Hugo Pratt disait de lui-même qu’il avait treize façons de raconter sa vie. Avant d’ajouter : « et je ne sais pas s'il y en a une de vraie, ou même si l’une est plus vraie que l’autre. »
Aventurier moderne, Hugo Pratt a traversé et laissé son empreinte sur la vie et le monde, nourri son œuvre de ses propres voyages, de ses rencontres, de sa mémoire des espaces africains et de la guerre, qu’il a connus jeune en Abyssinie. Désireux depuis son enfance de devenir dessinateur, il parcourt l’Europe, puis l’Amérique du Sud, avide de découvertes qui viendraient nourrir son imaginaire. Il débute dans la profession en 1945. Il n’a que dix-huit ans. Ses années argentines, la rencontre avec Mario Faustinelli et Alberto Ongaro, l’amèneront à croiser l’éditeur Cesare Civita avec qui il publiera ses premiers travaux : L'As de Pique, Sergent Kirk, Ticonderoga, Ann de la Jungle…Au début des années soixante, la crise économique qui frappe l’Argentine contraint Hugo Pratt à revenir en Italie. A Venise, il commence à travailler pour une revue pour adolescents, le Corriere dei Piccoli. Il y dessine Simbad le Marin, Billy James, L’Ombre, Fanfulla avec Mino Milani au scénario. Avec ce même Milani, il adapte en BD des œuvres de Robert Louis Stevenson (L’Île au Trésor, Kidnappé !)… Et Sandokan.
Nous sommes en 1967, l’année de naissance du personnage mythique et emblématique d’Hugo Pratt. Corto Maltese, le marin né à La Valette et battant pavillon anglais voit le jour dans La Ballade de la mer salée – personnage secondaire de prime abord, en qui Pratt se reconnaîtra plus tard et dans lequel il verra un alter ego, « symbole de sa propre existence, de son regard sur la vie et les êtres ». Le succès et la reconnaissance viendront avec lui. Hugo Pratt délaissera Sandokan pour Corto. Laissant Le Tigre de Malaisie inachevé. Et inédit. Jusqu’à aujourd’hui.On connaissait l’existence du Sandokan d’Hugo Pratt par les entretiens qu’a eus le dessinateur avec Dominique Petitfaux (De l’autre côté de Corto, édité chez Casterman). Cette commande du Corriere dei Piccoli était restée en l’état après que le dessinateur a livré une trentaine de planches. Oubliée – une grande partie des archives et du matériel du journal avait été perdue, voire brûlée –, l’aventure de Sandokan, Le Tigre de Malaisie, semblait ne jamais voir le jour. C’est Alfredo Castelli, ancien rédacteur du journal vénitien, qui l’a retrouvée. Dans un carton, à l’état de maquette. Les strips originaux avaient disparu, mais la qualité des épreuves photographiques était irréprochable.Plus de quarante ans après les premiers dessins, Sandokan voit enfin le jour en BD chez Casterman, les « Tigres de Mompracem » prennent la mer dans cet Hugo Pratt inédit et inespéré. C’est donc une histoire sans fin, qui faire perdurer le mythe près de quinze ans après la mort de son créateur.Sandokan est d’abord un roman. L’œuvre d’Emilio Salgari, sorte de Jules Verne italien, dont la première publication eut lieu en 1900. Sandokan est un pirate malais qui combat le colonialisme britannique. Il est ce héros pur, qui ne connaît pas le doute et qui construit sa légende avec une foi inaltérable en son combat. Sandokan est un homme dur, marqué par la mort de sa famille massacrée par les Anglais. Il est juste et généreux avec ses hommes, sûr de son bon droit dans sa quête, tour à tour sensible aux malheurs de son peuple et de ses frères d’infortune ; sanguinaire et sans pitié avec ses ennemis.Le dessin de Pratt est magnifique. Dans Sandokan, le maître du noir et blanc distille en touches fines son art, sans aucun grisé, en traits précis et sûrs. Les cases se succèdent dans une explosion de drapés, de ciels suggérés Avec des gros plans à la précision remarquable qui prennent le pas sur des arrières-plans, des décors, des paysages au graphisme simple mais ô combien évocateur. Pratt souligne à merveille le manichéisme et les fêlures des personnages. Le Sandokan de Pratt a les traits anguleux et fins, le regard perçant. Il est raffiné et monolithique, cruel et réfléchi, cultivé et à l’écoute du monde. Sandokan est une aventure au romantisme à la fois naïf et brut. C’est aussi et surtout une aventure épique à laquelle Hugo Pratt a su insuffler une double intensité dramatique et esthétique grâce à son dessin reconnaissable entre tous. Une plastique et un exotisme sombres, tout simplement au sommet. Et inédits.
DB
Sandokan, Le Tigre de Malaisie, Hugo Pratt et Mino Milani, Casterman, 18 €Sortie le 26 août 2009.
Hugo Pratt © Cong SA /Casterman 2009