Des assises pour la gauche!
Comment qualifier ces «assises du socialisme hors-les-murs», poursuivies sur Mediapart durant tout le mois d'août et dont le succès, en termes d'audience, de commentaires et de contributions reçues et publiées, aura dépassé toutes nos espérances?
Tout simplement d'assises pour la gauche tant ce socialisme sorti des « murs » du parti et de la vulgate a rayonné sur l‘ensemble des sujets qui traversent la gauche française. Il a décrit un espace qui est la sienne, incluant depuis la nécessaire fonction critique de l'extrême gauche jusqu'à l'exigence libérale des droits intangibles de l'individu.
Ces « assises du socialisme hors-les-murs » rappellent l'exigence capitale de penser un rassemblement intellectuel et politique qui seul donnera un sens et une efficacité à l'option des primaires que ses partisans présentent comme la panacée universelle et le principe de toute rénovation.
Sans ces assises pour la gauche, c'est-à-dire sans un effort pour définir intellectuellement et politiquement ce qui définit la gauche, les primaires - à l'idée desquelles le parti socialiste se range désormais * - iront à l'échec car elles auront en charge de désigner un candidat ou une candidate qui devra tout incarner, l'unité, le sens, le projet, l'avenir, la victoire et au final la présidence française. C'est une vision bien archaïque de la politique de s'en remettre à cette seule logique présidentielle et nationale, une conception même dangereuse puisque l'on chargera l'élu (e) des primaires d'une mission quasi-providentielle où l'émotion tiendra lieu de raison, l'incantation de politique.
Tout le monde n'est pas Barack Obama et même le phénomène Obama a correspondu à un effort du parti démocrate pour se rénover, se repenser, à l'initiative de John Kerry qui a fait parler celui qui n'était encore que parlementaire du Sénat de l'Illinois à la convention de juillet 2004, préparant d'une certaine manière la relève et anticipant sur la crise inévitable du libéralisme politique américain. Pour que le jeune leader puisse s'imposer, il a fallu que le parti s'interroge sur son identité et sur son avenir, forgeant alors un espace intellectuel pour Obama qui a précédé l'horizon politique.
Imaginer qu'une fois le candidat (e) choisi (e), un grand congrès de réconciliation scellera l'unité de la gauche est faire preuve au mieux de légèreté. Outre le fait que Nicolas Sarkozy et l'UMP excelleront à détruire une telle construction, il ne fait pas de doute la gauche elle-même - à savoir ses militants, ses sympathisants -, rechignera à se projeter dans un candidat providentiel alors qu'elle reste indéfectiblement attachée aux idées, au sens et à l'action collective. C'est la leçon des ces « assises du socialisme hors-les-murs ».
Se donner le temps de penser et définir la gauche en vue de permettre au candidat (e) d'être véritablement porteur d'une unité nous apparaît comme plus responsable, comme davantage digne de la gauche, et plus efficace à court comme à moyen et même à long terme. Et l'on verra du reste alors qui est prêt à s'investir dans la tâche difficile de concevoir une assise concrète à la gauche, de participer à une aventure collective, intellectuelle et partant relativement désintéressée.
« Il faut faire tout cela en même temps », dit Vincent Peillon en dirigeant pressé **. Il y a lieu quand même de distinguer les registres et les priorités. Nous le redisons, confier à la solution technique des primaires et la personnalité unique qui en sera issue le soin de signifier l'unité et la dynamique de la gauche, mais sans définir au préalable, collectivement et intellectuellement cette dernière, est hautement aventureux. Il s'agit bien d'une question de priorité et d'organisation, contrairement à ce que pense l'ancien lieutenant de Ségolène Royal. C'est du reste le caractère brouillon et confus de la campagne présidentielle de cette dernière qui a précipité son échec en 2007.
A La Rochelle, alors que s'achève l'université d'été du PS, Martine Aubry, la première secrétaire, semble avoir pris la mesure de l'enjeu. En acceptant le principe des primaires mais en insistant sur « le projet », elle semble définir un calendrier qui a le mérite de la sagesse. Dans ce périmètre de la gauche à définir, le parti socialiste pourrait remplir ce rôle d'intellectuel collectif formulant un contenu politique, retrouvant des valeurs fondatrices, fixant une histoire et un futur, un projet qui en serait un en d'autres termes et qui servirait de point d'appui dans la perspective de ces assises de la gauche que nous suggérons.
Il n'est pas question bien sûr d'affirmer ici que le parti socialiste doit se présenter dans une position hégémonique. Seulement, il peut témoigner de la capacité qui a été la sienne, dans l'histoire, de susciter la réflexion et la critique politiques - surtout si l'on envisage le PS hors-les-murs, du côté de ses dissidences et de ses héritages. Après les déchirements des socialistes pendant l'affaire Dreyfus, Jaurès et Guesde s'étaient retrouvés à l'hippodrome de Lille le 26 novembre 1900 pour définir, devant plusieurs milliers de militants, leur vision réciproque du socialisme. Les conflits n'avaient pas été apaisés pour autant, mais du moins l'effort intellectuel était apparu comme une solution à la division. Et l'unité du parti avait été possible cinq ans plus tard.
Le parti socialiste n'en est certes plus à l'époque de Jaurès et de Guesde. Mais la solution choisie à Lille en 1900 était la bonne parce qu'elle obligeait à aller au fond des problèmes et à les formuler dans une certaine liberté de l'esprit. Cela demeure l'essentiel aujourd'hui. Et il n'est pas certain que cette volonté de fondation gagne au final, tant le parti socialiste est rompu au discours technocratique de ses experts, à la volte-face rhétorique de ses dirigeants, ou à l'écriture abstraite de projets qui retombent avant même que l'encre ne soit sèche. Il ne peut plus pourtant se permettre ces impasses et cet aveuglement qui ne cessent d'assurer de confortables avances à Nicolas Sarkozy dans l'opinion.
Pour lui-même comme pour cette gauche à définir, le parti socialiste doit relever le défi d'un « projet » sorti de l'enfermement d'une formation incapable de se mettre en question ***. La responsabilité est très grande. Les socialistes n'ont plus le droit à l'erreur. Mais du mal actuel de la division et de l'impuissance peut sortir le bien de la pensée et de la responsabilité. Nous pensons que les « assises du socialisme hors-les-murs » tenues sur Mediapart durant tout ce mois d'été ont écrit une page du projet à venir tout en soulignant dans le même temps son impérieuse nécessité. Nous continuerons d'être extrêmement vigilants sur la vie du parti comme nous contribuerons, ici sur Mediapart et ailleurs, à défendre le principe de ces « assises pour la gauche », dans des formes qu'il reste à définir. Le débat reste ouvert, et nos lecteurs et contributeurs auront certainement bien à dire et à écrire sur cette expérience estivale et sur l'avenir de la politique. A vos claviers !
Vincent Duclert
*C'est l'enseignement de l'université d'été de La Rochelle avec le ralliement de la direction du PS, Martine Aubry en tête, à l'idée des primaires.
** Entretien avec David Renault d'Allones, Libération, 28 août 2009.
*** Les conséquences du 21 avril 2002 ou de l'échec de 2007 ne sont toujours pas tirées. Il ne faut pas « faire de la peine à Lionel ou à Ségolène ». En public du moins. Car en privé, les socialistes peuvent être d'une rare férocité.
