Socialisme hors-les-murs (#16)
Vincent Duclert, historien à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, est à l’origine de ces « Assises du socialisme hors-les-murs » conçues avec Stéphane Alliès, journaliste politique à Mediapart. Dans cet article, il tire un premier bilan de cette initiative avant qu'elle se poursuive et s'approfondisse pendant les universités d'été, fin août, des divers partis de gauche.----------------------

L’initiative intellectuelle permise par Mediapart, au cours de ce mois d’août 2009, témoigne, à travers la série de contributions déjà publiées, de la résilience du parti socialiste. Les déclarations qui ont pu ça et là annoncer sa mort traduisent surtout une incompréhension de ce qu’il est profondément, pas seulement une juxtaposition de dirigeants et de courants dont le comportement, effectivement, précipite cette formation politique dans un véritable suicide collectif, mais aussi une réunion de militants, de citoyens, qui conservent la volonté d’imaginer en commun un avenir qui soit celui de la justice sociale, de l’égalité des chances, de l’intérêt général. Le parti socialiste a été, depuis les premiers temps d’organisation du socialisme à la fin du XIXe siècle, porteur d’un imaginaire politique qui fut celui d’hommes et de femmes désireux de donner un sens à leur existence et à la société en défendant des valeurs de liberté, de solidarité et de pensée, ces valeurs que l’on retrouve dans les textes déjà publiés dans ces « assises du socialisme hors-les-murs ». Cet imaginaire politique est très largement issu de l’expérience républicaine, la République n’étant pas seulement un ensemble d’institutions, de pouvoirs et de contraintes mais aussi un idéal commun où le sentiment démocratique a trouvé de quoi s’écrire.
Reconnaître cet imaginaire est ainsi la première tâche des dirigeants socialistes. Celui ou celle d’entre eux qui s’imposera à la tête d’une formation aujourd’hui fragmentée n’y parviendra qu’à condition de renouer le lien avec l’horizon politique dont le socialisme contemporain est porteur. C’est cet imaginaire qui définit, individuellement et collectivement, l’identité socialiste. C’est cet imaginaire qui permet en chacun de nous d’articuler l’aspiration à l’universel et la fidélité à ses origines, comme l’a montré récemment l’historienne Mona Ozouf dans un bel essai, Composition française (Gallimard). C’est cet imaginaire que l’on retrouve dans les textes que de simples militants ou citoyens ont choisi d’écrire, et notamment ici dans le cadre de l’initiative de Mediapart. Réfléchir au destin actuel du parti socialiste implique de revenir à ces écrits ordinaires ou dissidents, que certains dirigeants tiennent pour médiocres et même infréquentables, et qui constituent pourtant la preuve la plus déterminante qu’une volonté demeure de travailler à un destin commun. Sortir des « murs » de l’actuelle pensée du parti était bien le premier objectif de ces « assises du socialisme ».
Il y avait urgence. Lorsque le parti socialiste se décide à penser, il le fait souvent dans une grande indifférence pour cette sociabilité intellectuelle qui le caractérise profondément. Soit que la réflexion émane des instances officielles, soit qu’elle se déploie au travers des différents think thank, le constat est le même. Le parti s’enferme dans des discours fragmentés, techniques qui se veulent des solutions à la crise du socialisme – par exemple le projet de primaires -, et qui, au contraire, l’avivent en ne permettant pas que le parti se retrouve sur une morale politique, en d’autres termes un ensemble de principes qui donnent alors un sens et une efficacité aux propositions de réforme de la société, de l’Etat ou de l’économie.
Pour cette raison, nous sommes restés très intéressés par le projet de Déclaration de principes issue des travaux d’Alain Bergounioux, secrétaire national aux études*, mais restée confidentielle, rarement reprise par les dirigeants actuels et qui risque au final de connaître le sort de bien des tentatives de rénovation à gauche. Cette initiative se situe pour nous dans un « socialisme hors-les-murs », c’est-à-dire un espace de discussion et de construction qui associe étroitement militants et dirigeants, citoyens et intellectuels. La réflexion intellectuelle et la critique politique apparaissent de ce point de vue comme une force de démocratisation interne, indépendamment même des contenus proprement dits qui peuvent eux aussi affirmer une volonté de démocratie. Ce qui s’est passé sur Mediapart est la preuve d’un parti bien vivant mais mal pensé.
Considérer que le parti socialiste est au centre d’un imaginaire politique et que le socialisme continue d’inspirer des hommes et des femmes cherchant à concevoir une société qui soit celle du progrès social et de la démocratie républicaine, ne peut qu’apporter de l’espoir à la gauche. Mais c’est un espoir exigeant. Il ne faut pas se voiler la face. L’arrogance avec laquelle une partie des membres du parti traite les militants souligne le profond déficit démocratique au sein de la formation. Il ne s’agit bien sûr pas de dire que le militant a systématiquement raison. Ce n’est du reste pas le problème de savoir qui a raison et qui a tort. Il s’agit avant tout d’affirmer des choix lucides et responsables qui contribueraient tout à la fois à forger une pensée politique et ranimer l’imaginaire politique dont nous parlons. La crise actuelle du parti vient en effet de la coupure radicale entre un discours officiel et un imaginaire de gauche qui semble ne peut pouvoir y adhérer. D’où le malaise et sa forme aussi insaisissable qu’insurmontable. Pourtant, la solution réside notamment dans la transformation de ce discours officiel, afin d’amener le parti socialiste à penser les questions qui engagent aussi bien son histoire que son avenir. J’en vois cinq.
