardèrent franchir la porte, chaloupant au rythme de la musique rock qui s'échappait de son casque. En le voyant comme ça, il ressemblait à n'importe quel jeune de son âge, et l'un des gardes pensa à son propre fils qu'il ne voyait que rarement sans son prolongement auriculaire...

 

Alexandre avança sur les gravillons du perron, il continuait de rythmer sa marche, mais la musique avait été remplacée par un interlocuteur auquel il parla grâce au micro accroché au casque :
« Échec de la mission : il n'y a aucun espoir d'évolution positive. Prendre la mesure un, et ouvrir tous les canaux d'information pour informer tout le monde de se tenir prêt. La mesure deux interviendra ce soir, à vingt heures. Ne pas oublier de modifier l'heure en fonction des fuseaux horaires. Je répète, début de la mesure un, la mesure deux interviendra ce soir à vingt heures... »
Alexandre passait maintenant derrière l'immeuble présidentiel, où il savait ne pas être observé. Il cessa de se dandiner et inspira profondément. De lourdes responsabilités pesaient désormais sur ses épaules. Il se sentait encore bien frêle, mais il savait que, pour ce qui allait se passer, il serait loin d'être seul. Il commença à se préparer à la suite des évènements.

 

 

 

Ceci est une fiction, toute ressemblance avec des personnages ou des situations réelles n'est que pure coïncidence.

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