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Article d'édition

Arlette Farge. La Déchirure, Souffrance et déliaison sociale au XVIIIe siècle

Ils sont là, tout autour de nous, surgis de l'oubli, comme si le rideau du temps venait soudain d'être levé. Tout un peuple vivant, femmes et hommes du XVIIIe siècle, nos semblables de chair et de sang, dont, émus, on entend la voix, on perçoit la plainte, la révolte ou la résignation face aux rigueurs de la vie. L'un après l'autre, les livres d'Arlette Farge tracent le portrait saisissant des petites gens du siècle des Lumières, aux prises avec les nécessités quotidiennes, bien loin des Philosophes, et que l'historienne montre si proches de nous.


Dans La déchirure, Souffrance et déliaison sociale au XVIIIe siècle, Arlette Farge s'interroge sur le rapport à la douleur, à la souffrance des corps. La douleur, est d'abord un tourment individuel, personnel, trop intime pour que l'historien, qui s'intéresse aux grands mouvements collectifs de l'Histoire, la prenne habituellement en compte. Mais les façons d'aborder la souffrance, de la penser, d'y faire front, disent aussi beaucoup sur l'ordre social, informent sur les liens fragiles qui attachent le plus humble à la société. Si les maux n'épargnent personne, les classes sociales ont un rapport différencié à la douleur. Pour l'élite du XVIIIe siècle, la souffrance éprouvée par le pauvre est-elle vraiment de la souffrance?

 

A partir des correspondances privées, des mémoires des aristocrates ou des proches de la cour, des journaux intimes rédigés au jour le jour, Arlette Farge analyse dans un premier temps, la manière dont est perçue la souffrance par l'élite de la société du XVIIIe siècle. Les biens nés sont, comme tout autre, des êtres souffrants dans leur chair, victimes des maladies, des épidémies de variole, devant affronter les dangers des grossesses et des accouchements. Mais le confort dont ils disposent, les ressources particulières à ceux qui ont de la fortune (fuir les épidémies en se réfugiant à la campagne, se procurer à grands frais remèdes et bandages), l'entourage dont ils jouissent donne au ressenti de la douleur « une aura d'espoir et un accompagnement affectif et matériel certain.» Ce n'est pas abaisser la souffrance des plus riches, que de considérer qu'avec des moyens, du temps, de l'attention et la culture nécessaire pour penser ce qui arrive au corps, la douleur peut être rendue plus supportable que lorsqu'il faut la subir dans le dénuement et l'indifférence d'autrui.

Le moindre mérite du travail d'Arlette Farge serait de nous faire (presque) aimer l'Etat, sa police, sa justice, ses prisons, ses hôpitaux, sa morgue. Car ce n'est qu'à travers les procès-verbaux du commissaire ou les rapports des médecins de l'Hôtel-Dieu, cette écriture comptable des faits divers quotidiens au cours aussi chaotique qu'ininterrompu, que nous accédons aujourd'hui à la parole de ceux qui, privés d'une suffisante instruction, ne savent qu'à peine écrire. Patiemment exhumés des Archives Nationales, déchiffrés et analysé par l'historienne, ces écrits bruts et sans littérature, révèlent la sensibilité, les colères, les terreurs, des petites gens qui ne peuvent épancher leurs sentiments dans des mémoires introspectifs. Ainsi, les invisibles de l'Histoire se réincarnent à travers la lecture de ces notes administratives et même les noyés retrouvent leur identité : « 4 avril 1735, dans ses poches un mauvais étui de cuir bouilli avec cinq yeux d'émail, une adresse sur un petit morceau de papier où est écrit Rubin émailleur, une petite figure du Saint-Esprit d'argent, attaché à une ganse de soie noire autour du cou. » (Archives de la Basse Geôle du Châtelet)

