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Les deux crises du socialisme français (#23)

Alain Bergounioux, historien, inspecteur de l'Éducation nationale, président de l'OURS (Office universitaire de recherche sur le socialisme), membre des organismes centraux du PS depuis 1993.

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Presque trois mois se sont écoulés depuis les résultats des élections européennes. Ils ont suscité nombre d’analyses et supportent plusieurs interprétations. Mais, il y a un point qui s’impose pour nous : ils s’inscrivent dans un contexte marqué par la contre-performance des socialistes européens et les difficultés de l’idéologie socialiste.

Il y a bien sûr des exceptions, en Grèce, en Suède, au Danemark. Mais la plupart des partis, quand ils sont au pouvoir, ont reculé, ainsi que plusieurs partis dans l’opposition, particulièrement en France et en Finlande. Il est sûr que des spécificités nationales expliquent ce vote – qu’il ne faut d’ailleurs pas sur-interpréter, compte tenu de l’importance de l’abstention. Mais, il doit servir de signal d’alerte.

Il a été remarqué à de nombreuses reprises que la crise économique actuelle appelle des solutions et des mesures de nature social-démocrate, pour mettre en oeuvre les moyens d’une régulation financière et de contrôle, pour définir des mesures sociales et environnementales pour intervenir dans les politiques industrielles, etc… C’est si vrai que des gouvernements de droite le revendique aujourd’hui pour eux-mêmes dans leurs discours et, partiellement, dans les actes (au moins à titre provisoire).

Si les partis sociaux-démocrates ont été pris à contre-pied, cela tient sans aucun doute, d’abord, à un manque de volonté politique – non pas tant au niveau national qu’au niveau européen. Le texte du «Manifesto» présentait un progrès réel et offrait un cadre programmatique adapté à la situation des économies européennes. La décision de Gordon Brown et de José Luis Zapatero de na pas s’opposer à la reconduction de Barroso a fait plus que de jeter un doute sur la capacité des socialistes européens de porter une politique différente de celles menées jusque-là. Or, la coopération européenne fait partie des solutions novatrices. Les chefs de gouvernement sociaux-démocrates n’ont pas montré qu’ils étaient prêts à dépasser le cadre intergouvernemental dans lequel s’enferment les droites européennes. Désigner un candidat commun à la Présidence de la Commission – même sans possibilité immédiate de l’emporter – aurait été un premier pas indispensable.

Cela entraîne une première réflexion pas assez souvent soulignée. Avant de voir les véritables manques du projet social-démocrate, il faut simplement dire que beaucoup dépend des partis eux-mêmes, de leur capacité à surmonter leurs faiblesses et à trouver des idées pas nécessairement neuves, mais pertinentes. Il n’y a pas (encore ? ) de force pouvant les remplacer comme les partis de l’alternative avec les partis conservateurs. La vague verte réelle demeure néanmoins limitée (pas plus de 7 % du Parlement Européen) et il n’y a pas eu de poussée des partis d’extrême gauche. Le risque majeur aujourd’hui est que les droites gouvernent longtemps…

Les socialistes français doivent, pour sortir des difficultés actuelles, affronter et résoudre deux crises, l’une, leur est propre et tient principalement à leur incapacité depuis 2002 à se rassembler durablement derrière un leader reconnu, reflétant ainsi des divisions internes, qui doivent peu à l’idéologie, et beaucoup à des rivalités pré-présidentielles et à des procédures internes de plus en plus inadaptées, l’autre, leur est largement commune avec les autres partis socialistes ou de centre-gauche européens et résulte de la nécessité d’adapter leur projet aux réalités et aux effets de la mondialisation et de l’individualisation dans nos sociétés.

Les divisions ne sont pas une donnée nouvelle dans l’histoire du Parti socialiste. Elles font même partie de son identité. Mais les oppositions de nature idéologique, plus fortes hier qu’aujourd’hui, se doublent d’une compétition, non clairement avouée jusqu’en 1981, explicite depuis, pour la candidature à l’élection présidentielle. Cela a miné (et continue de le faire) la condition d’efficacité d’un parti - construit dans ses procédures internes, avec la représentation proportionnelle des motions dans les congrès – qui est l’existence de majorités claires capables de soutenir un leader et une orientation politique.

 

Même quand elles existent formellement, les majorités sont le plus souvent un cartel de courants rassemblés derrière un présidentiable possible, qui travaille avec ses équipes et tente de forger avant tout une influence médiatique. La défaite inattendue de Lionel JOSPIN, le 21 avril 2002, a ouvert une période d’instabilité qui s’est accentuée aujourd’hui, Ségolène ROYAL, malgré ses 47 % de suffrages au deuxième tour de l’élection présidentielle, n’étant pas arrivée à convaincre de sa légitimité, attirant autant que repoussant les soutiens. Déjà, la primaire de 2006, avait traduit cette faillite des procédures purement internes à dégager un candidat. Le Congrès de Reims a redoublé la démonstration, les clivages idéologiques, alors que l’urgence de redéfinir un projet politique était évidente, étant occultés par des oppositions pré-présidentielles, soit déclarées, soit masquées.

Les socialistes doivent donc, d’abord, prendre conscience de cette situation et des raisons qui y ont amené. Ils ne peuvent plus vivre entre deux logiques politiques, une ancienne, celle d’un parti parlementaire, l’autre plus récente, confortée par les réformes internes de Lionel JOSPIN en 1995, amenant l’élection du Premier secrétaire par le suffrage direct des militants, celle d’un parti présidentiel.

