Mémoires d'un cheval - Le débourrage

LE DÉBOURRAGE
C'est avec la plus totale répugnance que j'emploie ce mot. Mais, il est déjà assez difficile de vous faire comprendre les choses, je dois absolument employer votre « langage ». Vous auriez pu dire, je ne sais pas, moi, la « rencontre initiale », ou « l'établissement de la hiérarchie », mais « le débourrage » ! Franchement ?
Un matin, celui qui me nourrissait et me toilettait tous les jours, mon « palefrenier », est venu me chercher pour me conduire avec mon licol dans une espèce de cour ronde sans herbe, et il m'a lâché là-dedans, comme dans un pré, sans licol ! Je me demandais bien pourquoi ! Pas le moindre brin d'herbe ! Pour passer le temps après quelques minutes à sentir un peu tous les objets et à faire le tour de cette petite place, j'ai glissé la tête entre deux barres pour essayer d'attraper une touffe d'herbes. Au moment où je réussissais, un individu que je n'avais jamais approché s'est glissé entre deux barres, pour pénétrer dans cet espace que je commençais à faire mien, chargé d'un tas de choses inconnues et puantes, qu'il a déposées sur les barres. Dans ma surprise, la touffe d'herbe dans les dents, j'ai retiré précipitamment ma tête des barreaux et, évidemment, je me suis fait mal à la nuque, par sa faute !
Vexé, j'ai posé ma tête sur la barre du haut et me suis tourné vers l'extérieur, pour bien lui marquer ma désapprobation de son entrée sans prévenir dans mon « volume personnel », celui à l'intérieur duquel je ne peux pas ignorer une présence, quelle qu'elle soit. Bref, je n'étais pas content et je le montrais bien ! D'ailleurs, il a dû comprendre mon désagrément, parce que pendant un assez long moment, il s'est tenu immobile sans même me regarder. Je me suis un peu habitué à sa présence, d'autant qu'il ne sentait pas la peur : son odeur me parvenait de côté, j'ai tourné un peu la tête, pour mieux le sentir et le regarder. Il l'a vu, et, lui, il m'a fixé tout droit, ce qui est assez désagréable et un peu « provocateur » (j'ai trouvé : quand je ne découvrirai pas le mot exact dans votre langue pour exprimer ma pensée dans ma « langue » à moi, je mettrai des « guillemets », comme ici, d'accord ?). J'ai donc fait quelques pas le long de la lisse, et par politesse, je me suis tourné un peu plus vers lui. Et là, j'ai bien compris, il me « cherchait » comme vous dites : au lieu de marcher dans l'autre sens et détourner les yeux, il a carrément fait deux ou trois pas vers ma tête, en me regardant fixement. Nous, les chevaux, ne sommes pas comme vous : toujours l'insulte et la violence dans vos attitudes. Nous cherchons d'abord la paix et la « civilité » ; nous sommes des animaux sociaux, nous !
OUI CHEF !
J'ai donc continué à marcher calmement, mais dans une autre direction. Les lieux ne me donnait pas tellement le choix, j'ai dû faire doucement demi-tour. Ça lui a plu. Il est venu au centre et il m'a bien fait recommencer une dizaine de fois ! Bon, ça va, j'avais compris ! Il voulait être le chef, d'accord, d'accord, j'ai « dit » d'accord ! Pour finir, je me suis carrément arrêté et l'ai bien regardé, mais pas tout à fait en face, pour lui marquer mon accord. Un bon moment, il a fait pareil.
Je voudrais profiter de cette interruption dans mon histoire pour vous parler encore en détail de notre sens du temps qui passe et de notre mémoire : d'abord, notre mémoire est quasi parfaite, nous n'oublions pratiquement rien, les lieux, les odeurs, les bruits, les « autres » et surtout les sensations, les « sentiments » qui vont avec. C'est à la fois notre sécurité et notre « peine », notre principale cause de « stress ». Parce que cela nous empêche de changer, mais aussi, souvent, nous sauve la vie.
Ensuite, nous vivons dans l'instant, dans l'immédiat, dans le « présent ». Ne me demandez pas comment il est possible de concilier cette mémoire parfaite et cette instantanéité. C'est comme ça, je ne suis pas « psychologue » moi. Pour mieux vous le rappeler, j'emploierai dorénavant presque toujours le présent ; dans ma « langue », on n'a pas l'obligation de la concordance des temps ...
