REBETIC BLUES
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ROZENN DE MONTFORT
Rozenn de Montfort fête aujourd’hui ses cinquante et un ans. Elle ne possède rien ou, du moins, aucun de ces biens dont l’acquisition remplit les uns d’une joie fugace et dont le manque plonge les autres dans un désarroi parfois fatal. Sa richesse vient d’ailleurs, s’accroît de jour en jour ; personne au monde ne peut ni ne pourra la lui dérober ; elle se trouve bien cachée dans les replis de son être : un idéal libre de toute idéologie, la connaissance, l’amour, le respect de soi, la confiance en soi, l’équilibre entre ses mondes intérieur et extérieur, un cœur toujours prêt à battre sous le coup d’une nouvelle émotion.
Au traditionnel azur se substitue un écrin d’argent s’offrant à la nue gris perle, orient nacré. On dirait que les algues sont à fleur d’eau. Le mimosa en bourgeons fleure déjà fortement l’atmosphère. Cette odeur lui rappelle sa défunte mère : les dimanches de sa petite enfance, lors de la rituelle sortie en famille, on longeait le « p’tit bois de mimosas » jaune, mystérieux, et les effluves qui s’en échappaient se mêlaient au parfum des bras maternels. Cela se passait au cours des années mille neuf cent cinquante à « la Fin des Terres » de France, là où la Manche rencontre l’Océan. A Brest, sa ville natale si particulière avec son accent, son crachin, un arôme de crêpes qui vous enveloppe au détour d’une rue pavée de Recouvrance, la corne de brume dans le lointain.
Le rugissement de la ville l’indiffère : il est le râle ultime d’un peuple à l’agonie. Se plaindre ne servirait à rien, le mal est fait : toutes les villes du monde sont devenues des cancers incurables parce que les citadins l’ont bien voulu. Nichée dans les collines, elle tente d’imaginer la vieille cité niçoise à une époque où les touristes et automobilistes ne l’avaient pas encore assiégée. Son œil élimine du panorama toute trace urbaine ne laissant apparaître que les cimes des pins plantés des deux versants du vallon, et des palmiers se découpant sur un immense trapèze de mer. Ses sens émoustillés fredonnent pour son âme un hymne à la nature. Une brise méditerranéenne hume son visage. Jadis le Noroît giflait ses joues d’enfant. La fournaise et la vague humaine que l’été régurgite sur la plage sont en train de forniquer dans l’autre hémisphère.
« Enfin Rozenn, tu sais bien que tu n’es pas comme tout le monde » s’amusait Josette, son amie indéfectible, son alter ego de la prime jeunesse. « Tu sais bien » : oui, elle savait. Elle avait toujours su. Pourtant, en s’examinant de près, elle ne voyait qu’un physique banal ressemblant à des millions d’autres : les cheveux châtain cuivré, le nez droit, la bouche fine, la denture régulière, les yeux vert foncé tirant sur le marron, le teint clair, la taille moyenne, le poids de son âge. Sa différence n’était donc pas apparente et il s’avérait impossible de la ranger dans une catégorie, fait insupportable pour l’esprit étroit du franchouillard. Déjà la ruche familiale la reléguait au rayon des énigmes encombrantes alors qu’elle était haute comme trois pommes.
A la longue elle avait fini par comprendre : un esprit frondeur, un franc-parler, le refus des conseils, des leçons, des ordres, de la mode, des mensonges conventionnels, des situations établies, des préjugés, des contraintes l’avaient progressivement isolée, exclue de cette société se contentant d’un état de non-malheur qu’elle considère comme le bonheur suprême. Bref, elle avait toujours revendiqué sa liberté d’action, d’expression et de pensée tout en s’efforçant de ne point entraver celles d’autrui.
Et en découvrant l’absurdité de l’existence humaine elle avait inventé son propre antidote : adopter une hygiène de vie parfaite afin de retarder le plus possible l’échéance de la mort – seule véritable angoisse de l’homme tout au long de sa vie ; se glisser dans la peau d’un caméléon pour se mêler aux milliards de varans ; faire chaque jour un examen de conscience approfondi ; se fixer un idéal inaccessible telle une étoile que l’on espère cueillir avant de s’endormir, en sachant au fond de soi que c’est une chimère et, aimer peu de gens mais bien.
Toutes les oasis posées sur le désert de son humble vie par le destin, elle les avait débusquées. L’homme est maître de son destin. L’accident, la maladie, tout ce qui touche à l’intégrité physique de façon insidieuse et la mort sont la fatalité. La plus fertile de ces oasis fut son long séjour parmi les Grecs.