La souffrance des classes populaires semble à la fois inéluctable, démesurée et profondément ancrée dans l'expérience quotidienne. La douleur peut surgir à tout moment dans la ville où les corps se mêlent, se confrontent, s'affrontent parfois dans la déraison de l'ivresse ou du coup de sang. Les accidents, les disputes, les agressions émaillent les journées : « Ainsi de suite, de jour en jour, d'heure en heure, au milieu du remuement joyeux des habitants, éclatent les rixes sur le chemin, les colères et les coups, les revanches altières en cas de perte au jeu de dames, les regards trop méchants et insistants en se croisant, les personnes qui ne souhaitent pas le bonsoir alors qu'il le faudrait.» Dans un tel contexte, on reçoit vite un coup de couteau dans le ventre ou de carafon sur la tête, engendrant de graves blessures que l'on ne sait ou ne peut soigner à temps. Les lieux du travail sont aussi propices à une grande souffrance des ouvriers, dans les manufactures par exemple : « Œuvrer dans les manufactures expose à des maladies qui s'aggravent tout au long de la vie : les produits utilisés à l'époque sont presque tous toxiques et conduisent vers d'incurables maladies, difficile à détecter dès leur commencement, impossible à soigner une fois aperçu leur développement. ». Des querelles violentes éclatent dans l'atelier, les apprentis sont battus et traités en serviteurs par la femme du maître, des accidents du travail rendent impotents. La vie de couple, les relations amoureuses, la sexualité, sont encore le cadre de violences dont la femme ou la fillette sont le plus souvent les victimes. Les accouchements sont sources d'horreurs qui effraient jusqu'au médecin appelé trop tard, et les hôpitaux sont des mouroirs où cadavres et blessés sont couchés dans le même lit.

La société du XVIIIe siècle ne sépare pas les classes sociales dans l'espace urbain, ni même dans les campagnes. Pauvres et riches se côtoient quotidiennement, vivent dans les mêmes lieux, se frôlent et, donc, se voient. Pourtant, la souffrance du peuple, aussi démesurée soit-elle, n'est pas perçue comme telle par les membres de l'élite. L'idée est répandue d'une accoutumance à la souffrance, qui rendrait le pauvre insensible à celle-ci. Les pauvres, tellement habitués à la douleur et à la mort, seraient, à l'instar des animaux, incapables d'éprouver ni mal, ni peine : « Mais comme il s'agit du peuple, les sentiments des uns et des autres (membres de l'élite) sont inextricablement mêlés entre aveuglement, indifférence, compassion momentanée, fatalité du sort, celui du pauvre, celui dont la nation a besoin pour son économie et dégoût pour l'ouvrier, comparaison peu amènes entre l'animalité et la populace. Souvent, dans les textes littéraires ou les correspondances, l'homme pauvre n'est qu'un « objet », tenu de vivre pour le bien-être de tous. Considéré comme non pensant, on ne se pose guère la question de sa souffrance, si tant est qu'on l'ait aperçue ou qu'après l'avoir aperçue, on s'en souvienne. »

Réintroduire le rapport de classe dans la perception de la souffrance, état que l'on voudrait universel et uniformément perçu, est l'un des intérêts majeurs de La déchirure, Souffrance et déliaison sociale au XVIIIe siècle. Le lecteur ne peut s'empêcher d'établir un rapport entre ce qu'Arlette Farge dit de l'acceptation de la souffrance des pauvres à l'époque pré-révolutionnaire, et ce que nous vivons aujourd'hui : minimisation par les dominants de la douleur de ceux qui souffrent le plus et le plus injustement socialement, acceptation résignée de la part des victimes du « mauvais destin » ou défoulement sur plus malheureux que soi. Ce qui est en jeu dans cette indifférence à la souffrance d'autrui, faisant des uns les spectateurs aveugles des misères des autres, c'est bien la « déliaison sociale » qui « détruit chacun et tous, renouvelant à tous moments les désastres de l'Histoire.»

Arlette Farge

La déchirure, Souffrance et déliaison sociale au XVIIIe siècle

bayard

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