Donc, revenons dans notre rond, au « chef » et à moi.
Il se dirige vers mon arrière-train, il veut que je recommence à marcher, je marche. Il se rapproche encore, bon, je trotte. Il ne bouge plus et ne me regarde plus, je reviens au pas. Il se dirige devant moi, pour me couper la route, bon il veut que je fasse demi-tour, OK, OK, je fais demi-tour. Et on recommence dans l'autre sens. Et on s'arrête, et on fait demi-tour, et encore ! Ah, tiens, il veut que j'aille encore plus vite, il agite la main, je passe au galop. Et hop, il me coupe la route, demi-tour au galop. Tiens c'est marrant, je fais demi-tour à nouveau. Ah, ben là, il ne veut pas. Bon, je retourne, pas de problème. Il arrête de bouger, je repasse au trop puis au pas, je m'arrête pour le regarder, on se regarde. Ah, il veut que je reparte, je repars. Et à partir de là, on se met à jouer : moi, j'essaie de deviner quand il veut que je fasse quelque chose d'autre, et lui, il essaie de me surprendre. Ça devient vraiment marrant ! Mais c'est fatigant, je commence à souffler. Ah, il s'arrête, tant mieux, je m'arrête aussi pour souffler un peu, lui aussi il souffle. Ah tiens, il m'appelle, comme ma mère, pour qui il se prend ? Bon, mais ça me fait plaisir quand même, surtout après tous ces jours pendant lesquels j'ai pleuré son absence... J'y vais, je m'approche de lui, dans son dos. Mais je ne le connais pas, ce mec. Je reste à une longueur à peu près. Je tends mon nez vers lui pour le respirer, et aussi pour montrer que je suis toujours prêt à la tendresse. Ah oui, mais lui, il ne voit pas dans son dos comme moi. Il tend sa main vers moi et fait du bruit avec, comme casser une brindille, je m'approche jusqu'à toucher ses doigts du bout de mon nez. Il retire sa main, je m'approche encore, je touche un peu son dos et le pousse tendrement. Il s'éloigne. Ah bon, il veut qu'on recommence à jouer, il se dirige vers mon postérieur pour me renvoyer au bord. On recommence. Comme ça, plusieurs fois.
Gentil, mais ... c'est quoi tout ça ?
J'en ai un peu marre. Il va encore vers mon postérieur. Alors, j'avance vers lui et lui manifeste clairement que je cherche une caresse ; du bout des doigts en marchant lentement vers le centre du rond, il me la donne sur le bout de mon nez, je le suis, il marche. On fait un nouveau jeu : il marche dans tous les sens, je le suis. Il a l'air content, il me caresse le bout du nez de temps en temps. C'est pourtant pas compliqué comme jeu. Ah, il en a assez ? Il me renvoie vers le bord. Et lui aussi, il y va. Il revient chargé de tous les trucs qu'il y avait laissés. Il les pose au centre ; C'est quoi ces trucs ? Ça pue ! Il recommence à jouer ? Ah oui, il veut que je m'approche de ces choses qu'il a posées. J'y vais, prudemment, ça ne bouge pas. Je vais sentir. Ça sent la graisse, le cuir de vache et le cheval et la sueur aussi. Ah, il y a aussi un truc tout propre, qui sent bon la lessive d'homme. On peut le prendre entre les dents. Tiens ça vole, c'est marrant on peut le secouer !
Bon j'en ai marre, je retourne au bord, je voudrais bien encore attraper une touffe pour passer le temps. Allez, on recommence à tourner, puisqu'il en redemande. Et on s'arrête. Il veut que je lui sente les doigts au ras du sol maintenant. Il me caresse sur la tête puis partout, des deux côtés. C'est bien agréable ! Finalement, il est sympa ce mec, un peu autoritaire, mais personne n'est parfait. Il me lève un pied avec son pied.
Quelle idée saugrenue ! Il me tire la queue maintenant, fort même ! Ah, c'est surprenant, ça décontracte ! Ça me fait même des chatouillis jusque dans la nuque ! Vraiment ! Il en connait des trucs !
