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01
Oct

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Article d'édition

L'anarchie féconde

Christian Paultre est professeur de biomathématiques et blogueur sur Mediapart. Il travaille sur des modèles mathématiques de fonctionnement du génome. «Devant la déroute de la recherche en France», il s'est engagé au moment de la présidentielle au parti socialiste pour soutenir Ségolène Royal. «Devant la déroute de ce parti j’ai décidé d’y rester pour participer à sa rénovation».

 

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Dans une société traditionnelle, agricole ou industrielle, les groupes fonctionnent avec des chefs et, lorsque les situations deviennent un peu complexes, avec des chefs de chef. On parle alors d'une organisation pyramidale, évoquant par là le dur labeur des Égyptiens construisant le mausolée de leur chef Pharaon.


Ce type d'organisation est efficace, le chef prend les décisions à partir de ses propres analyses de valeur, les subalternes n'ont plus qu'à obéir. On court-circuite ainsi les conflits d'intérêts avec les exécutants. Mais là réside aussi le très grave défaut du système. Ce qui a de la valeur pour le chef n'en a pas forcément pour les éléments du groupe. Là commence aussi l'exploitation de l'homme par l'homme vieille comme l'agriculture.
Le système fonctionne néanmoins tant que l'intérêt du chef ne met pas en péril l'existence du groupe. On est alors dans la même situation que le parasite vis-à-vis de son hôte : tant que l’hôte n'est pas tué le parasite peut prospérer.


Cette notion de survie du groupe est absolument essentielle quel que soit le système d'organisation sociale. Le système pyramidal est donc porteur d'un conflit latent et permanent entre le chef et ceux qui le commandent. Les marxistes l’avaient très bien compris en désignant par lutte des classes le résultat de ces conflits. On avait cru régler le problème en substituant un chef exploiteur par un autre chef issu cette fois de la classe des exploités. On a vu le résultat, les conflits entre le chef et les subordonnés ont changé d'aspect en surface mais pas en profondeur les nouveaux chefs ont pris leur décision en fonction de leur intérêt personnel et, en les habillant du manteau de l’idéologie, ils ont évité de considérer la bonne santé du groupe. Le naufrage fut terrible car il justifiait brutalement le système libéral, celui du chef exploiteur dont l'idéologie du profit avait le mérite d'une certaine efficacité.

 


Depuis l'Antiquité, philosophes et penseurs ont dénoncé ce système et ont cherché à imaginer un dispositif sans chef. L'anarchie s'il faut ainsi la nommer n'a pas été capable de proposer des alternatives crédibles tant le système hiérarchique semblait indépassable.


Faut-il pour autant renoncer à la réflexion dans ce domaine? La crise écologique majeure que nous allons vivre aboutissement d'une évolution culturelle d'environ 8000 ans pourrait bien remettre radicalement en cause notre organisation sociale face à la nature. Par ailleurs cette remise en question d’une société très hiérarchique pourrait être aussi favorisée par l’individualisme de nos sociétés.


Je voudrais dans cette contribution montrer que le fonctionnement des systèmes vivants tels qu'on peut les analyser aujourd'hui dans leur intimité moléculaire ouvre une voie de réflexion très nouvelle sur le fonctionnement de sociétés moléculaires dont on pourrait s'inspirer pour les sociétés humaines.
Une cellule vivante, n'a pas de chef, elle fonctionne sans feuille de route le génome n'est pas un programme au sens où on l'entend en informatique. La cellule communique avec les autres cellules pour coordonner ses actions et il n'y a pas de poste de commandement central même si le système nerveux peut-en donner l'illusion.

 

Ce système profondément anarchique mais très organisé et fécond nous a toujours surpris. Les religions se sont empressées à lui trouver un chef créateur sous des formes diverses, panthéistes, révélées, aujourd'hui on dit dessein intelligent (intelligent design). Les principes de l'évolution énoncée il y a 150 ans sont déconcertants par leur simplicité et la complexité qu'ils engendrent. La matière vivante peut se définir par la connaissance qu'elle a pour exister, survivre. Ici connaissance et existence sont intimement liées, réactualisant le principe de Décartes sous la forme: «Je connais donc je suis».


Ainsi dans une société de la connaissance nous accroissons notre puissance à exister. Comment cette connaissance est acquise puis utilisée pour que l'organisme vivant puisse survivre. Fondamentalement à tous les niveaux, moléculaires, cellulaires on constate une coopération associative en réseau. Ces associations permettent de partager des compétences pour des fonctions qui ont pour objectif la survie du groupe, directement ou indirectement dans la mesure où la fonction est nécessaire à d'autres associations et qui en retour apportent leurs fonctions.


La survie de groupes fonctionnellement interdépendants définit des équilibres dynamiques qui s'optimisent automatiquement sans besoin d'aucun chef. Un groupe ne peut pas grossir au détriment des autres car la prospérité d’une fonction est obligatoirement partagée par les autres fonctions.


On peut sur ce thème repenser bon nombre d'organisations sociales et politiques plus ou moins complexes, plus ou moins vastes. Il ne faut plus penser en terme de pouvoir, d'objectifs, de feuille de route, il faut faire exactement le contraire de ce que nous propose la droite actuelle. Il faut penser les problèmes en termes de fonctions complémentaires, organiser des groupes fonctionnels qui mettent en commun leurs compétences. Au sein de ces groupes définir des règles fondées sur la tolérance et le respect mutuel rechercher des solutions gagnant-gagnant, former les gens à cette culture de coopération. Il faut soigner la communication entre les individus, leur apprendre à en maîtriser les conflits.

Il peut être judicieux, comme pour la transcription du génome, qu'un même individu appartienne à plusieurs groupes afin de faciliter la communication entre groupes. Dans notre société on a assez peu d'exemples d'organisation fonctionnelle coopérative non hiérarchique de ce type. On est idéologiquement persuadé que tout système nécessite hiérarchies et pouvoirs.

La biologie moderne nous enseigne que les systèmes vivants sont autoprogrammés dynamiquement d’une tout autre manière et que cette méthode n'a cessé de réussir pour produire des organisations de plus en plus performantes et complexes.
Un champ de réflexion et d'innovation très important s'ouvre ici pour la gauche socialiste.

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