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Édition : Bookclub

Rome et sa « lumière orangée »

L'année dernière à MarienbadL'année dernière à Marienbad © Alain Resnais

« C’était dans une autre vie… », « c’est à Rome, il y a vingt ans, et c’est maintenant » : Peut-on vraiment couper avec son passé, tourner la page, oublier ce qui fut pour devenir ?

Telle pourrait être la question centrale de Roma/Roman de Philippe de la Genardière : vingt ans plus tôt fut tourné Ciné-Roman, à Rome. Adrien, le réalisateur, Jim et Ariane, les deux acteurs du film se retrouvent en septembre 2010 à Rome pour célébrer ce film devenu culte, lors d’une grande soirée à la villa M. Ils ont changé : Ariane a abandonné sa carrière d’actrice pour devenir psychanalyste, Jim s’est installé à Rome pour écrire un roman, et Adrien tente en vain de revivre le miracle artistique de Ciné-Roman en mettant en scène une nouvelle égérie dans Lacrymosa mais il peine à trouver de quoi financer son projet. Le passé refait surface et télescope le présent, le récit d'aujourd'hui ne peut se départir d'hier.

Le ventre de l'architecteLe ventre de l'architecte © Peter Greenaway

Le roman croise les points de vue des trois personnages, en un huis clos géographique — Rome et sa « lumière orangée » — et temporel qui exacerbe souvenirs et projections d’un passé qui hante toujours les acteurs : Ariane et Jim s’étaient aimés, Adrien sublimait son désir pour Ariane dans le scénario de Ciné-Roman. Le récit est habité de tensions, entre nostalgie et volonté de rompre avec l’avant, fiction et réalité, cinéma et vie quotidienne. Il repose sur un triangle du désir, des jeux de miroir, dans une ville qui exacerbe les passions tant elle est, par essence, un palimpseste d’histoires, un concentré de culture.

L'année dernière à MarienbadL'année dernière à Marienbad © Alain Resnais
Roma/Roman suit les variations des sentiments, les modifications de chacun, le jeu des fantasmes — quand "se faire un film" ou "un roman" n'est pas expression lexicalisée mais confrontation intime —, et brouille toute vérité puisque le récit intérieur d’un personnage diffère de celui des deux autres acteurs. Cette histoire qui fut un film est désormais un passé tendu entre fiction et réalité. Le cinéma n’est pas qu’un jeu, il met en présence un triangle amoureux bien réel, immortalisé dans ces « scènes mémorables avec un certain Jim, votre amant dans le film, et dans la vie, tout cela sous l’œil jaloux et complaisant d’Adrien ». Ariane est confrontée à la femme qu’elle a cessé d’être, une jeune actrice ambitieuse et « nymphomane » comme à son incarnation de Carmela, son rôle dans Ciné-Roman — Carmela qu’Adrien voulait femme entre toutes les femmes, actrice superlative, nourrie de Delphine Seyrig dans Marienbad, Garbo, Bardot, Moreau, Seberg, un éternel féminin, appel magnétique et hypnotique de la chair et du sexe.

Tout « remonte » et « monte à la tête » du trio, Rome, les désirs, la volonté de fiction, le génie du lieu. Chacun mesure ce qu’il est devenu, se voit imposer son passé, la fuite du temps. Tous ont du mal à se défaire de ce qu’ils ont vécu, des répliques mêmes du film qui se surimposent au présent, s’inscrivent dans la trame du devenir, semblent dicter comportements et dialogues. Le passé ne peut être tu, il est , dans cette rencontre vingt ans après, dans les œuvres qu’Adrien comme Jim tentent de construire, transpositions de Ciné/Roman dont ils ne peuvent se défaire, matrice intime comme fictionnelle.

Le roman soulève strates du souvenir et regrets enfouis, démêle les fantasmes que le temps n’a aucunement effacés, juxtapose et diffracte scintillements et miroitements. Brillant et somptueux, baroque à l’image de la ville qu’il célèbre, Roma/Roman est dédié à Alain Resnais dont l’esthétique innerve le récit, de l’artifice à la fascination pour la mise en scène, les acteurs, le jeu. Le roman se construit comme un puzzle ou un sortilège, assemblant sensations présentes et souvenirs, projections et répliques du film, en une harmonie sismique, hypnotique, construction mentale et édifice mémoriel que le présent tente de reformuler.

Si Rome est « un théâtre », ce roman en est la scène intérieure, mise en abyme d’un film, du roman « en chantier » que Jim tente de composer, « Roma/ Roman, comme vous l’appelez pour vous-même, en référence au film d’Adrien, et qui n’est pas un titre, plutôt un nom de code, (…) comme on en donne aux grand projets d’architecture et d’urbanisme ». La ville est « caisse de résonance », mémoire « saturée » du monde et des êtres, en strates qui se télescopent et composent une toile nouvelle — qui tient de la peinture, du cinéma de la musique comme de la littérature —, « quelque chose comme la rencontre de temps et d’espaces habituellement séparés », dont la composition comme la phrase épousent « d’infinis détours et variations » en tirant le « fil d’Ariane » et « ce jeu dangereux avec la réalité qui s’appelle la fiction ».

Philippe de la Genardière compose une valse mélancolique en deux fois trois temps, un opéra mezzo voce, le roman de l’éternel retour, à soi, à ce que l’on a aimé ou déjà composé, dans « Rome, la ville de toutes les mémoires », quand le désir fut à ce point cardinal que tout, désormais — passé comme futur — ne peut plus qu’osciller autour de cet axe.

 

Philippe de la Genardière, Roma/Roman, Actes Sud, 309 p., 21 € 80 (format epub 14 € 99)

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