Non mais, ça va pas ? sur mon dos !
Et caetera, et caetera (ben quoi ? Vous ne connaissez pas le latin ? Je ne vois pas où est le problème, je parle bien le français, je peux aussi bien écrire le latin). Il me frotte partout avec un objet rêche, puis avec le truc que j'avais fait voler, le tapis. Il me cache même les yeux avec, je n'aime pas tellement. Tiens, il agite quelque chose sur mon dos, il se pend aussi à mon cou. Il fait voler le tapis, tout comme moi, il le secoue devant mon nez, je recule, évidemment. Et pour finir, il me le pose sur le dos. Alors là, réflexe, ça chatouille, donc ma peau frémit jusqu'à ce que le tapis tombe, ça me fait un peu peur en tombant, je fais un pas ou deux en avant. Il recommence. Pour finir, je m'habitue, le tapis reste en place. Alors il va chercher un autre truc au centre, par réflexe, je le suis ; du coup, le tapis retombe. Il me le remet et ensuite il dépose dessus quelque chose de lourd, gênant en plus, avec des lanières qui pendouillent de tous les côtés. Je n'aime pas mais ça n'a pas l'air terrible, si ça peut lui faire plaisir … Qu'est-ce qu'il fait ? Il me serre la poitrine avec une courroie épaisse et froide. Ça me rappelle un très mauvais souvenir : quand il m'ont mis dans cet endroit tout sombre, le van quoi, pour me trimballer pendant des heures ! avant ils m'avaient ceinturé de partout !

Pour me rassurer, je renifle tout, à gauche, à droite. Ça n'a pas l'air de bouger, je m'y habitue. Alors, il recommence à me faire tourner avec tous ces trucs sur le dos, c'est désagréable, ça me cogne partout, ça frotte. J'essaie bien de m'en débarrasser, en bottant et en faisant des petits bonds, mais rien à faire, ça reste accroché sur mon dos.

Je finis par me calmer, puisque lui, il a l'air calme. Je reviens vers lui. Alors, encore un nouveau jeu. Il se pend d'un coté puis de l'autre, à son truc sur mon dos, la selle, quoi. Ça me déséquilibre presque ! Je le regarde et le renifle. Pour finir il y met le pied ! D'un coté, de l'autre ! Il MONTE, je le vois en arrière ! Ah, il redescend, ouf. Ben, il remonte de l'autre coté ! Et ça, je ne sais combien de fois !
Pour finir, j'abrège, il s'installe sur mon dos ! Et mais, c'est que ce n'est plus la même chose ! Il est lourd l'animal ! Et il tient aussi une corde autour de mon cou ! Je fais deux trois pas en avant pour rétablir mon équilibre. Ah, le voilà qui s'amuse à me déséquilibrer volontairement, il se secoue sur mon dos, d'arrière en avant, je suis obligé d'avancer ! Il a l'air content. Il me serre un peu les flancs, avec ses jambes, en même temps qu'il se remue, j'avance, puis je m'arrête, je renifle son pied qui sent le cirage. Aïe, le salaud, il me pique la fesse, pas fort, heureusement, avec je ne sais quoi.

Du coup, j'avance plus vite, je trotte même. Il me caresse, je m'arrête. Et il recommence ! À la fin, ça m'agace, je finis par galoper un peu, quelques foulées. Alors là, content, il est ! Il me caresse partout, il finit par descendre, et par m'enlever tout son bardas.
Je l'ai échappé belle, finalement !
Eh bien, figure-toi, que moi aussi je suis content ! Je commençais à en avoir vraiment marre de toutes tes « singeries », c'est le mot exact ! Ah, il sort une vieille pomme de sa poche ! Toute ratatinée ! C'est vraiment un mec bien, il sait que c'est comme ça que je les préfère !
J'étais débourré ! Eh bien, je lui en ai une reconnaissance éternelle (enfin, éternelle...) ! Parce que, depuis, j'en ai vu d'autres, des « débourrages » ! Des séances de torture, oui ! A trois ou quatre brutes, avec des cordes, des fouets, etc, même un tord-nez une fois ! Ignoble, il n'y a pas d'autre mot !
en préparation, à suivre