Disséminés par Ellas (la Grèce) sur le sentier de celui qu’elle estime apte à l’ « hellénité », quelques mirages fécondèrent son esprit, si bien qu’écartelée entre des mondes réels et d’autres improbables, s’adressant à ceux qui savent encore rêver, elle tutoya les êtres et la mythologie. Si elle vit le jour en Bretagne, c’est en terre hellénique qu’elle vit la lumière, cette lumière que l’on ne voit qu’avec le cœur. Lorsque la grâce d’Ellas vous touche, elle ne vous éblouit pas, s’infiltre doucement jusqu’en votre tréfonds et ne vous quitte plus jamais. Il ne faut surtout pas la chercher, elle connaît le chemin. Mais, saviez-vous que les dieux de l’Olympe sont toujours parmi nous ? Parfois pour se divertir – car ce sont des dieux « gais » – ils se travestissent en mortels. Ainsi l’un d’entre eux, il y a trente ans jour pour jour, sous les traits d’un Ulysse des temps modernes, croisa le destin de Rozenn…
2
DESTIN
Invitée par Pilar, Rozenn fête ce soir son vingt et unième anniversaire dans une brasserie du centre-ville de Rouen. Les jeunes filles ne manquent jamais une occasion d’échapper à l’ambiance de l’hôpital psychiatrique où elles travaillent, tout en étudiant. Deux hommes de type méditerranéen s’installent à proximité. Le plus âgé entame la conversation en les entendant deviser en espagnol, langue maternelle de Pilar. Agacée, celle-ci murmure en français à l’oreille de son amie :
« Allons-nous-en, tu sais bien ce qu’ils cherchent. A moins que tu aies envie de rester, c’est ton anniversaire après tout !
– Restons encore un peu, j’aimerais bien connaître leur nationalité », balbutie la rêveuse envoûtée par le regard de braise de leur interlocuteur…
« Rozenn, tu rêves ? Je te parle, je te parle et toi, tu me regardes sans m’écouter. On dirait que tu es dans la lune, reviens sur terre s’il te plaît. Bien sûr, tu n’as rien entendu. Ils nous invitent sur leur bateau, ce sont des officiers grecs. Qu’en penses-tu ? C’est à toi de décider.
- Je sais…
- Comment çà ? Oh toi, tu ferais bien d’arrêter le champagne ! »
Craignant soudain d’être démasquée et se rendant compte de l’étrangeté de son attitude, Rozenn réplique d’un ton faussement surpris et légèrement moqueur :
« Non, je veux dire que je m’en doute. Ils nous voient seules, c’est normal qu’ils nous invitent. Mais, tu dis qu’ils sont Grecs ? C’est incroyable, j’ignorais que cette race-là existait encore ! »
L’aube poignait lorsque Rozenn regagna sa chambrette sous les combles d’une maison à colombages, tout près de la rue du Gros Horloge. Il lui parut que les moineaux gazouillaient sur son passage. Le ruisseau en crue dévalant le caniveau se fit doux tel un friselis. Les pavés moyenâgeux, l’atmosphère d’un autre temps ont perdu tout leur charme. Les notes d’une musique inconnue, exotique sonnent encore à ses oreilles. Comme ils semblent loin ces matins blêmes, barbouillés, nauséeux où elle se rend sans enthousiasme à son travail alors qu’un froid encore nocturne croque ses orteils et pique son nez qu’une épaisse écharpe de laine ne parvient pas à réchauffer. C’était hier. Devenue femme et majeure le même jour, elle n’ose qualifier d’« amour » ce sentiment nouveau qui lui donne des ailes tout en la mettant mal à l’aise. Cependant, elle sait bien que plus jamais elle ne rendra de comptes à quiconque sur ses agissements, ses décisions. Sa vie lui appartient désormais et elle vient de choisir librement son premier destin : il se nomme Spiros.
Les jeunes gens se rencontrèrent quotidiennement. La sensation de former un couple grisait davantage Rozenn que la découverte de l’homme. Après avoir entendu tant de choses à ce sujet, elle en fut même déçue. Quand Spiros lui annonça son départ la jeune fille fut soulagée à l’idée d’échapper à ces moments qui la laissaient de marbre… grec. L’attente serait plus voluptueuse, elle se savait patiente. Il l’avait conviée en Grèce pour l’été, et ce beau projet comblerait largement sa solitude dont elle s’était fait une alliée.
Une fois ses confidences livrées à Pilar, elle constata un changement chez celle-ci qui, l’évitant pendant les heures de travail, au cours des repas collectifs se mit à persifler :
« Rozenn est amoureuse », ou encore « elle va devenir un marin grec », mais aussi « il paraît que les marins ont une femme dans chaque port ».
Un jour la réplique cingla :
« Vous savez, j’ai bien remarqué que votre seul but dans la vie est de cancaner sur les uns et les autres mais je pensais que toi, Pilar, tu étais différente. Dommage. Vous me faites pitié. »
Sur ces entrefaites elle tourna les talons, obtenant pour toute réponse un ricanement du groupe mis a quia par ce petit bout de femme déterminée à ne jamais se laisser faire. Rozenn était ainsi. Enfant, elle s’était promis de toujours exprimer ce qu’elle pensait pour se sentir plus légère.
Bien sûr, elle ne cernait pas encore son idéal mais aspirait à un destin hors des sentiers battus : ressentir des émotions fortes, vivre des moments exceptionnels, s’endormir sous les étoiles, rêver tout éveillée. L’avenir s’offrait à elle, il suffisait de s’embarquer sur ses flots prometteurs.
Deux mois plus tard, Spiros lui télégraphia la date d’une escale inattendue à Rouen. Il lui proposait de voyager avec lui en cargo jusqu’à ce qu’ils débarquent ensemble pour la Grèce au début de l’été : aucune hésitation. Sa démission fut remise à l’hôpital, son maigre bagage expédié à sa mère en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Un matin fatidique, Rozenn de Montfort rallia sa destinée sur un quai des bords de Seine où la brume, fuligineuse de coutume, se fit ce jour-là diamantine afin de ne pas égarer l’amoureuse.
SUITE LA SEMAINE PROCHAINE.....