Deux solutions s’offrent à eux: soit celle d’un nouveau congrès, un congrès de clarté, qui pose les enjeux, conforte des projets, qui rassemblent celles et ceux qui pensent la même chose, au-delà des affinités personnelles, propose que le Premier secrétaire élu soit désormais le candidat reconnu du Parti pour la prochaine élection présidentielle. Ce n’est certes pas facile à la veille des élections régionales. Les risques d’un «nouveau Reims» peuvent faire grandement hésiter. Mais cela serait faire preuve d’une maturité politique à laquelle invite la gravité de la situation.

Si cela se révèle impossible, il faut envisager des élections primaires ouvertes aux électeurs socialistes pour désigner un candidat pour l’élection présidentielle de 2012. Cela suppose, au-delà du principe, d’en définir précisément les modalités dès juin 2010, de prendre l’engagement de les respecter pour que le parti se rassemble sans difficulté à leur issue. Si elles peuvent s’ouvrir à d’autres partis et mouvements, comme il est évoqué souvent dans l’espoir de désigner un candidat de rassemblement dès le premier tour, cela doit être tenté, mais ne se décrète pas. Cette éventualité demande, en effet, un accord préalable avec les écologistes, les radicaux, les communistes et le Parti de gauche, des mouvances associatives. On en voit la difficulté, car cela suppose un peu le problème résolu, un programme ou des grandes orientations définies en commun, un accord équilibré pour les élections législatives. Il faut, maintenant, sortir des généralités et des incantations pour que des choix concrets soient effectivement faits.

Le second défi porte actuellement sur la vision que peut offrir aujourd’hui le socialisme européen. Il s’est fondé historiquement comme une réponse à la question sociale ouverte avec le développement du capitalisme et l’approfondissement de la démocratie. Les partis, justement dits sociaux-démocrates, ont largement contribué à mettre en œuvre les compromis entre le capital et le travail qui ont permis l’instauration des différents modèles d’État-social que nous connaissons aujourd’hui. Ce combat plus que séculaire n’est pas périmé. Cet acquis doit être préservé. Mais pour l’être, cela demande de repenser l’architecture même de l’État-social pour socialiser les risques sociaux tout en personnalisant davantage ses services. C’est déjà une tâche importante où des solutions novatrices sont attendues des socialistes pour l’éducation, la santé, les retraites, le logement, etc.…

Mais elle ne s’arrête pas là. Il y a, en effet, une aspiration désormais, à penser et à mettre en œuvre une transition vers un modèle de développement, à la fois, plus humain et plus respectueux des équilibres écologiques. C’est ce que les partis et les mouvements «Verts» expriment. C’est un véritable enjeu qui peut devenir structurant. Il ne faut donc pas s’y tromper, derrière les aspects conjoncturels d’un vote, il y a une vraie substance. Non que les partis socialistes ne l’aient pas déjà dit et écrit.

La Déclaration de principes, adoptée en 2008, parle d’une «économie sociale et écologique de marché». Mais les termes d’un nouveau compromis entre le capital, les besoins de la société et la nature ne peuvent pas s’entendre seulement en termes généraux. Ils supposent des choix et des arbitrages courageux pour convaincre de notre détermination. La grave crise mondiale que nous traversons doit être l’occasion de faire ce pas en avant.

Comment relever le défi? Les socialistes ont certes déjà défini des mesures économiques et sociales qui seraient mieux adaptées pour lutter contre les effets de la crise que celles que la droite met en œuvre. Ils sont mieux armés pour le débat qu’ils ne le pensent parfois. Mais, ils ne peuvent pas s’en contenter. Il s’agit de partir de plus loin pour penser un nouveau cadre de pensée et d’action dans ses dimensions politiques, économiques, sociales.

 

À chaque grande mutation du capitalisme, à la fin du XIXe siècle, dans les années trente, des réponses fortes ont été proposées par le socialisme et le syndicalisme européens, avec des institutions nouvelles, le suffrage universel, l’éducation, le droit du travail, dans le premier cas, l’État-social, une socialisation partielle de l’investissement, dans le second cas. Cela ne s’est pas fait, en un coup, mais par un processus de réformes étalées sur plus de deux décennies dans chacun des cas. La difficulté, aujourd’hui, est qu’il faut penser de nouveaux équilibres à plusieurs échelles, nationales évidemment, mais tout autant européenne et mondiale.

C’est en sachant ce que doivent être les principes d’action de demain que les socialistes peuvent rendre les arbitrages nécessaires qui ont manqué dans la période passée pour savoir jusqu’où doivent aller la solidarité et la responsabilité individuelle, comment reformuler les rapports de l’Etat et du marché, quelle part faire à la participation citoyenne etc.… Les travaux des intellectuels et des chercheurs, les actions et les expériences dans les collectivités locales, les réflexions menées ailleurs en Europe et dans le monde existent pour ce faire. Les socialistes doivent d’abord, les prendre en considération sans à priori avant de dégager une nouvelle synthèse politique.

Ce qui rapproche ces deux crises, qui ne peuvent pas être résolues l’une sans l’autre, c’est, dans le fond, la nécessité de faire des choix clairs et courageux. Ce n’est pas si facile pour un « parti généraliste », dont l’influence sur le territoire n’a famais été plus forte, qui a pris l’habitude de composer avec des idées parfois contradictoires et de ménager des intérêts divergents. Mais, il est des moments historiques où il faut sortir de soi-même, exprimer un engagement politique, pour être à la hauteur d’un grand passé et prétendre à un avenir.

Alain BERGOUNIOUX

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