Le système capitaliste et l’économie de marché en premier lieu. Le parti socialiste les a acceptés en se réservant toutefois comme une possibilité permanente de les récuser. Sa position est loin d’être claire si bien qu’à plusieurs reprises dans le passé des gouvernements socialistes, il a semblé qu’il fallait rassurer, qu’il fallait se dédouaner d’avoir été marxiste en se montrant alors plus résolument favorable que nécessaire au libéralisme économique. Aujourd’hui, le parti socialiste apparaît incapable de réagir à une crise majeure du capitalisme économique et financier, précisément parce qu’il ne sait pas comment se définir par rapport à lui. Le reconnaître lui donnerait paradoxalement l’autorité pour le critiquer et concevoir l'intervention des responsables politiques et de la puissance publique dans un domaine incapable de se moraliser par lui-même.
Les libertés fondamentales et l’individualisme démocratique en deuxième lieu. Le parti socialiste les a eux aussi acceptés, mais sans renoncer pour autant à une culture de l’Etat souverain et à une hostilité pour le libéralisme politique qui relativise en définitive ce socle de la démocratie. C’est l’une des raisons pour laquelle, aujourd’hui, les socialistes s’avèrent incapables de formuler une critique cohérente de la réduction des libertés et qu’ils laissent des associations comme Réseau éducation sans frontières, le GISTI ou La Cimade défendre seules les droits fondamentaux des Français menacés collectivement par la politique d’immigration décidée par Nicolas Sarkozy. Là aussi, le parti s’avère impuissant à tenir son rôle de force d’opposition, de pouvoir qui arrête le pouvoir selon la formule de Montesquieu.
Les institutions et les formes du pouvoir en troisième lieu. Le parti socialiste tente de s’opposer à Nicolas Sarkozy, à son gouvernement, à sa majorité, mais sans opérer une critique de formes de leur pouvoir et de l’évolution des institutions. Plutôt que de questionner l’hyperprésidentialisation du régime, les socialistes se polarisent sur cette personnalisation en se recherchant l’homme ou la femme providentiel (le) chargé (e) de sauver le parti des futures débâcles électorales. Défendre auprès des électeurs de gauche et du centre voire de la droite, un projet de régime plus équilibré et de pratiques moins autoritaires de pouvoir est un message susceptible d’être entendu et compris.
La société, ses inégalités et ses espaces en quatrième lieu. Le parti socialiste peine à concevoir un état des lieux d’une société qui demeure profondément inégalitaire, au sein de laquelle les clivages sont tout à la fois économiques, sociaux, urbains, géographiques, ethniques, culturels, historiques, etc. De fait, il s’empêche de proposer une politique du « vivre-ensemble » fondée sur la conviction d’un modèle de société démocratique. Il laisse le projet concurrent, celui de la droite, en position de domination complète.
L’Europe et le monde enfin. Contrairement aux verts lors du dernier scrutin, les socialistes n’ont pas su incarner un projet européen. Leurs difficultés à comprendre le phénomène de l’élection de Barack Obama ont été maintes fois relevées. Leurs critiques de la politique étrangère de Nicolas Sarkozy sont inaudibles. Tous ces éléments ne sont pas superficiels. Ils décrivent un parti qui, tout en appartenant à un mouvement dit internationaliste, ne s’interroge pas sur son rapport au monde qui se construit ni même questionne ses échecs, sur la réunification allemande, sur la guerre en ex-Yougoslavie, sur le génocide rwandais, sur le traité européen, etc.
Ces questions ne sont pas là pour instruire le procès du parti socialiste ni même pour le placer lucidement devant ses responsabilités. Elles décrivent surtout un parti qui oublie l’essentiel, c’est-à-dire de se déterminer du point de vue d’un certain nombre de principes à partir desquels penser ce qui échappe, ce qui résiste, et ce qui dérange. Se mettre au clair est même un principe moral qui confère à l’action politique une capacité d’être entendue et comprise.
C’est l’un des moyens les plus sûrs pour rapprocher la doctrine de l’imaginaire. La force électorale et politique du socialisme français au début du XXe siècle a découlé très largement de la clarté de la conception jaurésienne du socialisme et de la démocratie. Le socialisme devait agir pour Jaurès comme une critique de la République en posant systématiquement la question du «prolétariat», c’est-à-dire des exclus et des injustices. Mais conférer au socialisme ce rôle démocratique impliquait d’avoir reconnu la République. Ce que Jaurès avait fait. Il était ainsi plus libre pour la transformer en démocratie républicaine. Ce projet est encore d’actualité.
Vincent Duclert
* La contribution d’Alain Bergounioux sera publiée ici le 20 août prochain.
