Pour réduire les inégalités et sauver la planète, il faut construire un vrai projet de civilisation.
Marcel Féréol estmilitant socialiste depuis 1974 (Assises du Socialisme), ancien du PSU. Il participe aujourd'hui aux activités et réflexions du club EPI (Espace politique d'innovation) à Besançon.

Né au XIXe siècle, le socialisme réformiste a apporté à notre pays, la majorité des acquis de notre modèle social actuel. Construit dans un cadre national, dans une société hiérarchisée et industrielle qui croyait au progrès, ce modèle ne semble plus aujourd'hui adapté à une société de la connaissance, mondialisée, composée d'individus libres et angoissés qui découvrent la catastrophe planétaire. Faut-il se désespérer ou se réfugier dans la nostalgie?
Ne faut-il pas plutôt, devant la mutation considérable de notre monde faire ce qu'on fait les précurseurs du socialisme, il y a 150 ans, comprendre les enjeux et défis de notre époque et chercher à y répondre à partir des valeurs qui sont les nôtres. La crise actuelle est à cet égard, peut-être une opportunité pour imaginer une nouvelle voie.
Nous sommes confrontés, aujourd'hui, à trois défis étroitement liés:
1) le défi social : il faut d'urgence réduire les inégalités au nom des valeurs de justice de la gauche mais aussi parce que c'est une condition essentielle du vivre ensemble.
2) le défi écologique et climatique: il faut sauver la planète, c'est l' urgente obligation et responsabilité que nous avons par rapport à notre propre famille humaine.
3) le défi culturel : il faut reconnaître « la part poétique » nécessaire à tout être humain pour l'aider à supporter l'angoisse de nos sociétés liée à la sortie de l'économique (l'humanité actuelle dispose des moyens de «passer du règne de la nécessité à celle de la liberté» K. Marx)..
Le premier défi renvoie au « fond commun » de la gauche. La réponse doit partir des réalités telles qu'elles existent, dans nos sociétés actuelles et non pas sur des modèles d'une société industrielle qui n'existe plus. Il s'agit d'inventer des dispositifs efficaces et modernes de régulations et de redistributions prenant les inégalités à leurs racines. La politique fiscale, la protection sociale, l'éducation et la formation doivent viser prioritairement l'objectif de réduction des inégalités qu'elles soient de revenus ou de patrimoine, issues du travail ou du capital. C'est la condition première d'un renouveau du socialisme démocratique dans nos sociétés.
Mais, cet objectif est directement lié à celui du plein-emploi. La réponse classique de la gauche pour atteindre cet objectif est la relance par la croissance. En effet, pour maintenir l 'emploi, il n'y a que deux solutions : soit réduire la durée de travail, en relation avec les gains de productivité, soit augmenter la production, c'est à dire la croissance. Cette réponse par la croissance est aujourd'hui largement dépassée. Le mode de développement actuel qui ne prend pas en compte l'épuisement et le renouvellement des ressources naturelles et les dégâts écologiques et sociaux, n'est plus acceptable. Nous devons inventer un nouveau mode de développement de plein-emploi sans croissance.. Cela est parfaitement possible. « Produire des biens et services écologiquement durables, exige plus de travail que produire « les mêmes » biens en détruisant les ressources naturelles et le climat ». « A production identique en quantité il faudrait approximativement 50% d'emplois en plus » affirme Jean Gadrey. La contrepartie à ce plein-emploi sans croissance, c'est que les biens et services « issus de production durable sont en moyenne plus chers que les anciens parce qu'ils sont plus riches en emplois et en valeur ajoutée ». C'est ici que l'urgence écologique rejoint l'urgence de justice sociale. Pour permettre que l'accès des productions « durables » soient accessibles à une grande partie de la population, il faut lui donner « un pouvoir d'achat durable ».
Pour « sauver la planète, il faut réduire fortement les inégalités « par le haut » (ce sont d'abord les riches qui détruisent la planète) et par le bas. L'impératif écologique et l'impératif social sont aujourd'hui obligatoirement communs.
Le socialisme démocratique et l'écologie politique se rejoignent et sont complémentaires.
Mais, le socialisme démocratique et l'écologie politique ne seront pas suffisants pour répondre au défi profond de notre crise. Le changement de mode de développement passe par un changement de mentalité et de mode vie. Ce changement culturel est le plus complexe et n'est que rarement abordé par le politique. C'est pourtant celui qui concerne la vie quotidienne de notre société et à ses valeurs. Le malaise et l'angoisse liées à la disparition des systèmes de construction du sens et à l'hyperindividualisation des individus sont rarement pris en compte dans les dégâts du modèle de développement actuel.
Notre société connait une profonde dépression. Un projet politique qui ne prendrait pas en compte cette dimension culturelle ou psychique de la crise, se réduirait à la gestion prosaïque, (économique et technique , même sociale) des choses. Elle ne serait pas à la hauteur de l'attente et du défi posé.
Le mode de développement actuel repose très largement sur un mode de vie et de consommation qui non seulement détruit la planète, mais qui génère du stress, de l'aliénation et du mal-être de plus en plus visibles. Les maux de civilisation (stupéfiants, suicides, dépressions) évalués à 500 milliards d'euros, expriment une véritable « asphyxie psychique » de nos sociétés. Les passions compulsives et addictives à l'argent, à l'hyper-consommation, aux drogues apparaissent comme les symptômes d'une « dépression nerveuse collective des sociétés d'abondance » comme l'imaginait Keynes en 1930.
Cette profonde dépression de notre société postmoderne peut déboucher aujourd'hui sous des formes politiques régressives dangereuses et meurtrières (racisme, populisme,fondamentalisme religieux) menaçantes pour la démocratie.
Cet enjeu de civilisation est aujourd'hui important et difficile. Important, parce qu'il repose sur l'émotion et que c'est l'émotion qui en dernier lieu en démocratie oriente la politique : peur ou désir, régression ou émancipation... Difficile parce qu'il est en rupture avec l'ensemble des modèles et représentations communes à notre société depuis le XIX ème siècle (valeur du progrès, du travail et rapport à la nature..).
Réduire les inégalités et sauver la planète, ne se fera pas sans l' invention d'un nouveau mode de vie et une nouvelle forme de consommation.
Partager la richesse n'est pas suffisante, il faut reconsidérer la notion même de richesse et faire l'expérience de l'échange bénéfique entre « un plus d'avoir » remplacé par « un mieux être », la quantité des choses par la qualité de l'intensité de la vie.
Ce nouveau mode de vie ne se décrètera pas par le haut, il doit être encouragé et accompagné mais il s'invente et s' expérimente d'abord au quotidien. Il bouleverse ainsi la place et la fonction de la politique dans son rapport avec les citoyens.
L'éducation et la culture, l'invention d'un art de vivre et d'une nouvelle sagesse concernent aujourd'hui autant l'espace public et la politique que le domaine des consciences individuelles.
Pour réduire les inégalités et sauver la planète, la voie d'un socialisme réformiste ne peut plus se contenter du seul terrain de l'économie et de la croissance même verte, il doit en même temps répondre à la crise profonde de sens de nos sociétés. La crise et les défis actuels peuvent constituer un choc salutaire et une opportunité pour changer de voie et s'engager dans une vraie politique de civilisation.
Le parti socialiste avec l'écologie politique, les nombreuses associations mouvements, individus déjà engagés dans des initiatives de transformation au quotidien,des mode de vie, de production et de consommation pourraient ensemble inventer un horizon politique qui placerait le désir d'humanité au cœur de leur projet.
